LES CRÉANCIERS DE JÉSUS

Tout mignon, tout frêle, le petit enfant gît en son berceau: berceau de

gueux, berceau de paria, fait d’une mangeoire à brebis bourrée de dure

paille!

A d’autres le lin, à d’autres le duvet et les fines laines de Sydon!

Dans un mauvais lange, ses membres frissonnent; sa chair à peine née

apprend la souffrance; les fragiles pieds, les menottes délicates,

s’érâflent au chaume aigu.

Comme il est mal couché, comme il est mal vêtu, ce petit enfant!...

A d’autres aussi, la douce lueur des lampes dont la flamme est parfumée;

à d’autres, les clartés ardentes et aromatiques qui s’échappent de

l’âtre, quand, sur le bois pétillant, tombe une poignée de genièvre!

Ici, tout est glacé; ici, tout est noir. Nul foyer en cette triste

étable, nulle éclaircie en ces ténèbres; que, regardez!--ô miracle!--la

lueur blonde qui nimbe le front du nouveau-né, qui coiffe ce fils de

pauvre comme un fils de roi, d’un béguin tout en or!

Mais si elle rayonne, elle ne réchauffe pas. Oh! comme il a froid, ce

petit enfant!... A travers les déchirures des guenilles qui

l’enveloppent, on voit son corps d’oiseau qui bleuit sous la bise.

Car elle entre par toutes les fentes du toit, de la porte, des

murailles; par toutes les lézardes de cette bâtisse démantelée. Au

dehors, le sol est ouaté de neige, une seule étoile au zénith brille,

juste dessus de l’étable: comme si cette petite âme, en tombant sur

terre, avait troué le firmament, le pan de velours bleu au-dessus de qui

irradient les splendeurs célestes.

Derrière les fenêtres des hôtelleries, par là, du côté de Bethléem, des

lumières scintillent. Ce sont les citoyens aisés, venus pour se

soumettre à la loi du cens, qui font ripaille, boivent, avec les

courtisanes, les danseuses, les mimes amenés par les Romains, le vin de

figues, et mangent les gâteaux de miel.

Ce sont de riches marchands, des juges, des prêtres, des miliciens. Leur

tunique teinte de pourpre est d’un tissu plus souple que l’ondulation

des couleuvres, plus moelleux et plus tiède que le pelage des chèvres du

Thibet. Les torches s’échevèlent aux anneaux des murailles; les brasiers

rougeoient; et des bouffées de musique s’envolent sur la campagne

assoupie.

Il n’a ni feu ni lieu, ni abri ni sauvegarde; il va mourir, c’est sûr,

de froid et de misère, ce petit enfant!...

Auprès de lui, étendue sur une bottelée de paille, brisée par l’affreux

labeur maternel, le visage blêmi sous ses voiles, repose--presque une

fillette aussi!--celle qui ne put trouver d’autre toit, cette nuit, pour

abriter ses saintes douleurs (repoussée de partout parce qu’elle avait

l’air trop pauvre, la douce Marie de Nazareth). Et, loin d’elle, dort

Joseph le charpentier, l’ancêtre auquel incombe la mission de veiller

sur ces deux créatures sans défense.

Un vieillard, un marmot, une femme: toute la chromatique de l’humaine

faiblesse! Et des ouvriers, des artisans, des gens de rien, dont la

détresse est si affreuse qu’ils n’ont même pas un manteau à jeter sur

cette crèche, où le nouveau-né défaille sous les frimas!

Qu’il laisse en paix son grand couteau, le roi Hérode, et ne rêve plus

de massacre! Il a un complice, un allié: le bonhomme Hiver, l’ogre à

face d’aïeul qui gèle le sang des nourrissons dans leurs veines, rien

qu’à leur souffler dessus.

Un vagissement a troublé le silence. Joseph, très las, n’a rien entendu.

Marie a fait un vague mouvement, poussée par l’instinct, vaincue par le

sommeil--elle est mère depuis si peu de temps!

C’est que l’enfant Jésus sent approcher le bonhomme Hiver. Il a

grand’peur, il a grand mal; des larmes se givrent dans ses prunelles

angéliques, il étend les bras en un suprême geste d’appel.

Personne ne viendra donc le secourir?...

* * * * *

A droite, à gauche, une sensation de chaleur, de bonne chaleur

pénétrante, qui décrispe les doigts, une sorte de baiser tendre et

humble, une caresse enveloppante, faite d’adoration et de pitié.

Qu’est-ce que cela?

Elle remonte jusqu’à la charnière rose du coude, gagne l’épaule, s’étend

sur la poitrine, le ventre, les genoux, les mollets, comiques tant ils

sont mignons!

Le bambin renaît, et même il rit, car ce vent tiède le chatouille. Il

prend ses petons dans ses mains, du geste familier aux tout petits, se

penche, voit remuer dans la pénombre de hautes silhouettes fantastiques;

et comme il est très brave, ne sachant rien, il étend les poings au

hasard et ramène vers lui, pour les regarder à la lueur de son auréole,

deux grosses masses velues, pourvues chacune d’une paire d’yeux, une

paire d’oreilles et une paire de naseaux.

--Comment t’appelles-tu? fait-il à droite.

--Je suis l’Ane.

--Comment t’appelles-tu? fait-il à gauche.

--Je suis le Bœuf.

L’enfant Jésus les embrasse sur le nez et, réchauffé, s’endort; tandis

que l’âne, de sa langue rugueuse, lui tient les pieds chauds et que le

bœuf s’époumone à l’envelopper de sa fumeuse haleine.

Cependant, ils causent. Ils causent à leur façon, mais enfin ils

causent.

Et l’âne dit:

--Crois-tu que nous avons bien fait, de nous approcher sur la pointe des

sabots et de regarder s’il n’avait besoin de rien!

--Oui, mais prends garde, tu vas marcher sur la robe de la Sainte

Vierge! Et puis, fais attention à tes grandes oreilles, elles n’en

finissent plus, tu as failli me les mettre dans l’œil!

Vexé, l’âne se tait.

--Dis-moi plutôt, reprend le bœuf, comment vous êtes arrivés jusqu’ici.

Car vous êtes entrés ensemble?

--Eh bien, voilà. Joseph, qui est menuisier, venait faire des

réparations chez mon maître, préteur à Nazareth. Lui et sa femme sont de

simples gens, pas heureux, mais qui avaient toujours pour moi, au

passage, une caresse ou une fane. J’ai entendu Marie pleurer, la veille

de leur départ. Elle disait: «Je suis trop près de ma délivrance;

jamais, quelque courage que Dieu me prête, je ne saurais aller à pied

jusqu’à Bethléem!»

Et Joseph répondait: «Hélas, comment faire? L’employé de Cyrinus viendra

saisir mes rabots, mes varlopes... Et que deviendrons-nous?»

--Alors?

--Alors, moi, pauvre quadrupède ne possédant au monde que ses jambes

bien fourbues, j’ai pensé à ce petit qui est là et qui allait pâtir.

Avec mes vieilles dents, j’ai usé la longe, et j’ai couru très loin sur

la route de Bethléem.

--Pourquoi très loin?

--Parce que, tu comprends, tout près, ils n’auraient pas voulu me

prendre; cela leur eût semblé un vol, et Joseph m’eût reconduit. Tandis

que, très loin, c’était un devoir de m’emmener, afin de me restituer à

mon propriétaire. «Tiens! le baudet à maître Propitius qui court les

champs. Il va être détourné par quelque mauvais garçon. Mieux vaut en

assumer la garde.»

--Tu es judicieux.

--C’est ce qu’on dit! Mais j’ai réussi. Si tu avais vu Marie, quelle

pitié! Elle se traînait à peine, et mon cœur a sauté de joie, dans mon

tambour de carcasse, quand je l’ai sentie bien commodément assise,

allégée, consolée!

--Oui, mais aussi quelle râclée quand tu vas rentrer à l’écurie!

--Je m’en doute; mais j’y suis fait! D’ailleurs, Joseph a déjà commencé.

Il m’a allongé deux fiers coups de trique pour m’apprendre à

«m’échapper»! Ah! si ce n’était pas Marie... et surtout cet innocent que

voilà!

--Tu sais que, l’autre jour, à la ville, quand j’y ai conduit le chariot

à fourrages, on disait que le roi Hérode les ferait tous massacrer, les

innocents!

--Laisse faire! je prendrai encore ceux-ci, et je les emmènerai par des

chemins perdus que je connais, au delà des villes, au delà des

provinces, dans le désert que, si souvent, j’ai traversé avec des

caravanes de Libye.

--C’est le Messie, tu sais?

--Oui, je sais. Et c’est pour cela que, sur mes genoux couronnés, je me

tiens devant lui.

* * * * *

--Moi, dit le bœuf, je l’attendais. Les moutons, en rentrant, contaient

qu’un astre nouveau brillait à l’horizon. Les bergers savent... Quand

ils causent de leurs peines, ici, le soir, je les entendais dire

toujours: «Ah! quand le Messie viendra!» Le voici venu; personne ne va

plus être malheureux.

--Tu crois?

--On l’affirme. Ah! si notre pauvre existence pouvait être moins dure!

S’il pouvait y avoir un peu plus de justice pour nous, frères cadets de

l’homme et, par lui, si cruellement asservis, exploités, mutilés,

torturés!

--Si l’on pouvait être moins battu!

--Si l’on pouvait moins travailler! Et manger à peu près son comptant!

Et ne plus servir de jouet à la férocité humaine! Mourir, s’il faut

mourir, puisque tel est le destin; mais ne connaître que la suppression,

pas l’inutile et abjecte souffrance!

--Vois-tu, avant de penser à nous, il faudrait d’abord qu’entre eux

_ils_ soient moins méchants, que la fraternité règne ici-bas...

--Oui, mais puisque celui-là est le Rédempteur, qu’il vient tout sauver,

tout racheter!

--Si nous lui demandions de penser à nous?

--Fi! Pour paraître vouloir nous faire payer ce minime service de

l’avoir réchauffé, de l’avoir endormi!

--C’est vrai. Mais comme tu penses à tout!

--Don de famille. Un de mes ancêtres a beaucoup fréquenté le prophète

Ézéchiel.

--Tu n’es pas le seul! C’est chez nous que Samson s’armait de

préférence!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et la nuit s’écoule, lente et sereine; rien ne détourne la vigilance des

bonnes bêtes, rien n’interrompt leur pieuse besogne. Le petit Jésus a

chaud comme une caille; il dort à poings fermés, comme a dormi, avant

lui, le petit saint Jean.

La journée du lendemain s’écoule en réceptions. La veille, c’étaient les

pâtres; aujourd’hui, ce sont les mages, les beaux monarques d’Orient,

luisants comme l’arche de David. Ils apportent des parfums, des joyaux,

de riches draperies... le petit Jésus n’aura plus jamais froid!

Le soir, on s’en va. Au moment où Marie va monter sur l’âne, dont la

croupe maigre est recouverte, cette fois, avec un burnous diapré,

présent d’un sultan nègre, le bœuf, bien triste, s’approche et dit à son

camarade:

--Plus heureux que moi, tu l’accompagnes. Tâche qu’il n’oublie pas ceux

de notre race!

Jésus, qui a entendu, fait un signe de promesse; le placide bœuf, tout

content, s’agenouille, lui lèche la main, le regarde s’éloigner... et

rentre dans sa stalle ruminer son espoir.

A Nazareth, devant la porte de l’atelier, l’âne s’arrête.

--Merci, brave âne! fait Marie, lui flattant le col.

Et l’âne, s’agenouillant aussi, lèche le pied nu de l’enfant:

--Sauveur de tous, ne négligez pas nos souffrances, souvenez-vous de

nous!

--Oui, dit Jésus.

* * * * *

Sur le Calvaire, en haut du Golgotha, le Christ agonise. Tout ce que fut

son passage en ce monde défile lentement devant lui...

Envers tous, il a rempli sa mission; envers tous, il s’est montré

secourable, miséricordieux, plein de douceur, de dévouement, et de

justice. La veuve, l’orphelin, l’esclave; celui que l’impôt écrase,

celui que la passion affole; la femme adultère, le voleur repenti, et

jusqu’à la courtisane, ont trouvé grâce au tribunal de sa clémence.

La sève rouge qui tombe là, de ses veines, goutte à goutte, pour le

rachat du monde, il la sent couler avec ivresse. Que ne peut-il subir

davantage de supplices, pour que soit allégé d’autant le fardeau de

l’humanité!

Mais qui chante sur le chemin sortant de Jérusalem? Qui vient encore

injurier à son agonie? Ses yeux troubles, voilés de pleurs, saignants,

distinguent mal, à travers les indécisions du crépuscule.

La voix est jeune, fraîche, comme accompagnée d’un tintement de

médailles, d’un bruissement de bijoux, or ou clinquant.

Un cri de femme:

--Oh!... Le Nazaréen!

Puis un saut à bas de la monture et, avec la même prestesse, la créature

remontée debout sur la selle, dressée droit contre le crucifié, baisant

ses plaies, les arrosant de larmes amères, s’arrachant les doigts aux

épines de la couronne!

Il la reconnaît: c’est une pauvre fille de joie que la foule malmenait

quelques jours auparavant, et qu’il a délivrée avec une parabole et une

bénédiction. D’un pâle sourire, il la remercie.

Mais plus bas, vers le sol, son regard rencontre un autre regard, plein

de reproche et de douleur. Où les a-t-il vues déjà, ces candides

prunelles, si ardemment tendues vers les siennes?

Ah! il se souvient: l’âne de Bethléem! Celui-là est mort depuis

longtemps; mais celui-ci (son fils ou sa fille) a, dans les paupières,

le même reflet de tristesse et de bonté.

Au lointain, un chien jappe, un bœuf mugit... et, des quatre points de

l’horizon, des voix arrivent, sur l’aile du vent, montent du sillon,

tombent des cimes, jaillissent d’entre les eaux.

Elles disent, ces voix:

--Petit Jésus! petit Jésus! tu as oublié ta promesse! Tu nous as laissés

en proie à la barbarie, à l’iniquité; tu n’as rien fait pour nous; tu

n’as pas payé ta dette! Nous seuls demeurons tes créanciers, ô Christ!

Et Jésus sentit un gros remords lui gonfler le cœur.

* * * * *

C’est depuis ce temps qu’au fond des campagnes on mène les bêtes à la

messe de Noël. Elles (qui attendent toujours leur Messie!) vont rappeler

au petit Jésus l’engagement qu’il prit jadis, et qu’il ne tint pas.

Quelqu’un, qui est d’Église, et qui sait que je crois autant à l’âme

animale qu’à l’âme humaine, m’a dit qu’elles auraient leur revanche...

en paradis!

Pages mystiques · 第 34 / 68 题