L’HYMNE A LA BUCHE

Craque et pétille, chante et jase--bûche, bonne bûche de Noël!

Dans le réseau de tes veines, où coulait la sève, dans les creux de ta

moelle ossifiée, dans tous les recoins de ton squelette, les follets des

clairières se sont blottis; et c’est leur danse éperdue, leur ronde à

reflets de punch, qui font la lueur si haute, et la flamme si prismée,

et l’âtre si joyeux!

C’est la nuit où ils voisinent avec l’homme; curieux, les petits

esprits, de se mêler, une fois l’an, à la vie matérielle; d’entendre les

contes des veillées, où tant l’on parle d’eux; de regarder filer le lin

des quenouilles; de se mirer dans les yeux des jeunes filles; de humer

l’odeur du boudin!

C’est la nuit où tout ce qui est bois, quel qu’en soit l’usage, de

quelque manière que l’ait façonné l’industrie, reprend, jusqu’à l’aube,

la vie frissonnante des forêts. Les meubles crient, telles les

maîtresses branches sous la poussée d’avril; le parquet geint, comme la

cime des chênes sous le pied de l’ouragan; les menus objets, sous la

main familière du maître, ont des heurts doux semblables au claquement

des bourgeons, à la chute molle des pommes de pin!

C’est la nuit où, dans le cadre étroit du foyer, éclôt, en fleurs de

feu, tout le printemps des futaies. Des braises s’échelonnent en ifs,

comme le panache des marronniers; s’étalent en ombelles, comme l’écume

du sureau; s’égrènent par pincées, comme le chapelet des merises;

retombent en cascatelles, comme les grappes de l’acacia; se hérissent en

faisceaux, comme les baïonnettes du mélèze; s’effeuillent, pétales de

neige brûlante, comme les corolles du poirier!

De leurs doigts agiles, les follets pétrissent l’incendie, précisent le

rêve, accentuent l’illusion, bâtissent--les malins gnômes!--la porte

rose par où s’évadent nos rêves. Ce sont eux qui ont éveillé la pensée

dans la brute primitive; qui furent les premiers initiateurs de l’homme;

qui lui tracèrent, en lettres flamboyantes, l’A B C qu’épela sa

surprise, puis sa réflexion... tandis que ses yeux, du reflet, gardaient

une lueur!

* * * * *

Craque et pétille, chante et jase--bûche, bonne bûche de Noël!

Celui que tes flancs recélèrent, celui qu’en ont extrait les patientes

mains de l’artisan, ton fils, le sabot, triomphe et règne en cette nuit

de Nativité!

Tout est fait à son image; et, dans sa coque, il recèle tout: les fleurs

et les bonbons, les verges et les jouets, plaisirs réels et menaces

factices, ce qui régale et ce qui réjouit! Il est, en cette occurrence,

la boîte aux lettres des amoureux qui, dans les villes, y traduisent en

gerbes odorantes leurs secrets désirs. Il est la boîte à vœux des tout

petits, qui le portent naïvement jusque entre les chenets, se fiant à la

générosité divine pour y laisser choir, des réserves du Paradis, les

belles choses tant convoitées!

Et je l’aime, le sabot, moins pour tout cela que parce qu’il affirme,

chez les citadins, et jusque chez les raffinés, la supériorité de la

glèbe, de la sainte et maternelle nature; parce que sa lourde semelle,

fût-elle crottée d’or, écrase la peluche des guéridons fanfreluchés, met

une ressouvenance d’étable parmi les boudoirs, de champs parmi les

cités, d’humilité parmi l’orgueil!

Le laboureur est le seul être que la civilisation n’ait pas détourné de

son rôle, écarté de sa mission. Et rien ne disjoint ses pieds de la

terre que cette mince couche de bois, cœur d’arbre ambulant, qui

vagabonde à la surface du sol où ses racines plongèrent, intermédiaire

unique entre la chair de l’homme et la chair du globe--comme pour les

habituer, par avance, au soir définitif où plus rien ne leur sera

obstacle, qu’encore la limousine en planches dont parle Rollinat!

Le vieux soulier me navre; le vieux sabot m’émeut...

L’un a connu toutes les lassitudes stériles, les boues sans fond, les

courses sans trêve, les humiliations sans fin! Il est déjeté, comme

finit par l’être, irrémissiblement, l’âme des malheureux dont jamais une

échappée d’horizon ne renouvelle l’espoir; dont jamais une douche de

rosée ne rafraîchit les tempes; dont jamais une bouffée d’air libre ne

balaie les poumons! Il sent le cuir pourri; et les relents du ruisseau;

et l’haleine de l’égout!

L’autre, si extrême que soit son âge, si profonde que soit sa vétusté,

garde sa rigidité d’aïeul. Ses fentes ressemblent à des rides; il a été

bronzé par le soleil, patiné par la gelée; il s’est rougi dans le sang

des cuviers, blanchi dans la poudre des moulins, ambré dans le fumier

des bêtes!

Sur lui, des aurores et des aurores ont brillé; sous lui, des

crépuscules et des crépuscules se sont éteints, pleurant de l’ombre sur

les plaines endormies. Il a marché au signal des alouettes, il s’est

arrêté au commandement des rossignols!

Et quand son temps est fait, on ne l’abandonne pas--on le brûle. Il

retourne aux nuées, flotte, parcelle d’arbre mort, au-dessus des arbres

vivants; jusqu’au jour où, choisi pour apaiser leur soif, il tombe en

ondée, remonte en sève, jaillit du tronc, claire, verte branche, chargée

de rameaux et de nids!

* * * * *

Craque et pétille, chante et jase--bûche, bonne bûche de Noël!

C’est là ton privilège, ô bois, de ne pas connaître les abjectes

déchéances que subissent les autres alliés de l’homme. Même dans la

ruine, la laideur, la difformité, ton aide demeure si puissante, ton

action si précieuse, que nul ne saurait se contraindre à te refuser la

délivrance. Après avoir été la joie de nos yeux, avoir abrité nos

fronts, éventé nos rêves, tu nous suis dans les cités, tu soutiens et

lambrisses nos maisons, tu subis toutes les métempsycoses pour nous

mieux servir--la moitié de notre vie est faite de toi!

Enfin, quand las, blessé, usé par la servitude, rongé par les vers,

mutilé par les enfants, à bout de forces, si abîmé que les jeunes chiens

eux-mêmes te refusent comme stimulant à leurs crocs naissants, alors,

précieux bois, dans l’âtre tu rends, en partant, un dernier office. Et

plus tu étais sec, antique, plus tu donnes de chaleur, de lumière, plus

la flamme s’étend et palpite,--pareille à ces âmes de vieilles gens que

la douleur a épurées, et qui, à leur heure dernière, s’échappent,

radieuses et magnifiques, des pauvres corps rabougris!

De l’Idée, tu es le piédestal; à la plupart des martyrs bibliques, ta

clarté fait auréole, ta fumée sert de linceul. Tu étends tes bras, arbre

vénéré, sur le sommet du Calvaire; tu frémis et te dérobes sous les

pieds de notre Jehanne. Partout où une cause est persécutée, partout où,

pour sa foi, un être humain subit l’affreux supplice, ton âme s’exhale

avec l’âme du torturé: vos cendres, confondues, s’en vont, pollen de

propagande, semer l’exemple et l’émulation!

Voilà pourquoi, matière insensible à qui ne réfléchit d’où tu viens, ni

où tu vas; tranche de hêtre ou d’érable; main de l’outil qu’étreint la

main de l’homme, pour la sainte alliance du travail; morceau de forêt

après lequel traînent encore des brins de mousse, sur lesquels chemine

un insecte mourant, voilà pourquoi, ô bois, fidèle et loyal ami de ma

race, tu es ce que je révère le plus au monde... après la fleur de pain!

Quand je vois arracher un arbre du sol de la ville, j’ai le cœur dolent;

et il m’est arrivé d’en suivre, comme un convoi d’inconnu pauvre que nul

n’accompagne.

Je t’ai peut-être ainsi escortée jusqu’au chantier où ton écorce a

saigné blanc sous la scie, bûche, bonne bûche de Noël! Craque et

pétille, chante et jase, que soit consumée ton enveloppe visible--voici

la gloire des élus!

Pages mystiques · 第 33 / 68 题