LA CHANSON DE LA MUTE

Tout au haut de la cathédrale--dig! ding! dong!--la cloche, l’énorme

cloche résonne. Son meuglement formidable ébranle le beffroi, fait

tressaillir les vitres d’alentour, épand sur la campagne, jusqu’aux

confins de l’horizon, un ouragan de sonorité.

Dig! ding! dong!... Tantôt alerte, tantôt majestueux, le ballant décrit

sa courbe, trinque avec l’airain. La corde tend à se rompre, les

poutrelles d’appui gémissent, tandis que les clochettes voisines (de

simples cloches d’église) s’efforcent, se hâtent, de leurs grêles voix,

comme l’aigu répons des enfants de chœur à l’organe caverneux du

chantre.

Dig! ding! dong!... Il a plu toute l’autre journée, et l’humidité du

bois, du chanvre, mettent comme une buée de sueur au bronze reluisant.

Elle se résout en larmes; des perles d’eau glissent, sur le noir métal,

ainsi que pleurs aux joues d’un Africain. Et, en dépit de la célérité du

mouvement, une mélancolie sombre les notes, met un sanglot à la gorge

des cloches--telle une cantatrice qui vocalise ayant envie de pleurer!

Dig! ding! dong!... Sous l’approche de midi, la ville s’affaire; des

rumeurs montent; un bruit de torrent s’accentue, monotone et grondeur.

C’est la foule qui se dirige vers l’Esplanade; la nouvelle population

qui se rue à la servitude, tandis que les fenêtres de bien des vieilles

se referment, rideaux rabattus, comme la paupière sur l’œil d’un mort.

Dig! ding! dong!... L’ondée ruisselle, une tristesse intense filtre du

ciel morose. La géante, lasse, ralentit sa chanson. Et, ainsi, celle-là

est plus conforme à la gravité de sa voix, plus d’accord avec ce qu’on

devine, ce qu’on reconnaît au fond de ce carillon.

Dig! ding! dong!... Le ciel s’éclaircit de lueurs blafardes, le soleil

reluit, là-haut, dans son manteau de nuages, comme un casque de

cuirassier blanc. C’est l’automne, la fin du printemps joyeux, de l’été

fécond: juste ce qu’il faut, pour roser, à l’avance, les neiges de

l’hiver. Et le canon aboie à l’astre, comme un dogue à la lune. Et, tout

au haut de la cathédrale, la cloche, l’énorme cloche résonne--par

soubresauts, on dirait épuisée, ainsi que saccade un cœur d’agonisant.

Que dit-il donc, ce râle? Que dit-elle donc, cette chanson, qu’on eût

voulu joyeuse, et qui domine les tumultes d’artillerie, les acclamations

des prétoriens, comme le murmure de la conscience surmonte les bruits

d’orgie ou de bataille?

* * * * *

Ce qu’elle dit? Écoutez-le, ô jeune prince, vassal qui marchez après

votre suzerain! C’est pour vous qu’elle parle, la Mute, la doyenne des

cloches de Metz, l’aïeule colossale dont le reproche roule en tonnerre

sur votre chétif front.

«--Dig!... J’ai régné sur l’Inviolée; j’ai poursuivi, de mes sarcasmes,

les Tedeschi levant le siège, l’Impérator Charles-Quint en tête--et

Guise riait, leur montrant le poing, du haut de mes remparts!

»Ding!... Metz est demeurée la Pucelle! J’ai vu, de loin, les habits

blancs, les Kaiserlichs, s’enfuir devant nos va-nu-pieds, qui gueulaient

la _Marseillaise_ alors, chapeau au bout de la baïonnette, acclamant

l’Être suprême--Dieu revenu, cocardé de tricolore.

»Dong!... Les ondes sonores m’ont apporté l’écho du canon de Marengo, du

canon de Rivoli! Le maigriot était entré là-bas, et les Impériaux

détalaient devant lui comme lièvres à la chasse--laissant libre le sol

de l’Italie, la terre douce et fertile, dont notre France est sœur!

»Dig! ding! dong!... Petite Altesse, j’ai sonné pour Magenta, j’ai sonné

pour Solférino, pour Palestro, pour tous les combats qui

affranchissaient ta nation! Et j’avais l’âme en fête à célébrer cette

fraternelle gloire; et mon élan arrachait la corde des mains du sonneur!

»Dig! ding! dong!... Tu as écouté, Monseigneur, les mauvais conseillers

de ta race; ceux qui soufflent la haine où devrait régner l’amour; ceux

qui fomentent le fratricide et les menteuses émeutes qui y conduisent.

Et te voilà humilié, relégué au second plan, à peine salué, à peine

reconnu; moins fier que le roi de Saxe et le prince de Bavière--lesquels

ont manqué le train!

»Dig! ding! dong!... Regarde par là-bas, enfant de notre alliance, non

pas la statue de Ney masquée par les estrades (merci de lui avoir caché

cela!), mais vers cette vieille maison, vers ce cimetière. C’est ici que

repose le colonel Sourgeon, tué à Solférino, c’est là que naquirent les

trois frères Menessier, tués à Solférino... pour la défense de l’Italie!

Quand le père de ces derniers mourut, il n’avait plus qu’un fils,

général de cavalerie à Nancy; et il l’appela! Penche-toi

(respectueusement!) à l’oreille du maître, demande-lui qui interdit à ce

fils l’accès de la couche funèbre--si bien que le vieillard, quand on

l’ensevelit, avait les prunelles scellées de grosses larmes.

»Dig! ding! dong!... Mais retourne-toi, prince de Naples, héritier de la

couronne de Fer! Là, le premier de ta suite, le comte Terghazi,

qu’a-t-il donc autour du cou, ce carcan pourpre et flamboyant? C’est

notre Légion d’honneur dont il est commandeur, ce compagnon d’armes de

nos héros de 1859.

»Dig! ding! dong!... Va, jeune Altesse, nous sommes sans rancune; assez

forts pour ignorer la crainte, assez bons pour ignorer la haine! Escorte

le «meilleur ami de ton père»: faites de l’Italie, s’il vous agrée, la

botte du Kaiser, tirée, de ses augustes pieds, par vos augustes mains.

Qu’importe! Les destins s’accompliront.

»Nation-sœur, tu es notre sang, tu es notre chair: Latium, berceau de la

race! Dig! ding! dong!... Éveille-toi, liberté de l’Italie!»

* * * * *

Ainsi parla la Mute, au haut de la nue profonde. Et derrière les nuages,

au loin, hardiment esquissé--en dépit de Guillaume, de son grand sabre,

et de ses troupes innombrables--un arc-en-ciel, hors ta portée humaine,

mêlait aux cieux, narguant le morne drapeau allemand, les deux

étendards, tricolores: le blanc, couleur de loyauté; le rouge, couleur

de courage; le bleu, couleur de constance; le vert, couleur d’espoir...

Pages mystiques · 第 32 / 68 题