Parce que j’ai été à Rome, parce que j’y ai vu Léon XIII, parce que,
dans le récit de cette audience, j’ai mis tout le respect que l’on doit
à un vieillard, et la vénération--je dis: la vénération--qu’il sied de
garder envers les choses d’âme (alors surtout qu’on tient par de
multiples attaches à ceux qui les proscrivent), on dirait, ma foi, que
le Saint-Siège tremble sur sa base ou que la Liberté de la place du
Château-d’Eau va dégringoler de son socle... ce qui, entre parenthèses,
serait esthétiquement un riche bonheur!
Les cléricaux intransigeants, plus papistes que le Pape, se voilent la
face, hululent lamentablement. S’ils n’excommunient pas le Pontife,
c’est tout juste!
Même c’est triste à voir, tous ces termites rongeant les pieds du trône
où siège, sereine, détachée des vilenies humaines, rêvant de lendemains
meilleurs pour son triste troupeau, la grande figure de Léon XIII. Si
jamais la Papauté croule, c’est de leur fait qu’elle croulera! Et je
m’imagine que le soir, tandis que, sur la Ville endormie, veille, étoile
entre les étoiles, la petite lampe du Vatican, telle est l’ultime et
intime vœu que formule non pas la bouche, mais le cœur du Saint-Père:
«Seigneur, gardez-moi de mes amis!»
Mais l’étonnement scandalisé de ceux-là n’est rien, auprès de
l’ahurissement indigné de ceux-ci: les pratiquants de la contre-Église;
les marguilliers de la Libre-Pensée; les pasticheurs de religion,
s’astreignant aux formules de ce qu’ils prétendent détruire, empruntant
au christianisme ses sacrements, depuis la pompe du baptême jusqu’au
jeûne du Vendredi-Saint, qu’ils transforment en indigestion--et
reconnaissant Dieu, les godiches: puisqu’ils l’injurient! Blasphémer,
c’est croire; le piédestal de toute divinité, c’est le diable: qu’il
tire la langue sous l’orteil nu de Jésus, le pied cuirassé de saint
Michel, ou se tortille en hydre sous le talon délicat de la Vierge-Mère!
Il paraît qu’à ces révérends de l’incrédulité j’appartenais; que de ces
inquisiteurs à rebours j’étais le lot. Car ils poussent, eux aussi, des
cris d’orfraie et, ne pouvant décemment lever les bras au ciel--ce
serait y supposer quelque chose!--ils les laissent choir d’un grand
geste découragé.
Qu’ils les ramassent! Je les ai assez blagués, d’antan, et je compte
assez, à l’avenir, me gausser de leurs ridicules pour qu’ils n’aient
point à déplorer ma perte. On ne perd que ce qu’on avait!
Ni ceux-ci, ni ceux-là! Droit toujours, avec ma conscience pour guide,
et l’orgueil des doubles attaques venant des adverses camps. Là, où se
croisent les flèches, est la voie de la vérité!
* * * * *
Cependant, les malins, ceux qui me connaissent bien, qui savent par
quelles fibres secrètes se peut faire chanter ou pleurer mon âme, ont
(qu’on me passe le mot) joué le grand jeu.
Ceux-là même qui se souciaient de lui autant que d’une guigne verte, qui
l’ont le plus harcelé de son vivant, le moins célébré après sa mort,
s’avisent d’évoquer l’image paternelle de mon vieux maître. Ils le
suscitent en croquemitaine sur ce qu’ils appellent mon chemin de Damas;
ils prêtent leur accent à l’ombre chère, et esquissent, de leurs
ailerons trop courts, la mimique qu’ils lui voudraient voir faire.
--Vallès! Qu’eût dit Vallès!
Hé! bien, non, vous savez, ce n’est ni sa voix, ni son geste... et vous
l’avez peu connu, vous qui me gourmandez en son nom! Il faudrait
fièrement changer l’intonation et l’allure, pour arriver à me troubler,
à me donner l’angoisse du désaveu, l’affre du reniement!
Vallès le communard, comme vous dites, Vallès le proscrit, Vallès
l’irréductible, était un trop pur et trop vaste esprit, pour que vous
l’abaissiez à ce rôle d’épouvantail. Ce que je suis, il m’a
faite--depuis quand reproche-t-on à l’œuvre son auteur? Ce grain de
mysticisme, qui vous effare, est tombé de son cerveau dans le mien,
comme le fruit d’un arbre puissant dans l’humble terre sur qui son ombre
s’épand. L’arbre a croulé, usé jusqu’à la moelle, ayant subi trop de
tempêtes, affronté trop d’ouragans! J’ai poussé de mon mieux, herbe sans
abri désormais contre le vent ou le soleil, si modeste que nul n’y
prêtait attention, que ç’a été miracle si nul soulier ne m’a écrasée au
passage.
Me voici arbrisseau, et l’on s’exclame sur le grain de mon écorce, la
nuance de mes feuilles.
--Qu’est-ce que c’est que cela? D’où cela sort-il?
Regardez donc un peu plus loin, là où gît, tout moussu, le robuste tronc
déraciné. Après son torse creux vous verrez même épiderme... et si ses
branches ne tendaient pas, comme tendent les miennes, droit vers l’air
libre et le plein azur!
Relisez son évocation de la tante Mariou, dans le _Gil Blas_, ou son
portrait de Vermorel, dans l’_Insurgé_! Dieu ne le gênait pas comme il
vous gêne; ses colères, dépensées contre l’iniquité humaine, ne
s’attardaient pas dans la nue; et il avait gardé, de la messe servie au
village, de son brave oncle de curé, le respect des cultes naïfs. Son
éloquence se retrempait dans la foi des autres; et ses pages les plus
belles sont celles qui fleurent la poudre ou qui fleurent l’encens.
Certes, il ne croyait pas à grand’chose, mais il ne faisait pas
profession d’athéisme, loin de là. Il parlait des croyances perdues avec
une mélancolie souriante. C’est lui qui, exécrant les protestants,
disait: «Nulle femme n’a de grâce ni de tendresse si elle n’a passé par
le catholicisme». Et un jour où je lui demandais pourquoi les bourgeois
voltairiens s’acharnent contre l’idée chrétienne, il répondit:
--Parce que c’est trop grand... et qu’ils sont bêtes!
* * * * *
Et voici qu’à raconter ces choses le souvenir me revient du «copain» de
Vallès.
Qui c’était?... Je vais vous le dire tout à l’heure. Il y a longtemps de
cela, presque dix années! Mon pauvre maître s’en allait tout doucement,
la phtisie prenant sa revanche de toutes les privations endurées jadis:
faim, froid, misère éternelle! Et, après une cure inutile au Mont-Dore,
je l’avais emmené à Mortefontaine.
Dans le petit jardin de l’auberge, étendu dans un vaste fauteuil,
emmitouflé dans des lainages, il regardait les feuilles tomber. Toutes
d’or, avec un crépitement sec, elles se détachaient des cimes, venaient
s’abattre à ses pieds. Il n’était pas triste, ne sachant point. Mais,
moi, je savais! Et d’écouter ainsi stiller les minutes de sa vie, à ce
grand sablier d’automne, mon cœur se crispait, supplicié!
Pourtant, il fallait demeurer souriante, attirer à lui quelques amis.
Peu de gens du métier se trouvaient là; et, à part un ou deux, tous
l’ennuyaient.
Un jour, descendant en retard, je demeurai ébahie sur le seuil. En face
de lui, de l’autre côté de la petite table où, tout préparé, le damier
attendait, à ma place enfin--je ne rêvais pas?--une soutane était
installée. Et l’on causait, comme Vallès savait causer; et le prêtre, se
piquant d’honneur, n’était, certes, ni à court de verve, ni en reste
d’esprit. Et le malade, intéressé par la controverse, tout heureux de
cette bonne fortune intellectuelle, retrouvait la flamme d’antan.
Ce partenaire, tombé du ciel, était précepteur en un château des
environs; il avait appris que l’auteur de _Jacques Vingtras_ était là,
souffrant, et il était venu, sans arrière-pensée, pour lui dire son
admiration littéraire et faire un bout de causette.
Lorsqu’il partit, le réfractaire, avec le clairon de jadis, lui cria:
--Vous reviendrez, monsieur l’abbé?
--Quand vous voudrez, monsieur Vallès.
--Alors, à demain?
--Demain, soit.
Ainsi fait que dit. Et tous les jours, pendant six semaines, le prêtre
passa une heure là: égayant cette agonie; y mettant des lueurs de
renouveau; donnant à ce batailleur inlassable l’illusion des discussions
du début, des joutes oratoires où se dilapida sa jeunesse.
Quand il tardait, Vallès m’envoyait sur la route:
--L’enfant, allez voir si mon copain vient!
J’obéissais, docile. Et quand je rentrais annoncer qu’au loin
apparaissaient la silhouette noire, le large chapeau, et le bâton ferré,
un contentement dilatait le visage du malade.
Assise entre eux deux, dans ce jardin d’hôtellerie, il m’a semblé
parfois vivre un chapitre des _Misérables_; et jamais je n’ai si bien
compris la scène où l’évêque Myriel--qui est un saint!--se courbe sous
la bénédiction du régicide mourant--qui est un juste!
Et maintenant déclarez, ô jésuites rouges, que j’ai essayé de faire de
Vallès un «cléricafard». Ce sera à peu près aussi véridique que
l’affirmation de je ne sais quelle feuille bigote, soutenant qu’il
demanda la mort des otages... alors qu’il faillit se faire massacrer
pour empêcher leur exécution!