LES NOIX

Par les bois et par les plaines, le petit cheval noir trotte

allègrement. Une griserie de vitesse le gagne; la projection de sa

volonté le lance en avant, comme la détente de l’arc décoche la flèche,

droit au but! Ses flancs dégagent une buée; le vent moite ébouriffe les

longs crins de sa crinière et de sa queue; met, après lui, comme un

sillage de ténèbres. Sa croupe, où ondule puissamment le jeu des

hanches, s’arrondit, luisante, sous le harnais léger, égayé de cuivres.

Ses naseaux se dilatent, tout roses, dans le velours de sa face; ses

sabots fins, ferrés à neuf, arpentent la route à larges foulées.

Et, content, parmi les branches que divise sa course, il hennit, tantôt

avec une douceur de hautbois, tantôt avec une frénésie de cymbales...

--Hardi, Tabacco! Hop! mon petit!

Sous la caresse imperceptible du fouet, l’arabe bondit, s’enfonce plus

encore dans l’espace, charge l’horizon.

Le beau pays!

A gauche, la montagne, presque à pic, étage ses gradins d’arbres

superposés: une multitude végétale d’essences diverses, de feuillages

échantillonnés. Parmi les pins, les sapins immuablement verts, des

traînées métalliques épandent une richesse: le cuivre vif des

marronniers, l’or pâle des acacias, le bronze ardent des chênes--et

jusqu’aux rouilles dont les pariétaires drapent des pans de rocher.

Par minute, un grand oiseau jaillit des cimes, plane, raie de son vol la

turquoise du ciel, puis disparaît...

A droite, l’ellipse du lac se déroule, opaline, moirée, enchâssée de

monts formidables, sauf à ses deux extrémités: là-bas, derrière nous,

vers le Rhône; ici, en avant, vers le Bourget, où commence la vallée de

Chambéry.

Des vapeurs flottent, comme des voiles d’ondine, à la surface de l’eau:

elle se ride d’argent, surtout à l’entour des régions marécageuses où

les roseaux mettent l’illusion d’un champ de maïs.

Là, des barques se cachent, révélées soudain par l’éclat du coup de feu

qui jette bas quelque sarcelle ou quelque canard sauvage. Et la

détonation se répercute à l’infini, rejetée d’une paroi à l’autre, dans

cet entonnoir géant.

Mais, sauf ces abois d’arme et l’envolée du cheval, pas un bruit ne

rompt le silence--un silence sépulcral, automnal, bien d’accord avec le

soleil ouaté de nuages qui promène là-haut son spleen anémié.

* * * * *

De la vie! De la vie!... Assez de ce décor d’Ossian, où se désagrège

toute vaillance! Assez de ce flot ophélique, où les nénuphars semblent

des mains de mortes s’agrippant de tous leurs pétales au monde

extérieur!

--Hardi, Tabacco! Hop, mon petit!

La voiture oblique, à gauche, vers les terres cultivées; vers les

hameaux; vers le labeur et le mouvement humain! A perte de vue,

maintenant, les vignes rousses se dressent, veuves de leurs grappes,

mais diadémées de vermeil. Dans ces régions, elles ne restent pas en

puissance de tuteur; ne s’en tiennent point à l’enroulement du thyrse,

au serpentement du caducée.

Droites, vivaces, elles grimpent d’un jet après l’arbre jumeau, dont les

racines s’emmêlent aux leurs. Elles l’accolent, l’envahissent, étouffent

son feuillage; lui créent une végétation factice qui jure étrangement

avec l’écorce. A deux mètres du sol, leur effort se recroqueville en un

nœud de couleuvre, produit un bouquet touffu et hérissé comme une

lignasse; tandis que des épaules, à droite, à gauche, deux branches se

détachent, et vont, fraternellement, étreindre la main des voisines.

Si bien qu’au crépuscule tombant, ou sous la clarté lunaire, on jurerait

une farandole de géantes, dévalant par la campagne endormie; à la pente

des monts, au flanc des collines, partout où Cybèle féconde allaite de

sa sève les ceps altérés!

Voici des maisons, voici des villages! Basses, trapues, le toit fleuri

de graminées, les chaumines se blottissent au creux des rocs, à l’angle

des torrents. Où qu’une chute d’eau crée de la force, un moulin fait

entendre son caquet monotone, et clapoter sa grande roue. Sur le seuil,

un homme regarde, le torse pris dans un tricot rayé dont toute nuance

s’estompe de blanc, le teint maquillé de blêmeur, comme Pierrot à la

scène ou les acteurs à la ville.

Toute façade s’ornemente de régimes de maïs, noués comme des carottes

sans fanes, et qui encadrent les demeures d’un rosaire à grains jaune

violent. Puis des cages, où ne siffle nul merle, où ne ramage nul

pinson, mais où, sur deux étages de paillis, se prélassent les «tomes»,

les petits fromages du cru--orgueil de la Savoie!

Voilà l’auberge, avec sa branche en enseigne, balançant au-dessus de la

porte d’entrée; ses deux tables de bois, culottées par l’usage comme une

pipe de marin; ses escabeaux mal d’aplomb; ses anneaux de fer où l’on

attache les chevaux, tandis que les patrons s’attablent extérieurement,

l’œil au guet, le fouet entre les jambes.

Une odeur forte, une odeur soûlante s’exhale des hameaux... comme

l’exaspération d’une cave, d’un verger. C’est que le raisin bout dans

les cuves; des hommes passent, deux par deux, portant, appuyée sur

l’épaule droite, la perche dont le milieu soutient, enfilé aux anses, le

baquet où rougeoie la pressure. Et chaque fenêtre entr’ouverte laisse

voir, dans les fruitiers, les longues rangées de pommes, de poires, de

coings, entassés là pour l’hiver.

Seulement, cette sensation de fertilité, ce labeur primitif, fêlent à

peine le silence, se produisent presque machinalement, avec une

lassitude quiète: la satisfaction concentrée de celui qui recueille son

dû.

Et, tout auprès, les bœufs dont la charrue éventre la terre, tandis que

l’homme, d’un large geste, y lance la fécondité de l’an prochain, disent

la servitude éternelle, le recommencement de toutes choses--la douleur

d’être et de lutter, à chaque saison nouvelle, pour ce peu qu’est la

vie!

* * * * *

Mais qu’est ceci?... Une rumeur confuse emplit l’immense cirque, y met

comme un crépitement de fusillade, l’écho de lointains feux de peloton.

Le bruit arrive peu perceptible, et cependant très distinct, avec les

chocs légers qui se répercutent.

Et, si en avant que se projette la vue, les hautes cimes d’arbres

fléchissent, se cabrent, sont pleines de trouble et de frémissements. Ce

n’est pourtant point la saison des nids; et la brise, si faible déjà, a

fini d’agoniser.

Les noix! Ce sont les noix!... Chaque tronc soutient une échelle, chaque

frondaison recèle les cueilleurs. Toute la population, sauf les vieilles

femmes et les tout petits enfants, est dans les branches, abat à coups

de gaule les fruits verts et croquants.

Ils se détachent, font projectile, s’abattent sur la route, y

rebondissent, à la joie, à l’effarement des aïeules et des moutards.

--Hardi, Tabacco! Hop! mon petit!

Il s’épouvante de ce tumulte, de cette grêle qui lui choit sur le dos.

Mais, en même temps, sa nature belliqueuse s’anime à tout ce tapage. Il

s’excite, galope, sous l’avalanche des feuilles, rustique rappel de

Fête-Dieu.

Les cerneaux roulent sous ses pieds, craquent sous les roues, parmi les

fusées du rire, les éclats de voix, un joli tumulte campagnard et

guerrier. Maintenant, d’un village à l’autre, on se lapide avec la

récolte: c’est bataille, et bataille heureuse, sans morts ni blessés.

Mais que ce réveil dure peu! Avec la nuit, le pesant silence retombe. Il

ne reste que, dans l’ombre, les arbres dépouillés de leur moisson, de

leur toison; rasés, découronnés comme des princes mérovingiens, et qui

dressent, têtes chenues, le muet reproche de leur déchéance et de leur

deuil.

Finie jusqu’à l’an prochain, la cueillette! Fini, l’automne!

Voici venir l’hiver, tueur de pauvres gens...

Pages mystiques · 第 30 / 68 题