Hé! quoi, tant de bruit pour si simple chose, tant d’émoi parce que le
vicaire du Christ, imitant son Maître, a laissé venir à lui, sinon les
petits enfants, du moins celle dont les pensées, troupe ingénue,
s’avançaient timidement vers le Père à tous, le Pasteur blanc de la
chrétienté?
Et tant de colères, aussi, à la fois contre le Souverain-Pontife qui,
foulant l’étiquette sous le talon de sa mule, a osé reprendre la sereine
tradition évangélique; contre ce journal[2] «qui n’est pas un
sanctuaire», insinuent aigrement les sacristies voisines... et contre
moi, humble femme, qui ai fait mon métier en conscience, et ne
m’attendais guère, s’il se produisait quelque attaque, à ce qu’elle vînt
de par là!
[2] _Le Figaro_.
J’avais compté sans les «professionnels», les plus papistes que le Pape;
ceux dont il est moins le chef que l’otage; qui ne l’admettent point
accessible à d’autres qu’eux-mêmes ou émettant un avis qui ne suive leur
filière--si laminé alors, cet avis, si éteint, si amoindri, si fait à
leur image, lorsqu’il parvient au public, que celui-ci ne tourne la tête
ni pour entendre ni pour voir... indifférent! Trop pâle est le reflet,
trop faible est l’écho!
Léon XIII n’est pas le prisonnier que de ses ennemis!
Et certains de ceux qui se déclarent ses serviteurs paraissent vraiment
intéressés à perpétuer le malentendu qui l’attriste; à le voiler
d’ombre; à lui interdire tout rapport avec la foule, qui lève les yeux
vers lui et à qui il tend les bras--leur intolérance montant une garde
jalouse autour de celui qu’ils ont mission de défendre et non d’isoler.
Ils préfèrent le Pape, semblerait-il, méconnu que populaire, ignoré que
révélé. Leur égoïsme s’accommode de ce que leur devoir serait de
contribuer à abolir... comme ces magistrats que le chômage du crime,
l’Age d’or revenu, laisserait sans emploi parmi la société nouvelle,
donc qui s’arrangent mieux de celle-ci.
Certes, je ne prétends point englober, dans ce reproche, toute la presse
catholique, dont une partie témoigne, au cas présent, d’extrême
courtoisie, d’absolue franchise. Mais il est impossible de ne pas
s’effarer à voir la rancune sournoise que marquent quelques feuilles
pieusement restreintes, parce que j’ai parlé de Léon XIII avec respect
et sympathie dans un journal universellement répandu; parce que j’ai
fait de lui un portrait qui, je le crois, n’inspirera nul éloignement
pour sa personne.
Plutôt injurié que loué ailleurs--tel semble le mot d’ordre de ces
singuliers partisans! Et, alors, commence une campagne presque
insaisissable (bien mesquine en tout cas) de sous-entendus, de réserves,
de demi-mots, d’insinuations.
Comme on ne peut pas dire que j’ai menti, peut-être ai-je «amplifié»,
mal traduit, dénaturé... Ou c’est peut-être la transcription
télégraphique? Et, tandis que les uns déclarent qu’on se passera du
Pape, s’il ne veut pas «en être»; que d’autres lui reprochent le Denier
de Saint-Pierre (affirmant que celui-ci est le produit des grosses
souscriptions, alors qu’il suffirait de détailler les cadeaux du Jubilé,
qu’il suffit de relever le compte des paroisses, pour voir, au
contraire, combien sont rares les énormes offrandes et innombrables les
petites oboles); tandis que les «fidèles» du Saint-Père le morigènent,
le réprimandent, j’ai, naturellement, ma part de leur mauvaise humeur et
mon compte d’égratignures.
* * * * *
Je ne m’en émeus pas plus que de raison.
Certes, quand on entreprend--et surtout quand on réussit!--quelque
action difficile, disons même insolite, étant donné le but de mon voyage
et la nature de mes opinions, il faut compter avec la malignité
ambiante. On s’y expose, c’est justice qu’elle s’exerce; et l’on ne
saurait, sans ridicule, ne la point subir débonnairement. Par exemple,
quand on entre dans le domaine des faits, c’est autre chose.
Et de la réserve que j’eusse préféré garder, voilà qu’on me fait sortir.
Point par point, très nettement, je vais préciser.
* * * * *
Je ne suis pas arrivée à Rome avec «des lettres de recommandation». Une
seule référence a été expédiée de Paris, en même temps que la demande
d’audience _motivée_ que j’adressais à Son Éminence le cardinal
Rampolla, et que voici:
«9 juillet 1892.
»Monseigneur,
»J’ose solliciter, par votre entremise, une audience privée de Sa
Sainteté.
»Qui je suis? Mon nom vous le dira. C’est celui d’une servante des
pauvres suivant votre loi; d’une femme qui fut chrétienne, et s’en
souvient pour aimer les petits et défendre les faibles; d’une
socialiste qui, si elle n’est point en état de grâce, a gardé intact,
dans son cœur meurtri, le respect profond de la foi, la vénération des
vieillesses augustes et des souverainetés captives.
»Et la plume qui vous écrit, coutumière d’autres défenses, a osé plus
d’une fois, et contre même ses coreligionnaires politiques, affirmer
son indépendante admiration pour la sollicitude de Sa Sainteté envers
les déshérités de ce monde.
»C’est cette politique du Vatican, si conforme à l’esprit du Christ,
si encourageante pour ceux qui rêvent de fraternité, si chrétienne
dans la plus sublime acception du mot, qui m’a donné l’idée de venir,
vers le successeur de saint Pierre, tenter ce qu’aucun catholique n’a
songé à faire--et l’audace d’écrire à Votre Éminence.
»Je suis envoyée par le _Figaro_, accréditée par M. Magnard, son
directeur, pour demander à Sa Sainteté de prononcer sur une question
qui menace encore de diviser les hommes, de semer entre eux la
discorde et la haine, de faire couler le sang en des luttes
fratricides.
»Je souhaiterais que Sa Sainteté daignât prononcer sur
l’antisémitisme, persuadée qu’après qu’Elle aura parlé, il ne se
trouvera plus de chrétiens pour être rebelles à ses avis.
»Enfin, je désirerais personnellement faire, s’il m’est possible, un
aussi beau portrait de Léon XIII, en littérature, que l’a fait en
peinture mon compatriote et ami M. Chartran.
»J’insiste auprès de Votre Éminence pour que mon vœu soit exaucé; on
la sait toute-puissante, et je remets mon sort entre ses mains.
»J’ai l’honneur d’être, etc.
»SÉVERINE.»
Voici la réponse:
«Madame,
»J’ai reçu votre lettre du 9 courant et j’en ai mis le contenu sous
les yeux du Saint-Père. Sa Sainteté n’aura pas de difficulté à vous
recevoir en audience privée, tout aussitôt que vous lui ferez
connaître, par mon entremise, votre arrivée; et que ses occupations
lui permettront de satisfaire vos désirs. Il importe donc que vous
vouliez me renseigner de votre arrivée dès qu’elle aura lieu; et moi
je tâcherai de vous faciliter l’audience qui est le but de votre
voyage.
»En attendant, je saisis l’occasion de vous offrir l’assurance de mes
sentiments distingués.
»Cardinal RAMPOLLA.
»Rome, le 15 juillet 1892.»
* * * * *
Alors, je me mis en route; pas absolument certaine du succès, mais ayant
quelque raison de l’espérer, et le souhaitant de toute mon âme; non par
vanité, mais par désir de faire--si possible--quelque chose de beau et
quelque chose de bien!
Je ne fus pas «reçue en simple audience, comme le Pape en accorde à tous
les pèlerins». Je n’étais pas venue en pèlerinage; j’étais l’envoyée du
_Figaro_, dans un but déterminé, et c’est comme telle que je fus admise
auprès du Saint-Père. Un seul détail suffira à préciser la portée de
cette réception: je suis entrée dans le salon où se tenait Léon XIII à
midi un quart, j’en suis ressortie à une heure vingt-cinq: donc après
UNE HEURE ET DIX MINUTES d’entretien.
Ma visite avait eu lieu le dimanche 31 juillet. J’employai le restant du
jour à en transcrire immédiatement les impressions, les mots, tant je
redoutais l’ombre d’une erreur, tant je me faisais scrupule de risquer
même une fausse interprétation... je dirais volontiers une fausse
intonation! Et le lendemain lundi, à onze heures sonnantes, je
soumettais à Mgr Rampolla--le premier de la chrétienté après le
Pape--toute la partie du récit qui concerne ce dernier, portrait et
interview; de cette phrase: «Très pâle, très droit, très mince...» à la
signature.
Le ministre d’État me demanda de biffer quatre lignes d’appréciations
personnelles, mais d’espèce, peut-être, à susciter quelque ennui au
Saint-Siège. Je le fis bien volontiers. Et telle ma copie est sortie ce
jour-là du Vatican, telle elle a paru ici, sans qu’il y fût (j’en engage
ma parole) changé une syllabe.
Voilà ma réponse aux scandalisés de la presse catholique, aux Pharisiens
qui préfèrent nier que croire, et recrucifieraient Jésus, comme
incorrect, si celui-ci revenait à nous dans sa pauvre robe de lin blanc,
pieds nus sur les cailloux des routes, s’inclinant vers les faibles,
consolant les affligés...
Ils la rendent lourde au front, Saint-Père, votre bénédiction douce; et
ce que vous faites dans les âmes, eux le déferaient--si l’on ne se
souvenait de Vous!