DE PARIS AU VATICAN

Hé! quoi, tant de bruit pour si simple chose, tant d’émoi parce que le

vicaire du Christ, imitant son Maître, a laissé venir à lui, sinon les

petits enfants, du moins celle dont les pensées, troupe ingénue,

s’avançaient timidement vers le Père à tous, le Pasteur blanc de la

chrétienté?

Et tant de colères, aussi, à la fois contre le Souverain-Pontife qui,

foulant l’étiquette sous le talon de sa mule, a osé reprendre la sereine

tradition évangélique; contre ce journal[2] «qui n’est pas un

sanctuaire», insinuent aigrement les sacristies voisines... et contre

moi, humble femme, qui ai fait mon métier en conscience, et ne

m’attendais guère, s’il se produisait quelque attaque, à ce qu’elle vînt

de par là!

[2] _Le Figaro_.

J’avais compté sans les «professionnels», les plus papistes que le Pape;

ceux dont il est moins le chef que l’otage; qui ne l’admettent point

accessible à d’autres qu’eux-mêmes ou émettant un avis qui ne suive leur

filière--si laminé alors, cet avis, si éteint, si amoindri, si fait à

leur image, lorsqu’il parvient au public, que celui-ci ne tourne la tête

ni pour entendre ni pour voir... indifférent! Trop pâle est le reflet,

trop faible est l’écho!

Léon XIII n’est pas le prisonnier que de ses ennemis!

Et certains de ceux qui se déclarent ses serviteurs paraissent vraiment

intéressés à perpétuer le malentendu qui l’attriste; à le voiler

d’ombre; à lui interdire tout rapport avec la foule, qui lève les yeux

vers lui et à qui il tend les bras--leur intolérance montant une garde

jalouse autour de celui qu’ils ont mission de défendre et non d’isoler.

Ils préfèrent le Pape, semblerait-il, méconnu que populaire, ignoré que

révélé. Leur égoïsme s’accommode de ce que leur devoir serait de

contribuer à abolir... comme ces magistrats que le chômage du crime,

l’Age d’or revenu, laisserait sans emploi parmi la société nouvelle,

donc qui s’arrangent mieux de celle-ci.

Certes, je ne prétends point englober, dans ce reproche, toute la presse

catholique, dont une partie témoigne, au cas présent, d’extrême

courtoisie, d’absolue franchise. Mais il est impossible de ne pas

s’effarer à voir la rancune sournoise que marquent quelques feuilles

pieusement restreintes, parce que j’ai parlé de Léon XIII avec respect

et sympathie dans un journal universellement répandu; parce que j’ai

fait de lui un portrait qui, je le crois, n’inspirera nul éloignement

pour sa personne.

Plutôt injurié que loué ailleurs--tel semble le mot d’ordre de ces

singuliers partisans! Et, alors, commence une campagne presque

insaisissable (bien mesquine en tout cas) de sous-entendus, de réserves,

de demi-mots, d’insinuations.

Comme on ne peut pas dire que j’ai menti, peut-être ai-je «amplifié»,

mal traduit, dénaturé... Ou c’est peut-être la transcription

télégraphique? Et, tandis que les uns déclarent qu’on se passera du

Pape, s’il ne veut pas «en être»; que d’autres lui reprochent le Denier

de Saint-Pierre (affirmant que celui-ci est le produit des grosses

souscriptions, alors qu’il suffirait de détailler les cadeaux du Jubilé,

qu’il suffit de relever le compte des paroisses, pour voir, au

contraire, combien sont rares les énormes offrandes et innombrables les

petites oboles); tandis que les «fidèles» du Saint-Père le morigènent,

le réprimandent, j’ai, naturellement, ma part de leur mauvaise humeur et

mon compte d’égratignures.

* * * * *

Je ne m’en émeus pas plus que de raison.

Certes, quand on entreprend--et surtout quand on réussit!--quelque

action difficile, disons même insolite, étant donné le but de mon voyage

et la nature de mes opinions, il faut compter avec la malignité

ambiante. On s’y expose, c’est justice qu’elle s’exerce; et l’on ne

saurait, sans ridicule, ne la point subir débonnairement. Par exemple,

quand on entre dans le domaine des faits, c’est autre chose.

Et de la réserve que j’eusse préféré garder, voilà qu’on me fait sortir.

Point par point, très nettement, je vais préciser.

* * * * *

Je ne suis pas arrivée à Rome avec «des lettres de recommandation». Une

seule référence a été expédiée de Paris, en même temps que la demande

d’audience _motivée_ que j’adressais à Son Éminence le cardinal

Rampolla, et que voici:

«9 juillet 1892.

»Monseigneur,

»J’ose solliciter, par votre entremise, une audience privée de Sa

Sainteté.

»Qui je suis? Mon nom vous le dira. C’est celui d’une servante des

pauvres suivant votre loi; d’une femme qui fut chrétienne, et s’en

souvient pour aimer les petits et défendre les faibles; d’une

socialiste qui, si elle n’est point en état de grâce, a gardé intact,

dans son cœur meurtri, le respect profond de la foi, la vénération des

vieillesses augustes et des souverainetés captives.

»Et la plume qui vous écrit, coutumière d’autres défenses, a osé plus

d’une fois, et contre même ses coreligionnaires politiques, affirmer

son indépendante admiration pour la sollicitude de Sa Sainteté envers

les déshérités de ce monde.

»C’est cette politique du Vatican, si conforme à l’esprit du Christ,

si encourageante pour ceux qui rêvent de fraternité, si chrétienne

dans la plus sublime acception du mot, qui m’a donné l’idée de venir,

vers le successeur de saint Pierre, tenter ce qu’aucun catholique n’a

songé à faire--et l’audace d’écrire à Votre Éminence.

»Je suis envoyée par le _Figaro_, accréditée par M. Magnard, son

directeur, pour demander à Sa Sainteté de prononcer sur une question

qui menace encore de diviser les hommes, de semer entre eux la

discorde et la haine, de faire couler le sang en des luttes

fratricides.

»Je souhaiterais que Sa Sainteté daignât prononcer sur

l’antisémitisme, persuadée qu’après qu’Elle aura parlé, il ne se

trouvera plus de chrétiens pour être rebelles à ses avis.

»Enfin, je désirerais personnellement faire, s’il m’est possible, un

aussi beau portrait de Léon XIII, en littérature, que l’a fait en

peinture mon compatriote et ami M. Chartran.

»J’insiste auprès de Votre Éminence pour que mon vœu soit exaucé; on

la sait toute-puissante, et je remets mon sort entre ses mains.

»J’ai l’honneur d’être, etc.

»SÉVERINE.»

Voici la réponse:

«Madame,

»J’ai reçu votre lettre du 9 courant et j’en ai mis le contenu sous

les yeux du Saint-Père. Sa Sainteté n’aura pas de difficulté à vous

recevoir en audience privée, tout aussitôt que vous lui ferez

connaître, par mon entremise, votre arrivée; et que ses occupations

lui permettront de satisfaire vos désirs. Il importe donc que vous

vouliez me renseigner de votre arrivée dès qu’elle aura lieu; et moi

je tâcherai de vous faciliter l’audience qui est le but de votre

voyage.

»En attendant, je saisis l’occasion de vous offrir l’assurance de mes

sentiments distingués.

»Cardinal RAMPOLLA.

»Rome, le 15 juillet 1892.»

* * * * *

Alors, je me mis en route; pas absolument certaine du succès, mais ayant

quelque raison de l’espérer, et le souhaitant de toute mon âme; non par

vanité, mais par désir de faire--si possible--quelque chose de beau et

quelque chose de bien!

Je ne fus pas «reçue en simple audience, comme le Pape en accorde à tous

les pèlerins». Je n’étais pas venue en pèlerinage; j’étais l’envoyée du

_Figaro_, dans un but déterminé, et c’est comme telle que je fus admise

auprès du Saint-Père. Un seul détail suffira à préciser la portée de

cette réception: je suis entrée dans le salon où se tenait Léon XIII à

midi un quart, j’en suis ressortie à une heure vingt-cinq: donc après

UNE HEURE ET DIX MINUTES d’entretien.

Ma visite avait eu lieu le dimanche 31 juillet. J’employai le restant du

jour à en transcrire immédiatement les impressions, les mots, tant je

redoutais l’ombre d’une erreur, tant je me faisais scrupule de risquer

même une fausse interprétation... je dirais volontiers une fausse

intonation! Et le lendemain lundi, à onze heures sonnantes, je

soumettais à Mgr Rampolla--le premier de la chrétienté après le

Pape--toute la partie du récit qui concerne ce dernier, portrait et

interview; de cette phrase: «Très pâle, très droit, très mince...» à la

signature.

Le ministre d’État me demanda de biffer quatre lignes d’appréciations

personnelles, mais d’espèce, peut-être, à susciter quelque ennui au

Saint-Siège. Je le fis bien volontiers. Et telle ma copie est sortie ce

jour-là du Vatican, telle elle a paru ici, sans qu’il y fût (j’en engage

ma parole) changé une syllabe.

Voilà ma réponse aux scandalisés de la presse catholique, aux Pharisiens

qui préfèrent nier que croire, et recrucifieraient Jésus, comme

incorrect, si celui-ci revenait à nous dans sa pauvre robe de lin blanc,

pieds nus sur les cailloux des routes, s’inclinant vers les faibles,

consolant les affligés...

Ils la rendent lourde au front, Saint-Père, votre bénédiction douce; et

ce que vous faites dans les âmes, eux le déferaient--si l’on ne se

souvenait de Vous!

Pages mystiques · 第 29 / 68 题