LA JAMBE DE BOIS

Monsieur Collin,

Successeur de Monsieur Charrière,

Fabricant d’appareils orthopédiques.

Paris.

Monsieur,

Je voudrais une jambe de bois!

Point pour mon usage personnel, la chance m’ayant gratifiée de deux

«guibolles» bien solides, bien vaillantes, et n’ayant, grâce au ciel,

subi jusqu’ici ni avarie, ni accroc. Mais pour quelqu’un dont je

causerai tout à l’heure. Et ce que je veux--ce que je sollicite, plutôt

de votre bonne grâce--ce n’est pas une jambe de rien du tout, lourde,

vilaine: un méchant pieu à peine verni, mal équarri, qui ajoute une gêne

à la souffrance, une disgrâce à l’infirmité!

Non; si j’avais voulu cela, du bas de laine (du bas bleu où mes

économies font pelote plus mince que l’œuf de buis servant à remmailler

ses voisins) j’eusse tiré trois louis, trois pièces jaunes, ensuite

alignées, contre acquit, au guichet de votre caisse.

Mais je suis une ambitieuse! Je désire davantage; je rêve un de ces

appareils commodes, légers, souples, où l’articulation ploie; qui

donnent l’illusion de l’intégrité corporelle en remplaçant le membre

disparu, en abolissant l’incohérence du geste, en rétablissant la portée

du mouvement.

Je voudrais, monsieur, une jambe de riche!

Cela, paraît-il, vaut son pesant d’or--la forte somme par rapport à

l’acquéreur; une vétille, quant au chiffre d’affaires de votre maison!

Voilà pourquoi, sans trop de scrupules, je me fais mendigote. Et si je

m’abuse sur l’étendue du sacrifice souhaité, une ressource demeure:

celle d’imposer, fût-ce de cinq sous, chaque «pilon» de millionnaire

sortant de vos ateliers. Au train dont marchent les commandes, ma jambe

serait vite rattrapée!

Mais pourquoi parler intérêt, alors qu’il me suffit de parler pitié! La

vérité est que je vous demande un gros cadeau, et que vous me le ferez

de plein cœur... Je ne puis, cependant, résister à l’envie de vous

démontrer quelle excellente opération vous allez conclure, en vous

laissant dévaliser par moi. C’est une vraie occasion que je vous offre

là, Monsieur: un ticket de faveur pour le Paradis, où votre

prédécesseur, l’excellent «père» Charrière, comme on l’avait surnommé, à

cause de sa philanthropie, au Quartier, est surmené d’ouvrage, parmi

tous les martyrs, découpés, dépiautés, qui ont recours à ses savants

offices. Il aurait vraiment besoin d’aide--assurez, Monsieur, votre

place là-haut!

* * * * *

D’autant qu’il ne me la faut pas grande, ma jambe, toute petite, toute

mignonne. Mais je voudrais qu’avec l’on puisse jouer, presque courir...

Avant-hier, j’étais à Ormesson, à l’hôpital des _Enfants tuberculeux_,

chez cette admirable Sœur Candide qui va bientôt, chez nous, succéder à

Sœur Rosalie, de populaire et vénérée mémoire.

Auprès de chaque lit, chaque jeune enfant se tenait, béret en main,

ayant aux pommettes les belles et atroces couleurs de la phtisie, mais

aussi, dans les yeux, l’ignorance gaie de son mal, une joie à être ainsi

choyé, cajolé, aimé!

Quand j’eus fais le tour du dortoir, j’en avisai un qui était demeuré

assis, un bambin, gentil de figure, d’honnête et attirant aspect. Sur

ses joues, sans interruption, se rejoignant l’une l’autre, des larmes

coulaient. Et il regardait sans voir, droit devant lui, ainsi que les

hommes étreints de désespoir.

--Qu’est-ce que tu as, mon petit?

--J’ai rien, madame... J’ai qu’on ne m’a pas donné de jambe, à moi! Ils

m’ont pris la mienne; ils ne m’en ont pas rendu une... comme aux autres!

Les sanglots l’étouffaient. Et, en réponse à l’interrogation de mon

regard, la religieuse, d’un signe navré, m’indiqua l’affreuse

mutilation. Presque à la hauteur de l’aîne, la cuisse avait été sciée:

l’étoffe du pantalon pendait à vide, comme une culotte d’épouvantail au

haut d’un cerisier!

Estropié et poitrinaire! A neuf ans!

Je consultai son dossier: Léon Vazelle, père et mère ouvriers d’usine,

Saint-Ouen. Il a eu une tumeur blanche dans le genou, dont on l’a opéré

à Bichat, voici quatre mois.

--Pourquoi ne t’a-t-on pas donné une jambe?

--Parce que je n’étais pas de Paris. Il n’y a que ceux de Paris qui en

ont!

J’envisage mon guide, ahurie. Dans l’enceinte des fortifications, une

jambe! Hors l’enceinte des fortifications, pas de jambe! Qu’est-ce que

c’est que cette charité-là? Tristement, mon guide incline la tête en une

affirmation.

--C’est vrai. Ainsi, tenez, il lui avait été commandé des béquilles

doubles, et il n’a pu avoir que des béquilles simples: celles-là!

On prend, au chevet de la couchette, et on me montre, les supports

grossiers qui lui ont été accordés comme grande faveur; pour qu’il ne

sortît pas à cloche-pied, et ne s’abattît pas, le seuil franchi, sur le

trottoir... ce petit de banlieue!

--Essaie de marcher, mon garçon, fait le médecin, ému malgré son

habitude de l’humaine douleur.

Je proteste. A quoi bon tourmenter ce misérable être?

--Si, j’ai une raison, insiste le docteur.

On assujettit, sous les aisselles du patient, les coussinets. Et il se

traîne, épaules hautes, échine courbée, vacillant, chancelant, avec le

sautillement éperdu d’un oiseau blessé. Il me rappelle le frêle

sansonnet qu’un caillou lancé par quelque mauvais drôle abattit à mes

pieds, sous les remparts de Saint-Malo, et qui mourut dans ma main! A

celui-là, aussi, une patte manquait, tranchée par quelque pierre, et son

moignon perla rouge jusqu’à ce qu’il s’échappa de la douleur...

Le médecin se penche à mon oreille:

--Remarquez la position du torse, sous l’effort de la marche.

--Je vois. Cela peut-il avoir quelque influence sur l’état général?

--Une grande.

--Est-il curable?

--Oui, s’il quitte les béquilles, s’il a un appareil! Non, s’il n’en a

pas!

... C’est alors que, pour la première fois, j’ai songé à vous, Monsieur.

* * * * *

Après avoir visité la pauvre maison, si modeste installation servant à

si grande œuvre, nous sommes descendus dans la cour où les enfants

jouaient.

Une formidable partie de barres était engagée. Les soixante-dix-sept

moutards criaient, couraient, sous le phtisique soleil d’hiver.

Même, à ne pas trop réfléchir, une jolie impression d’enfance libre et

insoucieuse ressortait du spectacle.

Seul, à l’écart, assis sur le banc de bois cerclant un arbre, le petit

mutilé regardait. Dans le geste familier aux vieux invalides, il

s’appuyait des mains et du menton au pommeau d’une de ses béquilles. Et

sa pauvre frimousse était toute contractée de regret et de chagrin.

Alors, je n’y ai plus tenu! Et je lui ai dit, tandis qu’il me regardait,

extasié, moitié riant, moitié pleurant, n’en pouvant croire ses

oreilles:

--Tu l’auras, ta jambe, bonhomme, ou j’y perdrai mon nom! Tu l’auras,

entends-tu, je m’en porte garant! Cette main-là se tendra pour toi, et

ce sera bien le diable si on n’y met rien!

La religieuse s’est signée, parce que j’avais parlé du diable, mais tout

ce que Dieu promet de joie à ses élus a brillé dans les yeux de

l’enfant...

Ce que j’ai dit, je le fais--je tends la main. Donnez-nous «notre»

jambe, monsieur?

NOTA.--J’ai été exaucée par M. Collin, tout de suite, et encore plus

généreusement que je ne l’avais souhaité.

Pages mystiques · 第 23 / 68 题