Sur l’étroit carré de vélin, ce joli nom: Sœur Candide--et dans l’angle
le plus reculé, le plus obscur du salon, pelotonnée, comme blottie sur
une chaise basse, une petite religieuse aux paupières closes, aux mains
croisées. Sous le coup de vent de la fenêtre ouverte, les ailes de sa
coiffure battent doucement... et l’on dirait, en ce clair obscur,
quelque mouette aux blanches ailes, jetée à travers la croisée par la
tempête, et qui se repose, et qui reprend haleine, avant que de
reprendre son vol.
Mais, au bruit de la porte, la visiteuse a relevé les yeux. Ah! les
jolis yeux, chauds et bons, clairs et lumineux! Il semble que la pièce
s’emplit de soleil, tant il irradie, de ces brunes prunelles,
d’intelligence et de bonté. Elles brillent, menues, alertes, noires
comme deux grains de cassis mouillé, dans tout le blanc du visage et de
la cornette; et elles révèlent une jeunesse d’âme incomparable, parmi
les fines griffures du temps.
--Vous désirez, ma Sœur?
Elle s’explique simplement, gentiment, en légères phrases courtes que le
geste commente, amplifie. Et comme toujours, je l’avoue, avant de
m’arrêter au sens des paroles, j’écoute d’abord la musique de la voix...
Il n’y a pas d’erreur: celle-là est du Midi! Non que l’accent, le
terrible «assent» la trivialise; mais une musique chante dans les
ultimes syllabes, et la vibration voilée des consonnes donne à l’ouïe
l’intense impression qu’a déjà subie le regard.
Cette petite religieuse est de la race de ceux qui conquièrent le
monde--par la douceur, la faiblesse, une vaillance gaie et tendre, une
ardente et illimitée compassion! Ce qu’elle raconte est intéressant,
certes, profondément intéressant; mais elle y ajoute, sans savoir, une
saveur personnelle singulièrement attractive. A contempler la robe de
bure aux plis usés; les frêles mains ridées d’avoir soigné tant de
plaies et pansé tant de blessures; les gros souliers à rudes semelles,
pareils, comme facture, aux godillots de nos soldats; et toute cette
misère de croyante qui sollicite pour les autres sans jamais penser à
soi, on est acquis d’avance à ce qu’il lui plaît de demander.
Et elle raconte son humble odyssée: comme quoi elle débarqua, voici deux
ans, avec quatre autres religieuses, du couvent où elle était supérieure
là-bas, très loin, près d’Agen. Le trousseau de chacune tenait dans un
mouchoir, comme un paquet de conscrit; et elles n’apportaient de la
communauté qu’un sac de haricots pour semer, qui creva en route sans
qu’on s’en aperçût... si bien que lors de l’arrivée à Ormesson il en
restait tout juste une poignée.
Elles ne connaissaient personne à Paris; y tombaient par suite de
malentendu, un soir de fête profane (de Mi-Carême, je crois), à minuit
et demi, tous monastères étant clos, éteints et verrouillés. Ne pouvant
rester en état de vagabondage, à la gare, elles durent--si
pauvres!--chercher un provisoire domicile. Et elles échouèrent dans un
hôtel borgne du boulevard de Port-Royal, où l’on défilait, à l’entrée,
devant le comptoir du marchand de vin, et où on les prit, tout d’abord,
pour des déguisées.
Mais l’erreur se reconnut vite; la «clientèle» (Dieu sait pourtant!) se
leva pour leur faire honneur, casquette bas, comme à l’école; et elles
passèrent la nuit en prières, parmi l’édification des meubles... bien
étonnés!
C’était un docteur de Paris qui les faisait venir, un jeune docteur, M.
Léon Petit, qui avait trouvé vingt mille francs pour risquer un des plus
beaux essais humanitaires que la science ait jamais tentés. Il avait dit
simplement: «J’ai besoin de dévouement»; et les quatre Sœurs d’Agen
avaient répondu: «Voilà!»
Dès lors, on s’était dévoué, en effet, du mieux qu’on avait pu;
traversant des passes terribles; luttant contre la mauvaise fortune,
arrachant pied à pied à l’égoïsme humain un peu de son superflu, pour
donner le nécessaire aux petits des déshérités!
Tout cela m’était raconté sans emphase, avec une bonhomie souriante, une
grâce attendrie, quelque chose de maternel, de foncièrement émouvant.
--Et maintenant?
--Maintenant, je mendie un peu du sol de France, pour l’achèvement de
l’œuvre. Il nous faudrait un terrain, un grand terrain en pleine nature,
afin que soit recueilli le fruit de notre effort, le salaire de notre
labeur. Car nous prenons des enfants que commence à ronger la phtisie,
_nous les guérissons_, nous en faisons des hommes... et la ville nous
les tue, tandis que la campagne les laisserait vivre! C’est affreux,
vous savez, cette tâche de Sisyphe: de sauver ces pauvres êtres pour les
voir ensuite retomber dans l’enfer des grandes cités. Une colonie
agricole, ce serait le salut!
--Et c’est à moi que vous venez la demander!
--Pourquoi non?
Elle embrasse d’un coup d’œil circulaire, et imperceptiblement railleur,
l’éclectisme politique de la pièce, les portraits dédicacés (et de si
diverses origines!) qui tapissent les murs, puis, avec un léger
haussement d’épaules:
--Tout ça pèse si peu auprès de la charité! Vous et moi sommes deux
femmes qui voulons le bien...
Elle me tend les mains dans un élan spontané et, m’attirant à elle:
--N’est-ce pas, mon enfant, vous viendrez voir notre Œuvre?
--Je vous le promets.
--Et vous serez notre avocate?
--De tout mon cœur!
* * * * *
Rue de Miromesnil, 35.
C’est ici le Dispensaire, la seconde fondation, à vrai dire, dans
l’ordre chronologique, de cette admirable entreprise, mais la première
étape, suivant l’ordre normal: le lieu d’examen où, d’après les
conditions de santé et de fortune, se fait le tri des pensionnaires pour
l’hôpital d’Ormesson.
Une entrée particulière, et que rien ne distingue, donne accès dans le
porte-rue qui traverse l’immeuble de façade, indépendant. Au bout, à
droite, à l’angle de la cour, dans la loge, est la Sœur gardienne.
Pharmacienne aussi, car à chaque malade qui sort, après consultation
_gratuite_, muni d’une ordonnance, elle remet _gratuitement_ les remèdes
prescrits.
La maison (un petit hôtel particulier de deux étages au-dessus du
rez-de-chaussée) s’élève perpendiculaire à la rue, vers la dextre. Elle
est claire, gaie, reçoit le soleil à flots du jardin voisin. Des oiseaux
chantent dans une cage accrochée aux volets... rien ne parle de mort, de
souffrance, ou de tristesse, aux malheureux qui viennent là.
Les petits enfants (qui ne savent pas et ne doivent point savoir)
peuvent s’imaginer qu’ils sont en visite, pour leur agrément presque,
chez des personnes très bien logées. La douleur n’est que pour ceux qui
comprennent la signification de toutes choses: les mères aux yeux rongés
de larmes; les visiteurs qui, comme moi, devant ces fatalités imméritées
s’acharnant sur des innocents, se sentent la gorge poignée d’une atroce
émotion.
Ah! ce qu’on voit dans ce salon, ce salon blanc et or, seul luxe de
l’immeuble, qu’on a--suprême politesse!--fait beau pour les pauvres, si
habitués à être reçus, par les princes de la science, sous excuse de
clinique, en des locaux répugnants, sans lumière, sans air... trop bons
encore pour la détresse à qui on jette l’aumône d’un conseil!
Ici, des aquarelles, jolies taches de nuances pimpantes, attirent et
amusent l’œil des bambins; une grande pendule caquète sur la cheminée;
et, derrière la table, presque sans fioles, que recouvre un tapis vert,
les visages des médecins se font paternels et accueillants.
Ils sont trois aujourd’hui: MM. Léon Petit, Derecq; et, derrière eux,
aidant au besoin leur jeunesse de ses avis, l’air bon sous ses cheveux
blancs, le président du comité médical de l’Œuvre: le professeur Hérard.
Avec leur maman, le plus souvent; avec le père, quand la mère est morte;
l’oncle ou la tante, s’ils sont orphelins; parfois, quelque voisin
charitable qui les a recueillis, les enfants entrent, se déshabillent:
les petits torses nus apparaissent--et vous hante alors la velléité du
blasphème, devant ces horreurs inutiles, infligées à notre race à peine
hors du berceau! Qu’ont-ils fait ceux-là? Quel est leur crime? Pourquoi
cette aveugle expiation?
Presque tous sont blonds, les oreilles décollées, les dents mauvaises,
le teint vif, et les omoplates saillantes: «en ailes d’anges»,
remarquent les experts avec un signe.
Celui-ci a cinq ans, celle-là en a huit. Tandis qu’on les ausculte, ils
regardent dans le vague, le front alourdi de perplexité, comme s’ils
peinaient à comprendre quelque chose de trop ardu pour leur faible
cerveau.
Ceux qui sont définitivement condamnés, on les laisse là où ils sont, en
leur procurant tous les allégements possibles: la place est restreinte,
à Ormesson, et l’on n’a pas le droit, pour un arbre mort, de prendre la
part de sol et de soleil d’un arbre susceptible de guérison. Mêmement,
quant à ceux dont les parents, sans être aisés, vivent dans de saines
conditions.
Tous demandent, pourtant; et c’est grande pitié que d’avoir à refuser.
--Plus tard, dit la sœur Candide avec un geste d’espoir, nous les
prendrons tous... quand nous serons riches!
* * * * *
Ormesson est sur le plateau de Champigny; dans un repli de terrain; au
milieu de ce champ de bataille où Paris assiégé tenta un suprême effort.
Et je songe, avant de franchir le seuil de la vaste maison blanche où
sont les protégés de Sœur Candide, à cette phrase de la conférence faite
au palais des Sociétés savantes, le 23 avril 1890, par le docteur Petit:
«La tuberculose fait lentement, méthodiquement, cent mille victimes
chaque année; soit _neuf millions d’individus tués par elle en
quatre-vingt-dix ans: _quatre fois et demie_ plus que la guerre,
_vingt-deux fois et demie_ plus que le choléra!_»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Une grande bâtisse de façade; un admirable jardin carré où s’ébattent
les pensionnaires; un pavillon central d’où s’étirent, en ailes, deux
constructions de bois (celle de droite offerte par l’_Union des Femmes
de France_, à qui elle servit, au Champ de Mars, en 1889; celle de
gauche provenant également de l’Exposition où elle abritait la
_Balnéothérapie_); de l’air, de l’espace, de la clarté à outrance--voilà
tout Ormesson!
Jamais l’ingéniosité, aidée de peu de ressources, n’obtint pareils
résultats. C’est simplement merveilleux. Un lit à l’Hôtel-Dieu coûte
59,000 francs: ici, il en coûte 500! Et une telle entente des soins
ménagers, une si stricte économie préside à tout, qu’on arrive, avec
rien, à faire des miracles.
L’installation des annexes menuisées est curieuse. Elles sont élevées
sur des assises de maçonnerie trouées de meurtrières, afin d’aérer; et
encore une ventilation est établie entre la double paroi de planches
formant les murailles. Enfin, les vitres sont de verre perforé, et
_jamais on ne fait de feu_. Remarquez que ce sont justement les
dortoirs.
Soixante-quinze enfants vivent là, heureux, se remettant peu à peu. La
mortalité est infime. Pourtant il a été établi à Villers, non loin, un
pavillon pour ceux que le mal avait plus entamés qu’on ne le supposait,
et que la science est impuissante à sauver. Ici ne peut, ne doit,
intervenir que la guérison.
Chaque petit a sa masse, dans un casier de caisse d’épargne dont il a la
clef. Cette masse est formée des bons points gagnés: 50 centimes pour un
«Très bien», 40 centimes pour un «Passable». Celui qui faute d’une façon
grave est amené par Sœur Candide devant sa portion de coffre-fort:
--Payez, _Monsieur_!
«Monsieur» s’exécute et ajoute son amende au fonds commun... dont il
mange sa part, ensuite, en quelque partie. Quand il s’en va, il emporte
son pécule.
Et Sœur Candide sur le seuil, les yeux troubles, le cœur gros, regarde
disparaître, au lointain de la route, le petit citadin qu’elle a
recueilli, soigné, sauvé--et que la phtisie va lui reprendre, dans
l’atmosphère pestilentielle des faubourgs!
Je voudrais que cela ne fût pas, et que Sœur Candide soit consolée! Il
faudrait à l’Œuvre une colonie agricole, une terre en friche dans un
coin de province; quelqu’un doit bien avoir cela...