Très belle, très large, très lente, faisant onduler la moire de sa robe
avec des remous de vagues qui ressemblent à des torsions de hanches, la
Seine passe au bas du haut coteau. Le soleil la poudre de paillettes,
elle est la Danaé de ce Jupiter--elle a vraiment l’air heureux, riche,
et puissant!
Elle naît au pays où, sous l’émeraude des feuilles, mûrit l’améthyste
des vignes; elle reflète les gloires de Lutèce agrandie, recueille, en
son miroir dansant, l’image des palais, l’apparition des cathédrales, la
vision des apothéoses; chaque sylphe qui éperonne chacun de ses flots
emporte en croupe un écho du Forum ou du Cirque; elle avance parmi les
rumeurs stridentes ou graves, comme une guerrière parmi l’acclamation
des hordes; comme une courtisane, aussi, qu’escorte un vol de
baisers--la traîne de sa jupe verte balaie les bruits du grand Paris.
Mais ce n’est plus, ici, la Bourguignote jeunette et robuste à la fois,
timide et comme honteuse de n’amener que de l’eau à la patrie du vin. Ce
n’est pas, non plus, la Parisienne en pleine éclosion de jeunesse, dont
le torse se gonfle dans son corset de pierre, fait craquer le lacet des
ponts; et qui semble rouler sa sève comme on jette sa gourme, de Bercy
au Point-du-Jour!
Non; en cet horizon prospère, elle apparaît dans tout l’éclat de sa
pleine et savoureuse maturité; plus ample, plus majestueuse, plus
cossue, dirait-on. Une fécondité émane d’elle, jaillit des rives qu’elle
a touchées--des rives où, dans l’herbe folle jusqu’au poitrail, sous
l’écroulement des pommes roses, les belles vaches grasses au flanc
lustré, aux pis gonflés, tendent leur mufle argenté de bave, dont le
souffle fait buée en la fraîcheur du soir.
Elle, la rivière heureuse, la rivière glorieuse, suit son chemin,
nonchalante, comme bercée par ces splendeurs. Elle a mine d’en faire
l’inventaire, d’évaluer ses biens, d’estimer ses revenus. Car, si loin
que la vue s’étende, le pays est à elle, tout à elle, bien à elle! C’est
la marquise de Carabas qui passe... saluez, petits affluents!
Et, de l’autre côté de la vaste cité dont les clochers poignardent la
nue; de l’autre côté de ces arches, derrière lesquelles les mâts
apparaissent comme une forêt de joncs, elle va, non loin d’ici, encore
plus large, encore plus magnifique, se fondre avec l’Océan; jeter son
dernier flot, comme un gant, au nez de son ennemie héréditaire: la
Saxonne brehaigne qui, jadis, l’outragea jusqu’à mi-cours; tint si
longtemps sous le joug les contrées normandes; martyrisa la
Vierge-soldat en cette même ville de Rouen; et molesta si fort nos
marins sur ses pontons.
On a de la mémoire, par ici, vous savez!
* * * * *
La trace s’en trouve jusque dans les inscriptions des tombes dont les
files s’étagent sur le plan incliné--dortoir aux peu nombreux dormeurs.
Les pierres tumulaires s’allongent, grisâtres, sur le sol, comme un
troupeau d’ouailles, tourmenté par le vent, se rallie autour du berger.
Et le desservant dont la soutane noire erre, inquiète, autour des
sépultures, donnant un _Ave_ par-ci, un _Pater_ par-là, arrachant une
ortie, redressant une branche, semble le vigilant gardien qui rallie les
âmes, ramène les brebis égarées au Bon Pasteur.
Il est là, le Bon Pasteur, au-dessus de ma tête, au sommet du Calvaire
contre lequel je m’appuie et que le vent cingle de mes cheveux. Ses bras
ouverts dominent toute la province; et, à des lieues d’étendue, on
l’aperçoit, cette croix géante, avec son supplicié de grandeur nature et
peint à donner l’illusion.
Tout à l’heure, une large goutte, tiède et lourde, s’est écrasée sur mon
front. Je l’ai essuyée vite d’un revers de main, avec un machinal geste
de crainte; presque étonnée après, quand je les ai regardés, de ne pas
voir mes doigts rougis...
C’était un petit nuage, là-haut, qui me faisait une niche--et
inquiétait, du même coup, un mince monôme de gens dont la ligne se
profile, noire et mouvante, sur le plus bas tournant de la route qui
zigzague au flanc de la colline.
Ils montaient très doucement, très posément; et leur ascension
s’accentuait d’une rumeur indistincte et douce, quelque chose comme
l’écho d’un chant. En tête, une masse confuse, impossible à distinguer
dans ses détails: ou une châsse, ou un dais, ou un cercueil.
J’ai relevé les yeux, embrassé du regard, pour la dernière fois,
l’admirable panorama. Où que puisse atteindre la vision humaine, rien
que des maisons blondes et des pâturages verts, la fertilité sereine et
superbe des régions bénies.
A droite, Rouen étage ses tours en dentelle de pierre, dont le tissu se
détache sur la pourpre du couchant. En bas, une grande île verdoyante
semble, avec ses cheminées d’usines qui font mâts, les cordages du
télégraphe, et quelques drapeaux dont l’étoffe passée se gonfle à la
brise, un navire fabuleux amarré là.
Et, à sa poupe, vers la gauche, émergeant du lointain, de petits îlots
s’essaiment, tels que canots nageant vers le vaisseau-amiral.
C’est beau, vraiment beau!
* * * * *
Me voici dans l’église, dans la chapelle plutôt, devrais-je dire, tant
l’enceinte en est modeste. Sa décoration, au premier abord, donne une
sensation de petite basilique orthodoxe ou byzantine, avec ses piliers
barbouillés de rouge brun, de bleu sombre, bariolés d’or, du sol jusqu’à
la voûte.
Au fond, le maître-autel, luisant comme une icône, resplendit. Et les
feux du déclin font étinceler les gemmes des vitraux; mettant un
ruissellement de pierres précieuses dans le cadre des ogives; rappelant
ces portières japonaises, faites de perles, qui, au moindre frisson,
semblent les fils d’une pluie féerique: une ondée lapidaire de saphirs,
de topazes, d’opales, s’égrenant avec un bruit doux.
Sur la gauche, dans l’oratoire de la Vierge, la pénombre se pique
d’étoiles. Un pan de ciel nocturne semble étendu sous les pas de la
statuette immaculée, l’inviter à descendre de son socle vers les fidèles
en oraisons. Ce sont les cierges qui brûlent, souhaits embrasés dont la
flamme palpite, ainsi que les cœurs des suppliants.
Et je m’aperçois, soudain, que les murs, du ras de terre au bas des
fenêtres, sont lambrissés d’_ex-voto_, de plaques de marbre portant un
nom, une date, un lambeau de prière--cartes de visite déposées par les
protégés pour la protectrice, en cette antichambre du Paradis!
Une m’arrête; elle est toute noire parmi les autres toutes blanches;
elle est toute cassée parmi les autres toutes neuves; elle a l’air d’un
antique bréviaire longtemps feuilleté, aux plats fatigués, avec angles
rongés d’usure. Voici ce qu’on y lit: