Le plus triste endroit de Paris, peut-être, ce n’est pas le cimetière,
ce n’est point la Morgue ni l’hôpital, la place de la Roquette ou
l’amphithéâtre de dissection: aucun des lieux où se joue l’éternel drame
humain, plein toujours d’une shakespearienne grandeur.
Non; le coin renfermant selon moi le plus de morne tristesse; d’où se
dégage une mélancolie grise et pénétrante comme la poussière qui y
voile, de son linceul sale, le reflet des miroirs et l’éclat des
cuivres; le coin qui me paraît être «fin de tout» (plus encore que le
charnier où pourrissent nos pauvres os; plus encore que l’hôpital où ils
commencent à se disjoindre!) c’est l’hôtel des Ventes--c’est cette
bâtisse malpropre, banale et puante, dont je n’ai jamais pu franchir le
seuil sans un douloureux frisson!
Là seulement on peut comprendre cette expression parisienne si
pittoresque et si cruellement descriptive: «être à la côte»; ce terme de
nageur las dont le flot a raison, et qui, impuissant à défendre sa
barque (laquelle s’est émiettée sous le mordillement des vagues comme
sous la dent d’innombrables rats), ne lutte plus que pour sa peau, d’un
geste désespéré et quasi machinal.
Les naufrageurs s’empressent, assis en rang d’oignons sur la rive,
guignant les débris. Beaucoup ont aidé au désastre; ont fait, de
la terre, les faux signaux qui devaient mener le yacht au
récif--fournisseurs impayés qui rattraperont quatre fois leur créance,
dans la cueillette à l’épave!
Des ravageurs aussi viendront après; fouillant la vase de leur croc;
glanant les bribes, les bouts de fer rouillés, les échardes de bois, les
lambeaux de voile arrachés par les rafales de l’adversité: tous les
détritus de l’ouragan!
C’est sale et c’est triste, oh! triste surtout... triste jusqu’au
suicide!
* * * * *
Il n’y a pas que la ruine, qui soit la grande procureuse de l’hôtel
Drouot; ses deux sœurs s’en mêlent, ses deux lamentables sœurs: la
galanterie et la mort.
De la galanterie, j’ai peu de chose à dire.
On n’a pas à blâmer le caprice de ces comédiennes d’amour, qui changent
le décor de leur alcôve ainsi que des boutiquiers changeraient leur
comptoir de place ou de couleur. Elles aiment en «meublé»; et font
remplacer le mobilier, lorsque défraîchi, en commerçantes soucieuses de
la bonne tenue de leur maison.
Aussi, dans le carquois du Cupidon moderne--_smoking-jacket_ et le
monocle à l’œil--chaque flèche, en regard du nom de l’«ami», porte
l’adresse du tapissier. Le salon de Paul succède au salon de Jacques, la
chambre d’Edmond à celle d’Édouard; on procède par renouvellement,
souvent par commandite... Pourquoi, alors, tiendraient-elles plutôt à
tel meuble qu’à tel autre? Les origines en sont si désolamment
pareilles!
Dans la voie du péché, il n’y a guère que le premier vainqueur qui
compte: le premier en date, ou le premier aimé!
De celui-là, elles peuvent conserver un bibelot, un rien, comme l’Arabe
reconnaissant garde la coque de bois dont il a puisé l’eau des citernes,
où il a trempé, à l’oasis, ses lèvres desséchées, avant que de reprendre
sa course dans l’immensité torride du désert! Mais, pour le reste,
comment s’y retrouveraient-elles? Quelle comptabilité leur faudrait-il
tenir, pour savoir seulement de qui vient cet objet, qui envoya
celui-ci, qui offrit celui-là?
C’est la confusion, le gâchis, une liquidation d’arche de Noé...
Et il s’explique, leur détachement de tout; leur mépris pour ces
carcasses de bois que nous recouvrons, nous, des chères souvenances du
passé, que nous capitonnons de nos tendresses; pour ces serviteurs
muets, que nous gardons quand même, vieux, fanés, estropiés, parce
qu’ils sont des morceaux de notre propre vie.
Les vendeuses d’oubli ne peuvent ressentir cela--et l’on ne saurait leur
imputer à crime ce dédain professionnel. Encore une fois, il ne faut
point leur jeter la pierre, parce qu’elles jettent aisément à la rue
leurs chaises boiteuses et leurs divans fatigués, complices peu
respectables d’existences peu respectées.
A l’encan, les vieux meubles! A la voirie, les vieilles amours!
* * * * *
La mort, elle, n’y met guère plus de façons.
Je ne parle pas de ces ventes merveilleuses de collections (tableaux,
faïences, bronzes, médailles) qui ont lieu après décès, et vont grossir
le plus souvent les trésors entassés dans les musées de l’État. Ce sont
là des richesses presque nationales, destinées tôt ou tard à
l’admiration publique, et qui semblent n’avoir été que passagèrement en
dépôt chez leurs détenteurs.
Ce sont aussi fantaisies coûteuses, dont on ne peut en vouloir aux
familles de se défaire, tant elles restent en dehors de la stricte
intimité.
La «galerie», si merveilleuse soit-elle, n’est jamais qu’une annexe à
l’«intérieur». On s’y isole, on y promène les amateurs; on n’y vit pas.
Et il y règne généralement une mélancolie solennelle que n’égaie jamais
la galopade d’un petit, un rire de femme, la joie d’un bouquet
tiédissant au soleil.
Aussi, ce ne sont point ces luxueuses enchères qui m’émeuvent; mais bien
ces modestes liquidations d’héritage qui se font là, par autorité de
justice, pour éviter les contestations entre collatéraux, alors que le
défunt, ou la défunte, n’a pas formulé ses suprêmes volontés.
Nul moyen de décliner cette formalité douloureuse, pour ceux qui, sans
droits légaux, sans parenté légitime, ont cependant aimé celui qui n’est
plus et voudraient en garder ce qu’on peut sauver. Rien à faire avant.
Maintenant, le mobilier est là, entassé au petit bonheur, écorné par le
voyage, sali par l’attente dans le logis sous scellés. Des bouts de foin
sortent des volumes, des habits, du linge, des tentures, comme d’une
paillasse crevée.
Voici le lit où la souffrance a terrassé l’être robuste: le lit près
duquel on a veillé des nuits et des nuits... ne pleurant que quand le
malade dormait! Des Auvergnats ont éventré les matelas pour tâter la
laine, qu’ils sortent par poignées: de la laine blanche qui devient
noire, entre leurs doigts douteux!
Voici les livres marqués encore de signets aux pages les plus souvent
lues. Personne ne les regarde, ceux-là... les reliures en sont modestes
et les tranches fatiguées.
Voici les vêtements. On les jette, par paquets, sur la banquette; et une
foule de revendeuses à face de mégères, à griffes de harpies, se
précipitent dessus, fouillant les poches--on ne sait pas!--palpant les
doublures, dépréciant très haut, pour influencer la mise à prix!
Et tout y passe, tout, tout, tout! L’humble vaisselle dans laquelle les
amis mangeaient; les verres avec lesquels on a trinqué si joyeusement à
la santé de qui dort, aujourd’hui, son dernier somme; la montre (si
péniblement acquise!) qui marquait les heures de travail et les haltes
de causerie, la montre arrêtée encore à l’horrible minute...
Les héritiers poussent les enchères tant qu’ils peuvent. Et il y a dans
un coin, se dissimulant le plus possible, quelqu’un en deuil--mère
inavouée ou compagnon caché, un «naturel» ou une adoptée--qui payerait
de son sang ces pauvres meubles livrés à la brocante, et qui sont
aujourd’hui le seul reste de l’affection perdue!
* * * * *
Tout le monde ne comprend pas ces liens moraux qui nous attachent à la
matérialité des choses, et les font partie intégrante de notre propre
individu.
Et c’est avec stupeur que je vois des femmes ne tenir compte, pour ce
qui les entoure, que de l’apparente coquetterie: renvoyer sans pitié les
meubles parmi lesquels elles ont grandi, parmi lesquels leurs enfants
devraient grandir à leur tour.
C’est le mauvais côté de notre américanisme; de cet éternel va-et-vient
qui fait que l’on circule, maintenant, dans la vie: que l’on n’y
séjourne plus.
Le foyer devient ambulant, comme une roulotte de saltimbanque. Cela a
commencé par les appartements, pris et quittés, je ne dirai pas à
l’année, mais au terme. Cela s’étend aujourd’hui au mobilier, rendu au
tapissier, revendu, remplacé... Que devient la tradition de famille,
là-dedans?
Je sais bien que c’est très province, tels préjugés, très «armoire à
linge»--que quelques-unes de mes contemporaines s’en gaudiront.
Qu’importe; c’est ainsi!
Et je me demande, sincèrement, comment on fait pour ne point s’attacher
d’amitié profonde aux objets qui ont frappé vos yeux longuement; qui
étaient là aux moments pénibles, aux moments heureux; contre lesquels on
s’est adossé pour rire, contre lesquels on s’est appuyé pour pleurer.
Ma maison en est pleine, et je les aime tout plein, en dépit des rides
qui sillonnent leur bois, en dépit des blancheurs de l’ébène, des
jaunissures de l’ivoire.
Quand passe une lourde voiture, ils se tiennent mal d’aplomb sur leurs
pieds ankylosés; on entend craquer les vieilles jointures, on voit
hocher les vieux fronts.
Mais cet antique bahut, très laid, en acajou, a fait la joie de mon
enfance, avec ses rayons bien rangés et ses tiroirs où sont encore les
souvenirs des fiançailles maternelles!
Mais dans ce vétuste fauteuil, dormait grand’mère, si jolie et si gaie
sous ses cheveux blancs, avec la souriante indulgence de ses
quatre-vingts années, et son clair regard d’innocence!
Mais cette haute horloge a été fabriquée par mon bisaïeul, à ses moments
perdus, là-bas, en Lorraine, dans un village resté français. Elle a
sonné pour trois générations de notre lignée, la naissance et la mort...
et j’espère avoir cette grâce, à mon heure dernière, de l’entendre
aussi.
Cependant, un jour, j’ai eu, tout comme les autres, ma tentation.
Ayant vu je ne sais quelles fanfreluches qui me trottaient en tête, je
ne rêvais plus que bonheurs-du-jour, vis-à-vis, poufs, chiffonniers, et
chiffons.
Au milieu de la nuit, j’y pensais encore. Et voilà que, de tous les
coins de la chambre, dans la mi-ombre, de petites voix vieillottes et
cassées, mais douces comme des notes de clavecin, s’élevaient et
disaient:
--Nous sommes l’âme des choses, les esprits familiers de la maison. Nous
avons suivi de la forêt à l’atelier, puis de l’atelier à votre demeure,
les arbres au cœur desquels nous logions, dont la sève était notre sang.
De l’humanité, du monde, nous ne connaissons que les tiens et toi. Nous
t’avons vue toute petite; nous avons veillé, invisibles, sur ton
berceau. Et, maintenant que te voilà femme, tu veux nous chasser, tu
veux nous livrer à toutes les cruautés du hasard, à toutes les trahisons
du destin!... Tu ne sens donc pas que chacun de ces arbres morts se
cramponnera au sol de ses pieds sans racines; que les ais se
disjoindront d’eux-mêmes; que l’on n’emportera d’ici que le squelette
disloqué de tes amis d’antan! Brûle-nous, si nous te faisons honte--mais
ne nous renvoie pas!
Et tout émue, repentante, je songeai qu’il avait raison, le poète latin,
lorsqu’il parle des larmes des choses...