AU REPOS DU MINEUR

A l’un des sommets les plus élevés de ces collines en gradins qui

cernent Saint-Étienne, élèvent, autour de la cité, comme un cirque d’où

les horizons regardent, dans l’arène charbonneuse, combattre et mourir

les gladiateurs de la mine; tout au haut de la rue du Repos, tout au

haut de la rue de l’Éternité, se dresse, s’étend le Crêt de Roch.

C’est le cimetière le plus important de la ville. Son seuil est banal;

son entrée aussi, avec ses tombes correctes, très ombragées, ornementées

de colonnes, de chapiteaux, d’inscriptions mensongères ou orgueilleuses;

de tout ce que le mauvais goût peut inventer de faste et d’inégalité

dans la mort. Par-ci, par-là, le temps a pris sa revanche; remis toute

chose à point; voilé de lierre les pompeuses épitaphes; fait disjoindre

les moellons trapus sous l’étreinte frêle des liserons--mais l’ensemble

garde l’aspect déplaisant, prétentieux, des choses chères que l’art n’a

point atténuées; qui portent leur prix en cocarde sur le coin de

l’oreille; et qu’on fabrique, à la douzaine ou à la grosse, pour les

gens qui ne sauraient avoir d’initiative, dans l’expression de leur

douleur ou de leur joie!

Ceci n’est point particulier au cimetière de Saint-Étienne; chez nous,

aussi, la banalité fait la nique au trépas. Seulement, de loin en loin,

une statue altière ou mélancolique, un monument de pures formes ou

d’intrépide fantaisie, s’élève, qui rompt la monotonie, éveille

l’attention. Et si l’argent triomphe, en quelque conception funèbre, il

triomphe de façon si écrasante, si babylonienne, qu’il prête à la

méditation plus qu’à l’ironie.

Ici, non. Tout est convenable, cossu, régulier. Les défunts devaient

avoir «de quoi»; et on leur en a donné pour leur héritage. C’est bien

confortable, bien décent, bien entretenu. Parfois, quelque nom de

seigneur industriel, de suzerain de la houille ou de la soie, se grave

en lettres profondes au fronton d’une chapelle. Alors, la pierre est de

meilleure qualité, les dimensions plus vastes, la carcasse plus

somptueuse; et une signature d’architecte estimé dans le département s’y

lit. Mais plus de fleurs, plus d’arbres... point d’inutilités! Par la

grille solidement verrouillée, que double une glace sans tain, on

aperçoit, sur l’autel étroit, de lourds flambeaux d’argent; la

photographie du défunt entourée de toutes les distinctions honorifiques

ou commerciales qui lui furent allouées de son vivant, et la couronne,

immuablement de perles--c’est inusable!--pour laquelle les ouvriers

durent souscrire le jour des funérailles: _A notre bon patron_.

Seulement, une araignée a fait sa toile en travers de la serrure; et,

sur la chaise de velours noir, à monture de balustres qu’agrémente une

bande de tapisserie au petit point, nuls genoux n’ont marqué leur

empreinte.

* * * * *

Subitement, sur la gauche, une éclaircie; et une grande, une immense

échappée d’horizon! Tout Saint-Étienne s’étend là, dans le vallon, comme

une bière géante, drapée de noir, autour de laquelle les cheminées des

hauts-fourneaux mettent des lueurs de cierge, et qu’enveloppe la fumée,

pareille à une vapeur d’encens. Je sais peu d’impressions aussi

poignantes que l’apparition de cette cité de misère, sous le soleil

impuissant lui-même à la dorer, ni à l’éclaircir.

Le soleil! On n’arrive pas à le voir, ici, dans son entier et

éblouissant rayonnement. Toujours, entre lui et l’homme, cette brume

funèbre, cette haleine des puits qui endeuille la nue--ainsi que le

linge ne peut rester propre, de même le ciel n’est jamais débarbouillé!

L’astre, l’astre vermeil que nos faubouriens, joyeusement, ont surnommé

le «Bourguignon», à cause de sa trogne de vendanges et de son pif en

pomme de thyrse, promène dans l’espace une face de charbonnier, machurée

de noir, attristée et farouche!

A cette heure de crépuscule, il jette ses derniers rougeoiements sur la

pente que couronne le Crêt de Roch. Et, abaissant les yeux sur le plan

voisin, je m’aperçois qu’un autre charnier s’étend, annexe de celui-ci.

De la file de tombeaux en terrasse qui surplombe la vallée, une pente

douce, en perron, y accède.

Mais, avant d’y descendre, je m’arrête, étonnée, devant la profusion de

croix donnant à cet enclos un aspect véritablement singulier. Serrées

les unes contre les autres, tassées, massées, elles hérissent le sol,

comme le chaume après que la faulx a jeté bas les épis. Nul monticule,

nul tertre de pierre ou de terre, ne rompt leurs rangs épais. Elles se

coudoient, se foulent, s’entassent, comme les ouailles rentrant à

l’étable sous la menace de l’ouragan. Jamais, fût-ce dans la plus

peuplée de nos fosses communes, je n’ai vu telle presse de sépultures!

Ce n’est pas la fosse commune, pourtant. Une très noble décision du

conseil municipal de Saint-Étienne l’a abolie; a déclaré que toute

créature humaine avait droit à la part du sol que recouvre son cadavre.

Qu’est-ce donc alors? Car là, sur la gauche, les rectangles n’ont pas,

je le vois bien, la mesure réglementaire; il en est de toutes les

dimensions, de toutes les grandeurs...

--C’est, me répond mon guide, le cimetière des pauvres, des mineurs et

des enfants!

* * * * *

J’ai traversé d’abord la _nursery_ mortuaire. De près, je m’explique ces

divergences de taille qui, de là-haut, m’intriguaient fort; et aussi

pourquoi les emblèmes sont tant voisins. C’est que la fosse,

l’entourage, sont à la mesure du petit cercueil... il faut économiser la

place pour les générations à venir!

Et je retrouve, presque à chaque tombe, cette gracieuse et touchante

coutume qui m’avait tant frappée lors de mon premier passage à

Saint-Étienne, l’an dernier. Appliqué à la croix, ainsi qu’est le corps

de Jésus au crucifix, allongé contre les bras de bois, un simulacre de

guignol, plus large qu’élevé, avec un toit en chalet et la face vitrée,

donne tout d’abord une sensation de surprise; jette une note claire de

paganisme sous ce ciel d’auto-da-fé, sombre et cruel, dans cette

atmosphère aux relents de chair roussie.

Comme aux sépultures des enfants d’Athènes ou de Rome, les jouets

favoris semblent avoir été apportés là, dévotement, pour que la petite

âme, si elle revient jouer dans le jardin de son corps, puisse encore

s’en distraire. Point. C’est l’évocation d’un usage, plus antique

encore, provenant des mystères de l’Afrique ou de l’Asie--assyrien sinon

égyptien. Ce bébé minuscule, étendu sur une couchette de fer aux rideaux

blancs, tels que sont les lits de gamins, ce n’est pas l’amusette

devenue relique, déposée ici par la sollicitude maternelle. Non; c’est

la représentation, l’incarnation même du jeune mort: cette poupée est

sœur des statuettes d’argile que retrouvent les explorateurs au fond des

mausolées, et qui traduisent, après des siècles, la douleur des mères.

Vraiment, les mots ne peuvent rendre l’impression triste et jolie que

donne ce dortoir de Lilliput, tous ces mignons visages de porcelaine,

auréolés de cheveux bruns ou blonds, qui reposent, très calmes, les yeux

grands ouverts, sur un oreiller garni de dentelles et large comme le

creux de la main. Des deux côtés de l’alcôve de mousseline, dans des

vases dorés, des bouquets de fleurs de papier (roses, bleues, ambrées

d’or, glacées d’argent) mettent leurs nuances vives... un sourire de

couleurs!

* * * * *

Ici, à droite, tout le long du mur qui limite l’enclos; là, derrière,

tout le long de la terrasse; en rangs précis et méthodiques comme des

soldats à l’appel: les victimes des diverses catastrophes. Voilà le

bataillon du puits Chatelus; le bataillon du puits Verpilleux; le

bataillon du puits Villebœuf! Raffet a imaginé la Revue des spectres de

la Grande Armée; des grognards, victorieux de la vieille Europe--qui

tentera de l’ébaucher jamais, la Revue des fantômes du Grand Combat pour

la vie, des conscrits de la misère, des vétérans du travail?

Toutes leurs tombes sont de même dimension; cependant, parmi eux, il y

avait des adolescents de seize ans, si chétifs qu’ils n’en paraissaient

guère que douze! Et une oppression de cauchemar vous prend, à voir, par

lots de cent ou cent cinquante sépultures, toujours la même date,

toujours la même notation d’endroit! L’horreur, en ce pays de gnômes et

de légendes, touche souvent au fantastique... le grisou est «quelqu’un».

Je vais de préférence vers les morts de Villebœuf. C’est que j’ai

escorté les victimes de la première explosion; visité quelques-uns des

blessés qui ont succombé; connu tous ceux qui furent frappés, lors du

second et du troisième accident, cinq jours plus tard! Ce sont eux dont

les tombes s’adossent à la muraille; et, l’un après l’autre, je relis

les noms.

Celui-là, Crouzet, avait été dépouillé de sa peau comme une anguille, le

misérable, quand il fut transporté, et me fit appeler, à l’hôpital. Son

corps n’était qu’une plaie d’où le sang suintait; sa voix n’était qu’un

hurlement! Je suppliai qu’on le mît au bain, afin de lui éviter cette

torture du contact de l’air; et les Sœurs, après avis du médecin, s’y

empressèrent. Il mit quarante-huit heures à mourir!

Ces deux autres, dont l’état-civil est remplacé par cette mention:

_Inconnu_, furent enfouis là sans que personne les eût réclamés ou

suivis. Nul ne pleura sur eux, nul n’accompagna personnellement leur

cercueil--il y a, dans un coin de village, une bonne femme de mère, une

promise qui s’étonne et se désole du long mutisme de l’absent. Mais ils

ont un cadre de bois, une croix, des fleurs, et des couronnes, comme les

autres: les camarades y veillent. Je ne vois guère que trois ou quatre

tombes (pas plus, sur quatre-vingt-dix!) d’abandonnées. Ce sont celles

des pauvres gas dont les veuves inconsolables ont reconvolé: il ne faut

pas mécontenter le nouveau en prenant trop soin de l’ancien!

Tout à coup, je m’arrête, vraiment stupéfiée! Contre une des croix,

au-dessous du nom--Duplot--en une vitrine plus vaste que celle des

sépultures enfantines, mais bâtie de même, ceci: une réduction de

galerie minière, de chantier, avec ses boisages, ses bennes, la houille

luisante et prismée d’aniline! Quelques pas plus loin, où gît Cancade,

même chose! Mais, cette fois, c’est l’entrée du puits; la «recette» de

Villebœuf, qui est représentée avec une minutie de détails

extraordinaire. Et les bras me tombent à cette inconscience: sur le

tombeau de la victime, le portrait de l’assassin! C’est,

m’explique-t-on, les enfants de l’assassiné, qui, sous la lampe, le

soir, se sont appliqués à reproduire exactement l’image de qui les fit

orphelins. L’aîné la connaît bien, la mine... il y a remplacé le défunt!

Quand le fléau l’aura mangé à son tour, par ordre d’âge, ses cadets lui

succéderont.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soir descend. On distingue vaguement, sur la colline en face, le

cimetière qui couronne le faubourg du Soleil.

Ses flancs aussi sont bourrés de mineurs; nous y avons conduit, l’autre

jour, les soixante cadavres du puits de la Manu.

Sur la gauche, encore, en haut d’une éminence, est le cimetière de

Montheaux. Au-dessous, s’étend une exploitation; et, comme la terre a

joué, les morts descendent. Le herscheur, couché sur le dos et piquant

le charbon, voit quelquefois, à son coup de pioche, apparaître une tête

de macchabée, aux lèvres rongées, aux yeux liquifiés... et qui lui

pleure des vers dessus!

Il prend ainsi un avant-goût de ce que le grisou fera de lui, un peu

plus tôt, un peu plus tard! Mais cette charogne il ne l’injurie pas, il

l’envie! Celui-là se repose--au moins!

Pages mystiques · 第 17 / 68 题