JÉSUS-CHRIST.

A travers la distance, à travers l’Océan, dont les flots et

leurs voix mettent entre nous comme une foule hurlante,

m’entendez-vous--Monseigneur, Père de l’Irlande, Prélat des pauvres,

Archevêque de Westminster, cardinal Manning?

Je ne suis qu’une femme sans nom et sans puissance, à peine connue de

ceux qui assistent, de près, à son quotidien effort... et si loin de

votre foi, hélas; et si oublieuse de votre dogme! Mais une terne

étincelle du feu qui flamboyait en votre âme couve en la mienne, nous

fait un peu de la même famille. Et c’est pourquoi je vous salue et vous

pleure comme un aïeul: consolateur des misérables, protecteur des

opprimés, curé des pauvres gens!

Devant l’ascétique couchette où la mort, doucement, vous a étendu, comme

une mère étend son enfant endormi, mes genoux, oublieux de l’orgueil,

ploient; mes mains se joignent, mes yeux réapprennent les larmes... les

malheureux ont perdu leur ami!

Ces doigts maigres, immatériels, où la petite améthyste glissait, comme

s’ils eussent répugné même au modeste luxe du bijou sacré, ces doigts ne

s’étendront plus pour la bénédiction ou l’aumône, ignorants que,

toujours, ils demeurèrent des gestes d’anathème, du formulaire de la

malédiction!

Ces prunelles claires, d’un bleu effacé, comme si elles avaient reflété

trop de cierges, comme si elles s’étaient imprégnées, par contemplation,

de la pâleur des hosties, ces prunelles compatissantes n’épandront plus

la pitié, tel qu’un baume, sur les humaines désolations. Entre les cils

mal clos, ne se distingue désormais qu’une lueur vague, lointaine, et

radieuse, comme lorsqu’une fissure, entre les nuages, laisse deviner les

célestes splendeurs.

De ces lèvres distendues, les paroles ne tomberont plus, consolatrices,

semant l’espoir dans les cœurs labourés par le soc de la douleur! Ce

bras ne s’étendra plus--égide si frêle et cependant si puissante!--entre

les faibles et les forts, pour maintenir le droit des uns, et dicter le

devoir des autres! Ce corps émacié ne se dressera plus sur le Forum aux

heures tragiques, faisant de sa pourpre cardinalice un drapeau de

fraternité!

* * * * *

Ah! oui, les ouvriers des Docks lui feront de belles funérailles; et

c’est John Burns, l’agitateur, qui, si la liberté anglaise le permet,

derrière le cortège officiel, derrière le convoi religieux, mènera,

bannières en tête, le populaire deuil!

Ils se connaissaient bien tous deux, le tribun des bornes et l’orateur

des cathédrales: ils avaient fraternisé ensemble, parmi la colère et

l’effroi publics!

Ce paletot s’était frotté à cette soutane, presque aussi usée, presque

aussi rapiécée que lui! On les avait vus courir de compagnie, Dante et

Virgile de l’enfer social, les basses rues du port, les quartiers les

plus sordides, les taudis les plus affreux. La haute silhouette du

prélat s’enfonçait dans l’ombre, dans le brouillard--la neige

l’essaimait d’étoiles! Et sa main consacrée, sa main vénérée, poussait

les portes des _public-houses_, comme elle écartait les valets dans

l’antichambre de Crésus. Partout où il y avait du bien à faire, le

cardinal passait... et, comme dans la Légende dorée, là où il avait

passé, éclatante et superbe, fleurissait la Justice!

Vous en souvient-il, de cette grève monstre qui terrorisa Londres voici

deux ans?

Il ne s’agissait plus, alors, d’une promenade au _Reform-Tree_; de la

partie de plaisir qu’on fait innombrable, avec musiques et pancartes,

sous l’œil bienveillant des policemen. Il n’était guère question de

blâmer un ministre, de censurer le Parlement, de protester contre de

continentales barbaries. Pas davantage de glorifier un boxeur, de

réhabiliter un condamné, de se déclarer pour John contre William, pour

Arthur contre Edward. Non; la politique, la philanthropie nationale, la

réclame, le boniment, avaient remisé leurs panaches, leurs grosses

caisses, leurs marottes et leurs grelots.

Ce n’était pas le tonnerre des parades qui faisait trembler la

Cité--c’étaient, trivials et formidables, les borborygmes de la faim!

D’abord, se déroulèrent ces processions de cent mille ouvriers,

traversant les quartiers riches de Londres, bannières en tête, et

criant: «Du pain!», sur un ton monotone comme un répons de psaume.

Les brasseurs d’affaires tremblaient, au fond des offices de la Cité; le

pont des navires restait désert sous les clartés jaunes du soleil, sous

les clartés bleues de la lune, comme celui du Vaisseau-Fantôme, de

légendaire mémoire; les cargaisons pourrissaient à fond de cale, rongées

par les mites, dévorées par les rats.

--Que va-t-il se passer? disaient les heureux de la Métropole, en voyant

défiler, sous leurs fenêtres, cette armée de la misère et du malheur.

Il ne se passait rien. Pas un carreau brisé, pas une vitrine crevée, pas

un cab renversé!

Les grévistes ne maltraitaient point les policemen; ne violentaient

point les passants; ne poussaient point une clameur contre la Reine; ne

prenaient pas un penny de pain à la devanture des boulangers!

Non. Les affamés allaient seulement, muets dans leurs guenilles, grises

comme l’écume de cette vague dont ils vivent, et effrangées autant

qu’elle. Nul bruit, nulle rumeur, autre que le heurt de leurs pieds

endoloris contre le sol de la joyeuse Albion; et le halètement de leurs

poitrines fourbues.

A quoi bon crier? A quoi bon menacer? Quand le peuple est décidé à

l’émeute, il agit... il ne braille pas!

Eux voulaient, avant tout, demander justice. Leur foi naïve espérait

qu’à les voir si à plaindre et si résignés, le cœur de la patrie

anglaise aurait un élan vers les plus déshérités de ses enfants.

Et tant exploités, depuis si longtemps, ils se contentaient de promener,

par les rues de la capitale, leurs faces tristes, ravinées par la sueur

des lourdes fatigues, par les larmes des trop grosses humiliations ou

des trop grandes peines; leurs mains de laborieux portant, ancrés dans

l’épiderme, les chevrons de leur courage; leurs carcasses de pauvres,

tannées par le soleil et par la pluie, par la bise d’hiver et par le

vent du large, bossuées de coups, tatouées des cicatrices qui, à chaque

accident nouveau, gravent, sur ce papyrus humain qu’est la peau d’un

travailleur, l’histoire hiéroglyphique de sa classe tout entière, le

passé et l’avenir des siens!

* * * * *

Cependant, l’intérêt public venait à eux.

Mais avec quelle timidité, quelle réserve, quelle peur d’aller trop

loin! Et que pouvaient, d’ailleurs, ces petits boutiquiers, ces

employés, ces minces gens de l’infime bourgeoisie, pour combattre la

plus riche et la plus influente des Compagnies maritimes!

Les grévistes demandaient à recevoir quelques centimes de plus, à donner

quelques minutes de moins--et l’amnistie morale pour tous ceux qui

auraient fait partie du mouvement.

Hélas, nul n’était assez puissant pour leur obtenir cela! Devant le

droit sacré de la propriété, la Reine elle-même n’eût fait que

s’incliner. Que pouvait alors ce vaillant et éloquent Burns? Que pouvait

le Lord-Maire, en dépit des sympathies manifestées par lui dès le

premier jour?

C’était fini! L’argent manquait, comme il manque toujours aux salariés,

dans leur lutte contre le Capital; et les directeurs des Docks

s’apprêtaient à faire, de l’étranger, venir un personnel nouveau.

On avait lancé un manifeste socialiste à Paris, à Bruxelles, à Rome,

afin de supplier (au nom de la solidarité ouvrière) les travailleurs

français, belges, et italiens, de ne pas faire avorter l’effort des

travailleurs anglais.

Ceux-ci n’en tremblaient pas moins, car ils savaient combien l’on

sacrifie facilement le camarade que l’on ne connaît pas, et qui vous

jette le mot d’ordre d’une rive à l’autre; si, soi-même, on est depuis

longtemps victime du chômage, si la femme se plaint trop, si les enfants

ont trop pâti!

Et, alors, c’était la violence succédant au calme, la dévastation à la

revendication, toutes les furies du désespoir, toutes les folies de la

colère--et sans que la victoire d’aucun fût assurée, d’irréparables

malheurs résultant du choc, s’en venant fondre sur l’Angleterre,

ensanglanter le sol de ses squares et le pavé de ses rues.

Les hommes des Docks étaient las de travailler pour une paie dérisoire,

de ne même pas gagner de quoi étancher leur soif, tromper leur fringale,

réparer leurs forces pour la tâche du lendemain. Derrière eux, des

femmes, des enfants, montraient leur maigreur, comme on montre une plaie

pour attendrir et convaincre!

L’Angleterre capitaliste dénombrait ses canons, comptait ses soldats...

--Au secours, archevêque! cria la foule.

Et l’archevêque, parmi elle, descendit.

Lui, cardinal de la sainte Église catholique, apostolique et romaine,

tendit la main au socialiste Burns, au tribun véhément qui est contre

toutes les églises, contre tous les privilèges, contre toutes les

hiérarchies du passé!

Il tendit l’autre à l’évêque protestant de Londres--à l’évêque

protestant, vous m’entendez bien!--passant par-dessus toutes les

excommunications, tous les anathèmes de presque quatre siècles

d’antagonisme, pour se souvenir seulement qu’il avait besoin d’aide,

afin de sauver cent mille travailleurs en souffrance, et que cet

hérétique-là était, en pays d’hérésie, plus puissant que lui quant à

l’œuvre de salut!

Et tous trois: le prélat chrétien, le ministre réformé, l’apôtre

révolutionnaire, appuyés fraternellement les uns sur les autres,

également embrasés du même amour des pauvres, du même désir de justice,

de la même pitié pour l’humanité, se mirent en travers du chemin par où

la guerre civile arrivait à grands pas.

Puis chacun parla au nom de sa foi. Et, dans le creuset de ces ardentes

paroles, la puissance, la résistance de l’or fondit, s’épura... Ils

eurent raison de la Compagnie, ils eurent raison des obstacles que nulle

autorité matérielle ne pouvait abattre--c’est de la moisson de leurs

efforts qu’est fait le pain que mangent, à cette heure, les ouvriers des

Docks!

* * * * *

Ainsi se vengea Monseigneur Manning.

Car, il y a pas mal d’années, lorsque le pape rétablit à Londres le

cardinalat, il y avait eu, dans les consciences luthériennes de la libre

Angleterre, un sursaut d’indicible fureur.

Hé! quoi, les papistes, avec leurs mômeries, leurs églises pleines de

fleurs et d’encens, leur religion de pardon et de clémence, allaient

s’installer officiellement, en plein cœur de Londres, avec un chef

reconnu!

C’était intolérable, inique, odieux! Les os du vieux Cromwell en

tressailleraient d’indignation au fond de sa tombe!

Celui qui avait accepté cette tâche ingrate fut lapidé d’injures par les

_roughs_ des bas quartiers; les bourgeois renfonçaient leur chapeau sur

leur tête, du plus loin qu’ils l’apercevaient; des œufs pourris, des

trognons de choux vinrent s’écraser contre sa voiture, éclabousser le

pan de sa robe...

Lui, passait souriant, un peu de mélancolie dans le regard, beaucoup de

chagrin dans l’âme, mais sans amertume.

Et plus tard, partout, en toutes les questions où la chair plébéienne

souffre et se débat, Mgr Manning intervient dans le sens de la

miséricorde.

En faveur des mineurs, en faveur des métiers durs, il réclame instamment

la limitation, à huit heures, de la journée de travail. Il se prononce

contre le labeur nocturne des femmes: «Il est difficile de comprendre,

dit-il, qu’une mère de famille, à la tête de son ménage, puisse

travailler loin de ses enfants. Le contrat précédent et sacré du mariage

s’oppose à tout nouveau contrat d’intérêt qui serait une violation du

premier.»

Il veut, pour les jeunes filles, que toutes besognes nuisibles à leur

croissance, dangereuses pour leur santé, soient défendues par la loi. Il

se déclare tout net coutre le travail des enfants, avant qu’ils aient

achevé leur éducation, et souhaite ardemment d’en voir prolonger le

délai.

A défaut du dimanche, il affirme la nécessité d’un jour de repos

hebdomadaire, pour les producteurs. Il émet le vœu de voir s’accroître

le pouvoir d’association; de voir créer des conseils d’arbitrage pris

par moitié dans chaque partie; sans que, toujours, l’État intervienne

contre les faibles; de voir fixer, enfin, légalement, un minimum du

salaire, révisable, sur les engagements, tous les trois ou cinq ans,

afin de pouvoir suivre les variations des valeurs.

Et il conclut par ces paroles hardies: «Je ne crois pas qu’il soit

jamais possible d’établir d’une manière efficace et durable des rapports

pacifiques entre patrons et ouvriers, tant qu’on n’aura pas reconnu,

fixé et établi publiquement, une mesure juste et convenable réglant les

profits et les salaires, mesure d’après laquelle seraient régis tous les

contrats libres entre le capital et le travail.»

Tout ceci est une faible partie des _desiderata_ de la classe ouvrière;

mais il est si beau, il est si rare qu’un prince de l’Église se penche

vers la géhenne des malheureux, recueille leurs plaintes, écoute leurs

soupirs, se fasse leur avocat en ce monde; laisse, pour tout capital,

douze billets de cent francs et une croix de col en cuivre... celle d’or

ayant été vendue, un jour de disette, afin de subvenir à quelque aumône!

C’est pour cela que l’annonce de sa mort m’a fait si vive peine; pour

cela que ma pensée en deuil suivra, de très loin, les pompeuses

obsèques, et, s’approchant de la tombe après que tous seront partis, le

dernier mot des discours envolé, la dernière flamme des torches éteinte,

y déposera son hommage attendri et humble--comme ces bouquets de deux

sous qui disent le regret sincère d’un pauvre, jadis obligé, sur les

fastueuses sépultures...

Pages mystiques · 第 16 / 68 题