L’ADOPTION DE «MARDI-GRAS»

La foule, endimanchée, descend le long du trottoir de droite ou remonte

le long du trottoir de gauche, en une lente et incessante coulée, grise

comme lave, et piquée de lueurs de braise par la pourpre des

déguisements.

Il est trois heures environ; le ciel a revêtu, lui aussi, pour la

circonstance, ses attifailles de printemps. Il s’est travesti en Mai, ce

Mars soucieux; plus une ride à l’horizon, mais seulement, là-haut, le

vol léger d’un tas de flocons roses semblant un écroulement de pétales

sur la robe bleue de la nue.

Le soleil se penche, pour regarder la cohue heureuse, et les masques

triomphants qui l’acclament. Il mire ses rayons dans les pauvres

dorures, qui en resplendissent de joie; et il cache la misère des

paillettes sous l’éclaboussement de ses rayons.

C’est une joyeuse journée. Le sang court plus vite, le cœur bat en

crescendo.

Jusqu’aux plantes qui s’y trompent!

Sur le balcon, où j’ai installé une sorte de jardin suspendu, les

rosiers étendent leurs branches dans un étirement de réveil, et je vois

s’entr’ouvrir l’œil des bourgeons. Les lierres ont la sève à fleur

d’écorce, et les vignes vierges s’allongent, frissonnantes, comme des

couleuvres désengourdies.

Les gens se livrent au plaisir, oublieux des douleurs que demain leur

réserve--les plantes se laissent aller à vivre, insoucieuses des gelées

d’avril.

La rue, le ciel, les arbustes, les pochards, et les bêtes, comme tout

cela semble content, par ce début de carnaval, en ce radieux Mardi-Gras!

* * * * *

Les bêtes?... Pas toutes.

Depuis un moment, accoudée à la rampe, je regarde un chien, tout jeune,

de moyenne taille, qui semble terriblement inquiet.

Il va, vient, furète, flaire les passants, renifle sous les portes,

entre chez les concierges, se glisse dans les boutiques, et--chose

grave, témoignant de ses préoccupations profondes!--n’accorde aucune

attention aux invites et politesses de ses pareils.

Voilà plus de cinq fois qu’il fait ainsi sa ronde, battant le quartier

en conscience, et revenant, après chaque expédition, plus triste et plus

navré, s’asseoir à la même place, là, de l’autre côté de la rue, en

face.

J’ai beau percher haut, il s’est bien aperçu que je m’intéressais à son

manège; ma sympathie, quelque élevée qu’elle soit, ne lui échappe pas. A

chacun de ses retours désolés, il a, vers ma fenêtre, un regard et un

aboi interrogateurs.

Le regard, je ne puis le traduire, mais l’onomatopée de l’aboi est

facile à reconstituer, moins l’accent plaintif qui en fait toute la

saveur.

Il me crie: «L’a é ou-u?» Et moi je devine très bien qu’en _chien_ cela

signifie: «L’avez-vous vu?»

Eh! non, pauvre toutou, je ne l’ai pas vu, ton maître. Sans cela!... Cet

égaré à quatre pattes devine bien--avec l’instinct sûr que récèle l’âme

animale--que j’aime les bêtes d’une profonde affection.

Il ne se trompe pas.

* * * * *

C’est qu’à toutes les heures où la vie m’a été mauvaise, à ces heures

lugubres où la mort, le malheur entrent dans la maison, j’ai trouvé

l’humble tendresse, la consolation timide d’un de ces êtres bénis. Au

milieu des larmes (parfois causées par la dureté du sort, mais le plus

souvent par la noirceur de l’individu) j’ai senti s’affirmer leur

sollicitude: le petit museau repousser le mouchoir, et, sur les

paupières brûlées, la caresse fraîche qui arrête les pleurs, en

rappelant que «quelqu’un» vous aime encore.

Oui, «quelqu’un», ce cœur à quatre pattes qui s’appelle un chien;

«quelqu’un» aussi, cette poignée de duvet qui repose là, dans la cage,

ce rien ailé, harmonieux et charmant, qui s’appelle un oiseau... se pose

sur votre doigt; picore à vos lèvres; dort sur votre épaule; emplit tout

le logis de ses trilles, de son bruit d’ailes--et ne vous fait d’autre

mal, en sa brève existence, que de cueillir, d’un coup de bec, un cheveu

brun ou blond, quand vient la saison des nids!

Ah! oui «quelqu’un», chacun des membres de cette humanité dite

inférieure, et dominant cependant d’une telle hauteur d’attachement,

d’une telle résistance de fidélité, la méprisable humanité des hommes!

Il y avait, sur le lit où expira mon père, une petite griffonne noire

qui léchait ses mains froides et geignait tout doucement, mêlant sa

douleur à la nôtre.

Et je me rappelle plus tard, près d’une autre couche où reposait, le

visage enfin calme sous sa crinière blanche, encore un mort bien cher,

je me rappelle un canari qui gazouilla toute la nuit de la funèbre

veillée--saluant, dans la lueur des cierges, l’aube de la délivrance; et

s’évertuant, une dernière fois, pour ces oreilles closes, pour ces yeux

éteints, qu’il avait si longtemps charmés...

* * * * *

J’ai quitté le balcon depuis longtemps, rappelée par les soins de

l’intérieur.

Voici que la nuit arrive (il est six heures passées) et le crépuscule

tombe lentement, baignant de gris les toits d’alentour.

Ce pauvre chien, tout de même, pourvu qu’il ait retrouvé son maître! Ça

ne sait pas son chemin, quand c’est jeune; et si, par malheur, ça le

demande aux gardiens de la paix, en fourrière, et plus vite que ça!

Une fois en fourrière, ou asphyxié--c’est encore ce qu’il y a de

mieux!--ou vendu à n’importe qui. Il y a une variante, c’est la

vivisection: les bonshommes qui charcutent de la vie pour y trouver le

secret de la mort. Et, de l’aveu des plus forts, ils torturent sans

presque rien découvrir!

Cela me donne un frisson, cette pensée du malheureux être, ligoté sur

une table, se tordant sous l’acier qui taille, rogne, rompt les muscles,

scie les os, détache des morceaux de cervelle, et finit par pincer les

nerfs, l’un après l’autre, pour que le gosier donne, aiguës ou graves,

toutes les notes de la souffrance, toute la gamme de la douleur--cithare

de chair suppliciée qui réjouit le cœur des praticiens mélomanes!

Si cela lui arrivait, pourtant, au chien de tout à l’heure, il penserait

à moi pendant qu’on le martyriserait; il se dirait que je n’ai pas eu de

pitié envers sa détresse!

Mais me voici à m’emballer!... Il y a belle lurette qu’il a rejoint son

patron et sa maison!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Non, il est encore là; plus assis, mais couché; fourbu; comme aminci,

efflanqué davantage par la pénombre qui l’enserre. Il a allongé sa

maigre carcasse contre la devanture d’un magasin, et reste immobile,

atterré, sous les pieds des passants.

D’aucuns le heurtent involontairement; certains y apportent de la

cruauté. Un ivrogne, tantôt, lui a allongé un coup de pied dans le

ventre; un gamin lui a tiré la queue férocement; un gros monsieur en

pelisse fourrée l’a gratifié d’un coup de canne, sonnant sec sur

l’échine noueuse.

Il a faim, car il a ramassé je ne sais quelle ordure et la ronge

voracement.

Si je n’avais déjà trois «clebs», je le prendrais bien! Mais ce serait

de la démence; pour vaste que soit le logis, la «chiennomanie» a des

bornes!

J’ai fait mine de rentrer au moment même où il levait le nez. Et voilà

que de cet abîme d’ombre monte une plainte si aiguë, un appel si

lamentable que je m’arrête, le cœur chaviré...

Suis-je sotte! Il a peut-être un collier! Je vais voir l’adresse, et le

faire reconduire.

Et, à quelqu’un de service:

--Ayez donc l’obligeance d’aller chercher ce chien, vous voyez, en

bas... celui qui regarde par ici!

* * * * *

Nous voici museau à museau. Je suis assise sur une chaise très basse, et

il est très haut sur pattes. Nous nous regardons dans les yeux.

Ils sont bons, ses yeux à lui, encore embués de tristesse, et tendrement

suppliants. Ces yeux-là me disent:

--Vas-tu me rejeter dehors, la nuit, par ce froid? J’ai faim; et n’ai

plus personne à aimer!

Car il n’a pas de collier, et le dilemme est bien simple, désormais: la

fourrière... ou l’adoption!

--Mon pauvre garçon, je voudrais bien, mais je ne peux pas! J’ai Rip,

mon gros terre-neuve, qui ferait de toi une bouchée; Mégot, un cabot

jaune, vilain, poltron et godiche, que j’aime pour ses vertus; et

P’tiote, grosse comme le poing, qui mène toute la maison. Comment faire

pour te prendre encore?

En guise de réponse, il a rampé vers moi, et a léché le bout de ma

pantoufle.

A ce moment, une personne est entrée, et, derrière elle, les trois

chiens, en coup de vent, suivant leur habitude.

Arrivée brusque et brusque arrêt, plein d’hostilité, contre l’inconnu.

Lui, s’est comme recroquevillé, tremble de tous ses membres.

Alors, je me tourne vers le doyen:

--Rip, mon vieux, c’est un pauvre toutou, sans maître, sans abri, sans

pâtée. Veux-tu que je le garde, ou veux-tu que je le chasse?

Rip, majestueusement, s’est détaché du groupe. Il se campe devant le

vagabond, lui étreint le cou de ses deux pattes, l’examine... et,

gravement, l’embrasse.

Ah! brave chien! Trouvez donc beaucoup d’hommes qui en fassent autant!

Et voilà comment--avec le consentement de Rip--j’ai adopté «Mardi-Gras».

Pages mystiques · 第 13 / 68 题