Une main se pose sur l’épaule du dormeur:
--Allons, éveillez-vous! Votre grâce est refusée... Il faut mourir!
L’homme ouvre les yeux, se ramasse plutôt qu’il ne s’assied sur son lit,
et recule jusqu’au mur, en un bond d’animal effaré. Ses paupières
clignotent, il regarde stupidement les messieurs graves dont la
silhouette fait ombre chinoise entre son grabat et la lanterne que tient
le gardien.
Car l’aube imperceptible qui blanchit à peine l’horizon--et que la foule
ignoble, massée sur la place, salue déjà d’une féroce rumeur--n’arrive
point jusqu’au soupirail de la cellule.
Là, c’est ténèbres.
Mais, ainsi que cette lueur fumeuse de chandelle vient crever
l’obscurité, de même la vérité effroyable dissipe les ombres du sommeil
sans rêves, se fait jour dans cette âme engourdie.
Il a compris, le malheureux, il a compris!
Une aurore sépulcrale se lève en ses prunelles diluées; sa face, son
cou, ses épaules, jusqu’à sa poitrine, prennent soudain la pâleur et la
transparence d’un cierge mortuaire; la rosée des sueurs d’agonie perle à
son front...
S’il est lâche, on entend, dans le grand silence, ses dents qui claquent
et ses genoux qui se heurtent, comme le squelette du pendu secoué par la
brise nocturne, qu’évoquent les légendes de veillée. Et ses doigts
errent autour de lui, machinalement, sans parvenir à joindre ses nippes.
S’il est brave, sous l’effort de sa volonté tout son être prend une
allure mécanique, une raideur d’automate. Il se lève seul, il s’habille
seul. Rien ne trahit son angoisse profonde, sauf l’angle du maxillaire,
devenu soudain aigu, révélant l’abominable tension des nerfs, et les
mâchoires serrées convulsivement, pour que la peur n’y puisse glisser
son grelottement honteux.
* * * * *
Dans la salle de toilette, les aides tondent la nuque, coupent le col de
chemise...
Le prêtre est là, tout pâle, lui aussi, le crucifix en main, comme un
soldat qui tient son arme.
Son rôle, à celui-là, est quelque chose de si beau, de si au-dessus des
jugements terrestres, de si magnifiquement surhumain, qu’on n’a pas
mémoire d’une insulte allant frapper ce dernier ami des condamnés.
Il faut, à cette âme de missionnaire, une telle douceur et une telle
patience, tant de résignation et tant de mansuétude, que tout être non
soutenu par une foi profonde serait incapable d’accomplir semblable
tâche, de suivre jusqu’au bout ce douloureux chemin de croix.
Lui, a choisi son poste, a tracé lui-même l’itinéraire de sa vie.
Il est un honnête homme, et veut pour compagnons le rebut des bagnes et
des bouges--les voleurs aux doigts crochus, les souteneurs immondes, les
meurtriers puant le sang! La société lui envoie ses flétris: la lie des
villes et des campagnes, tous ceux sur qui la poigne du gendarme s’est
abattue, tous ceux qu’a frappés le glaive de la loi.
Le prêtre, au seuil de la prison, les bras ouverts dans le geste
d’accueil qu’avaient jadis les petites madones à la porte des refuges,
les reçoit... cariatide en deuil de la suprême pitié!
Ils arrivent là en masse: ceux qui vont partir pour la Nouvelle, ceux
qui vont partir pour l’éternité.
Vers tous, il a le même élan de compassion; à tous, il offre
l’hospitalité émue de son cœur de chrétien. La plupart l’injurient,
beaucoup le raillent, quelques-uns seulement l’écoutent.
Et il découvre le plus souvent--ô douleur!--que, parmi ces derniers, il
est au moins deux tiers d’hypocrites; que leur docilité est faite de
fourberie, leurs regrets de calculs; que leur outrance de repentir, leur
dévotion subite et outrée, n’est qu’une sacrilège parodie,
l’exploitation de sa naïve confiance; qu’ils vont au sacrement pour
aller davantage à la soupe, obtenir peut-être la clémence, rien de plus!
Hélas, ni leur crime, ni leur châtiment n’a pu les mettre hors
l’humanité! Ils sont menteurs et lâches, vils et ingrats, autant que
s’ils étaient restés impunis--ce sont des hommes, après tout, ces
gredins!
Parfois, un est sincère. C’est pour la sincérité de celui-là que
l’aumônier subit l’affront de tous les autres, le contact du vice, les
entrevues atroces avec l’échafaud!
* * * * *
Ah! les prêtres heureux peuvent bien avoir les cures fructueuses, les
chaires dominatrices d’où leur parole s’épand sur les fidèles
agenouillés; et la direction des âmes d’élite; et toutes les joies, tous
les triomphes du clergé mondain! Il peut y avoir des évêques en simarre
violette, la mitre en tête et la crosse en main; il peut y avoir des
cardinaux tout oints d’incarnat, éclatants et superbes comme des saints
de vitrail au soleil couchant!
Que lui importe! C’est avec un dédain tendre qu’il pense à toutes ces
hiérarchiques satisfactions.
Il a, lui, pour siège épiscopal la chaise de paille qu’il rapproche de
celle du condamné; il a, pour encens, la fumée du mauvais tabac qui
adoucit les captivités indigentes; il a, pour auditoire, ce meurtrier à
visage bestial ou cynique, dont parfois les yeux s’éclairent, à
l’écouter!
De ses mains douces, il prend les pattes affreuses qui se sont nouées
autour d’un cou de vieillard ou de femme, et il croise les doigts
calleux en une étreinte humble, en un geste de petit enfant. La même
voix éraillée, qui a vomi le juron et le blasphème, répète un à un les
mots du _Pater_, ou de l’angélique _Ave_.
Oui, les officiants des hautes cathédrales ont les missels gothiques
pleins d’enluminures précieuses; oui, parmi les apothéoses de l’encens,
la gloire des musiques divines, des patriciennes distribuent le pain
bénit... qui semble un gâteau de riche, avec sa croûte d’or et sa mie
d’argent!
Celui-ci voit, pour toutes images, les cartes graisseuses traînant, près
de son bréviaire écorné, sur la table du cabanon. Et lorsqu’il veut
donner le pain bénit, on le voit monter vite la rue de la Roquette, avec
ses gros souliers et son parapluie qui a des vues sur le ciel. Il
s’arrête tout ruisselant d’eau, tout moucheté de boue, devant la bonne
femme qui se tient à cropetons, presque sous la voûte, avec son panier
plein d’oranges, de croquets, ou de sucres d’orge, qu’elle vend aux
soldats du poste.
--Un biscuit, s’il vous plaît, ma chère dame?
--Voilà, m’sieu l’abbé. Vous êtes donc toujours gourmand?
--Oui, un peu, fait-il rougissant.
Il cache la mince friandise sous son manteau, pour que la pluie ne
l’atteigne pas, et il court vite vers «son enfant», celui que le
bourreau lui volera peut-être demain.
Oh! pauvre homme, humble prêtre, que toutes les bénédictions descendent
sur toi, pour ce gâteau d’un sou!
* * * * *
Il n’a qu’une haine au monde, le pardonneur éternel: c’est celle de
l’échafaud, tueur légal, qui lui prend ses bandits à peine convertis, ou
ne lui laisse pas le temps de les convertir.
Et, à toute exécution, il est là, souffrant mille morts et cependant
présent toujours: soit que le condamné ait écouté ses exhortations, soit
qu’il les ait repoussées, soit même qu’il ait vociféré à ses oreilles
tout le vocabulaire du ruisseau.
De ces êtres que la société a rejetés, que la justice supprime, que
leurs proches renient, que leur famille abandonne le plus souvent, car
ils en sont la honte, de ces êtres à qui rien ne reste et qui ne
tiennent au monde vivant que par l’imminence de leur trépas, l’aumônier
de la Roquette est avant tout l’ami.
Certes, il essaie d’être aussi le prêtre, c’est son droit. Mais jamais
il n’a failli à sa mission de consolateur: même s’il a plu au condamné
de ne voir en lui que le visiteur laïque, le compagnon fidèle des
derniers moments, l’exécuteur testamentaire que lui accorde la loi.
Il représente les parents absents ou morts, les tendresses lointaines,
les affections défuntes; il incarne, dans le terrible cérémonial de
l’expiation, la miséricorde--ultime et sublime forme de la fraternité.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La toilette est finie. L’homme se lève.
--Quelle est votre dernière volonté, mon fils? dit le prêtre.
Le malheureux a eu un frisson. Et, d’une voix entrecoupée comme par les
hoquets du râle:
--Écoutez... Je veux que mon corps... soit enterré sur-le-champ... sans
être livré aux carabins. Je vous en prie... oh! je vous en prie!
--Votre vœu sera exaucé, mourez en paix, répond l’aumônier.
--Merci!
Le cortège se met en marche, la porte s’ouvre toute grande... et la
populace se régale à voir sortir le condamné; ligotté comme un veau
qu’on mène à l’abattoir; marchant à petits pas comiques, grâce aux
entraves qui lui relient les chevilles; et grelottant sous l’âpre bise
du matin.
Dans ce court trajet, le prêtre marche à reculons devant l’homme. Sa
robe lui cache la bascule, son crucifix le couperet.
Ils vont, les yeux dans les yeux. L’un ne dit plus rien, mais son regard
supplie encore, avidement, impérieusement:
--Pas les médecins!... non!... pas les médecins.
Et l’autre acquiesce, muettement.
La victime est saisie, enfournée sur la planche--le coutelas s’abat!
La foule crie, ondule, s’épand, se disperse. Au galop, la carriole
infecte, qui a l’air d’une voiture d’équarisseur, déambule, suivie par
des voyous tôt essoufflés.
Derrière, trotte de son mieux le fiacre où, défaillant, le visage en
sueur et le cœur marri, l’abbé s’est jeté.
Il faut donner l’absoute à cette tombe, qui n’entendra plus jamais
d’autre prière; il faut surtout défendre le cadavre (ce cadavre qui est
son bien, puis qu’on l’a commis à sa garde, puisqu’on le lui a légué en
présence de témoins), il faut le défendre envers et contre tous; même
contre la science... si la science veut violer la décision du mort!
* * * * *
Une fosse creusée à la grâce de Dieu; un pauvre cercueil où gît dans le
son, cravaté de rouge, le patient morcelé; l’aumônier qui murmure la
formule de pardon; les valets du bourreau et les fossoyeurs, casquette
bas, dans le sinistre matin d’hiver.
Deux messieurs s’avancent:
--Au nom de la Faculté, nous réclamons le corps.
--Non! répond le prêtre fermement.
On discute, on ergotaille. Si c’est un «désir» du condamné, les
anatomistes cèdent: mais si c’est une «volonté», ils passent outre.
Est-ce qu’un «raccourci» peut se permettre d’avoir une dernière volonté?
Est-elle admissible, cette prétention qui ferait d’un cadavre de gredin
l’égal d’un cadavre d’honnête homme? Non, non, au laboratoire, cette
charogne--et que les petits couteaux commencent!
Si bien qu’il faut ni plus ni moins que l’intervention du chef de la
Sûreté pour faire cesser le débat; pour obtenir que la bière soit enfin
descendue au sein de la terre équitable... qui garde à ses enfants,
indistinctement, les mêmes vers, la même pourriture, la même
résurrection glorieuse dans le brin d’herbe, dans les calices diaprés,
dans les arbres frissonnants, tendant leurs branches vers le ciel en un
grand élan de gratitude!
* * * * *
Les médecins se précipitent à la Préfecture.
--Le corps! Il nous faut le corps!...
--Vous ne l’aurez pas! répond nettement le fonctionnaire interpellé.
Vous invoquez un usage, mais un usage n’est pas un droit. Il a été fait
un trop singulier emploi du cadavre de Pranzini, dont les morceaux ont
traîné jusque sur les tables des brasseries de femmes, au quartier
Latin, parmi les bocks et les pipes, pour qu’on vous en remette d’autres
désormais. Allez charcuter ailleurs!...
Pour cette fois, le verdict s’accorde au sentiment public.
Paris a le respect de la mort, et, si sa crapule grouille autour de
l’échafaud, il n’est pas un être honnête, homme ou femme, qui n’ait eu
le cœur levé par le récit des fantaisies macabres auxquelles se livrent
certains carabins sur le cadavre des exécutés.
On évoquera l’intérêt de la science? Qu’a la science à voir là-dedans?
Combien de maîtres, parmi les chirurgiens, diront qu’aucun contrôle,
qu’aucune constatation ne sont possibles après le délai qui suit
l’exécution. Le sujet est froid lorsqu’on le livre, le sang est figé.
Allez donc faire des expériences sur ce glaçon!
Non. Trois ou quatre praticiens éminents font ce qu’ils peuvent pour
galvaniser le néant. Ils donnent un ou deux coups de bistouri, presque
pour acquit de conscience, puis s’en vont, plus découragés à chaque
épreuve. Alors, arrive le troupeau des jeunes chacals.
Tout ce que Paris compte d’étudiants en médecine a eu son petit morceau
d’assassin: l’un une dent, l’autre un doigt; celui-ci, le cuir chevelu,
cet autre, un osselet quelconque. On n’a mis en bière--à supposer que
les restants n’aient pas été jetés à la voirie--qu’un squelette
dépouillé.
C’est une honte... et sans profit!
* * * * *
Ce que je dis là pour les cadavres de coupables s’applique, à bien plus
forte raison, aux cadavres d’innocents.
La Faculté, elle, ne distingue pas. Elle fait sa cueillette aussi bien
sur les lits d’hôpitaux, où sont morts des pauvres, coupables seulement
du crime de misère, que dans le panier des guillotinés, qui, s’étant
rachetés, devraient, quoi qu’on en dise, être traités au pair.
C’est pourquoi je proteste de toute mon énergie, de toute ma conviction,
contre cette prétention de voler à un homme sa dépouille mortelle, cette
malheureuse guenille, de laquelle il devrait pouvoir disposer sans
conteste, puisqu’elle est le plus souvent son seul patrimoine ici-bas.
Il y a assez, en ce temps-ci, de j’menfichistes, de bonshommes qui
claquent, l’ironie aux dents, ou qui marchent à la guillotine comme
Lebiez y marcha, pour que les dissecteurs fassent quand même leur
récolte de macchabées. Sans compter les sociétés d’autopsie mutuelle.
Mais les «timorés», ceux qui, dans leur agonie affreuse, se cramponnent
aux rideaux blancs des couchettes d’hospice, en suppliant le ciel et la
terre qu’on n’aiguise pas les scalpels sur leurs maigres os; mais ceux
qui, au pied de la guillotine, demandent qu’on laisse en paix leurs deux
tronçons: ceux-là, non, non, et non!
Il ne peut y avoir qu’une règle là-dessus, une règle morale ayant valeur
et force de loi: le consentement ou le refus du mourant.
C’est le droit du misérable--c’est même le droit du supplicié!