CAMPAGNE

A bout d’efforts, épuisée par huit ans de labeur sans trêve, les yeux

brûlés par les veilles, le sang brûlé par la fièvre, je me suis réfugiée

en un coin de campagne où je m’efforce, tout doucement, d’en revenir à

l’animalité première: de réapprendre à manger, à respirer, à dormir;

d’oublier la vie factice des névrosés pour la vie facile des rustiques.

Je me rince les poumons avec de l’air qui n’a pas traversé deux millions

de poitrines avant la mienne; qui ne m’apporte pas les microbes du

voisin, et ne lui reporte pas les miens. Je bois du lait qu’il m’est à

peu près permis de croire naturel, étant donné que je le vois gicler du

ventre de la vache dans le seau d’étain de la trayeuse.

La vache sent l’étable et point l’opoponax, comme les laitières du

Pré-Catelan; l’on ne repique pas des feuilles aux arbres, pour figurer

la verdure, comme font, tous les matins, les cantonniers du Bois de

Boulogne, à l’allée des Acacias.

Les garçons d’ici traitent les poules de cocottes sans songer à mal; et

les femmes regardent sans haine les petits lapins qui traversent l’allée

d’un saut, avec leur pompon à poudre de riz planté ailleurs qu’au nez.

L’air ne répercute ni le bruissement de la rue ni les cris de la foule;

ni l’écho des sifflets, ni le ricochet des vivats--il n’a point traîné

par les carrefours, il n’a pas traversé le Forum!

Nous sommes très haut ici, au sommet d’une des sept collines qui

ceinturent la seconde Ville Éternelle. Le vent arrive, d’un coup, droit

de l’horizon lointain, à cette côte escarpée où il se repose comme un

ramier, rapide et las, qui souffle une minute sur la crête d’un toit,

sur la cime d’une tourelle, avant de plonger dans le val pour le retour

au pigeonnier.

Et il passe, les soirs de tempête, avec un tumulte d’ouragan; les matins

de calme, avec un gazouillis d’oiseau.

Il a «ravagé» le long des côtes, recueilli un mugissement de vague, la

plainte d’une mouette, le signal d’alarme d’un vaisseau. Soudain, la

forêt tout entière s’emplit d’une clameur d’Océan; les grands arbres

frémissent, à sentir déchirer leur feuillage et ébranler leurs racines

par le secoueur terrible--qui semble vouloir arracher tous ces grands

mâts de terre, pour les porter aux navires en détresse errant, démâtés,

sans vergues et sans hune, sur le flot profond!

Il a fait l’école buissonnière sur toutes les routes de France; il a,

tout le long des haies, épié la chanson des nids. Il a attrapé au vol

l’_ut_ d’un rossignol, le _la_ d’une fauvette; emprisonné ces sons

ailés, comme des papillons, dans l’outre légère d’où ils s’échappent un

à un, ainsi que des notes de cornemuse. C’est de cela qu’est fait le

chuchotement de la brise, quand on l’entend doucement babiller sous les

feuilles, aux aurores nouvelles.

Cette récolte de bruits terribles, cette moisson de bruits charmants, le

vent--ce plus grand des musiciens!--l’orchestre à sa guise. Et les

symphonies imitatives de Wagner, les guillerettes parodies de Rossini ne

pèsent pas lourd, auprès des harmonies puissantes ou folâtres que

déchaîne l’invisible maëstro, à travers les plaines, à travers les bois!

* * * * *

Il ne nous apporte pas que l’écho des contrées ou des mers lointaines

qu’il a traversées: il nous en apporte aussi l’odeur.

Tout à coup, l’air se pénètre d’une senteur d’algue, d’un relent sauvage

et sain qui fleure l’Océan. C’est que la rafale qui passe a couru sur

les varechs, a joué autour des coques badigeonnées de goudron. Au

passage, elle vous barbouille les lèvres d’un goût de sel, comme si

toute l’onde des deux hémisphères venait rugir à vos pieds.

Parfois, aussi, le vent devient chaud, comme s’il soufflait des rayons.

Et, dans le bercement mol de l’atmosphère, on perçoit l’arome subtil des

flores exotiques: des œillets d’Espagne, des jasmins d’Italie, des

orangers et des tubéreuses... des géraniums aussi, qui, dédaigneux de se

parfumer en nos climats, sont d’odeur si grisante lorsque saoulés de

soleil!

C’est que la brise a erré vers le Midi, sur les terrasses des mosquées,

parmi les lauriers-roses, le long des sierras, dans les jardins de

Florence, ou dans la campagne de Nice, sous le ciel embaumé!

Voilà pourquoi j’aime le vent--que haïssent les imbéciles! Il ressemble

à ces Bohémiens vagabonds qui portent dans leur bissac un peu de chaque

pays qu’ils ont traversé, et que la pensée suit en rêve après que leur

chariot branlant a tourné l’angle du chemin.

C’est un indépendant et c’est un poète. Il n’a pas de patrie... et les

résume toutes!

* * * * *

Présentement, il malmène avec fureur les vieilles murailles entre

lesquelles je me suis terrée.

Il aide, de sa poussée formidable, la trinité de siècles qui se sont

effrité les ongles contre l’antique château, pourtant déjà veuf de ses

splendeurs, et déchu en auberge.

Ce domaine-ci a appartenu au grand homme d’État du seizième siècle: à

cette Catherine de Médicis qui n’eut de la femme que le sexe.

Du Louvre, et à petites journées, ses mules amenaient la litière noire,

dont les rideaux relevés auraient laissé voir, près l’altier profil de

la reine, la face cauteleuse de René le Florentin.

Ils arrivaient à la nuit; et, après collation, montaient au haut de la

Tour consulter les astres. Ou ils s’enfermaient dans le laboratoire,

pour procéder à on ne sait quelle œuvre ténébreuse.

Le lendemain, un cavalier filait en hâte, afin de porter à quelque

huguenot ou quelque princesse une boîte de senteur, des gants, un

bouquet... Catherine, austèrement enveloppée de ses voiles de veuve,

descendait à la chapelle en crypte, pour y entendre pieusement célébrer

la messe, et recevoir, en toute sérénité, le corps de son Dieu.

Coligny connut l’hospitalité de ce manoir, à la veille de la

Saint-Barthélemy. D’autres y entrèrent--et n’en sortirent peut-être pas!

Il y a, sous la chapelle, trois étages de caveaux et d’oubliettes que la

Révolution fit murer...

Après Catherine, on retrouve, dans la liste des possesseurs du royal

apanage, mademoiselle de Fontanges, la favorite d’une semaine: cette

jolie fille apparue à la cour à dix-sept ans, qui trépassa à vingt, au

couvent de Port-Royal, frappée, dit la légende, par la vindicte d’Anaïs

de Montespan.

De son passage, il reste non pas même une peinture, mais une moulure de

plafond, au premier étage de la Tour. Contre ce plafond-là vinrent se

briser bien des serments d’amour, au moment du caprice souverain; bien

des sanglots, quand survint l’abandon, et que la délaissée quitta le nid

de ses tendresses pour aller s’ensevelir dans un cloître--et y mourir!

Une plaque de foyer encore, large et haute, porte sculptées les armes de

France. Au feu qui la noircit se tendirent, fumantes, les bottes du

Roi-Soleil: ces fameuses bottes avec lesquelles on n’entre plus,

éperonné, dans les Parlements.

Madame Roland aussi, dit-on, habita là. Après la Révolution, pendant

l’Empire, fut châtelaine de ce manoir la princesse de Canino, femme de

Lucien Bonaparte, belle-sœur de Napoléon. C’est de son temps la cheminée

de marbre gris à angles droits et à colonnettes, qui fait encore bonne

figure, en dépit des quelques coups de crosse reçus pendant les trois

invasions, celle de 1870 comprise.

Je ne sais qui fut alors le vainqueur datant de la Tour de Villebon ses

ordres du jour, mais le château ne fut pas trop maltraité. Maintenant,

d’aimables gens y donnent bon souper et bon gîte.

Tout autour est un admirable domaine, bois, champ, verger, dont une

allée pourvue d’un banc de pierre sur lequel Vallès écrivit sa _Rue à

Londres_.

Cette allée-là est terrain favori des duellistes depuis plus de six

années. Car une tradition de chance s’y rattache. Même transpercés de

part en part et condamnés par les médecins, les adversaires

survivent--et ne s’en portent que mieux!

Ceci n’est pas un mot de Gascogne; il y a des précédents!

* * * * *

Mais je ne suis venue chercher ici ni des réminiscences historiques, ni

des souvenirs d’assauts fameux.

J’y ai seulement souhaité le repos; et j’admire combien la nature est

complice de cette soif de silence et de calme qu’ont les animaux

humains, quand la mesure de leur fatigue a dépassé la mesure de leurs

forces.

La terre se fait bonne pour quiconque l’aime; quiconque vient lui

demander de l’ombre, de la solitude, et de la fraîcheur. Elle prodigue à

sa créature tous ses dons; elle berce sa peine, engourdit sa souffrance,

lui verse à pleins flots l’apaisement...

Pages mystiques · 第 14 / 68 题