_Pour ma chère maman._
Oui, pour vous, doux, tendres vieux dont l’âge a blanchi ou clairsemé la
chevelure, dont le temps a aboli les ardeurs; bons vieux aux yeux
ingénus, aux mains diaphanes, à l’esprit indulgent, tout de pardon et
d’oubli: sans haine devant la noirceur commune, et n’ayant gardé d’amour
que ce qu’il en faut pour remplir le cœur d’un humble chien ou d’un
petit enfant.
Chères antiques gens, précieux ancêtres qui retournez à la pureté
primitive, par la route d’expérience où rien ne fleurit plus, je vous
aime avec une infinie douceur!
Et à vous j’ai songé, en voyant tomber toute cette neige: à vous,
vieillards frêles, que le froid abat et meurtrit, comme il flétrit et
menace les jeunes pousses écloses au fond des berceaux, dans
l’artificiel printemps des nurseries. Peu de familles, en ce moment, qui
n’aient leur vieux malade, grelottant sous l’amas des couvertures, et
hochant la tête au mot de guérison.
Dans quelques jours, le ciel, déblayé par les rafales, reprendra sa
nuance d’azur naissant; les bourgeons pointeront au bout des rameaux; le
soleil rira au zénith; une bonne odeur de sève et de renouveau montera
de la terre en folie. Alors, on ouvrira la fenêtre, et l’aïeul boira sa
part de brise; sentira ses os réchauffés sous les rayons; s’enivrera
délicieusement de l’ivresse unanime...
--A ta santé, nature!
--A ta santé, vieil arbre de chair, tronc rabougri qui m’as donné jadis
tout l’effort de ta floraison! Ta tête est chenue, mais tes racines sont
solides; et la foudre qui te frappera, la hache qui t’abattra, ne sont
point encore forgées! Notre bail n’est pas fini, bonhomme; j’ai encore
pour toi des corolles et des aurores, des caresses et des trilles...
dans tes branches mortes, les rêves ailés, comme des pinsons,
reviendront encore faire leurs nids!
* * * * *
Oui, mais, d’ici là, l’ancêtre est triste, dans sa chambre que meublent
les souvenirs d’antan, les portraits de contemporains disparus, d’amis
partis bien avant lui pour le grand voyage, et qui semblent
s’impatienter «là-bas»; lui reprocher de se faire tant attendre au
rendez-vous que nul ne manque--bon gré, mal gré!
C’est alors qu’il nous faut leur rendre toutes les gâteries reçues
jadis, au temps de la prime enfance; c’est alors qu’il nous faut les
aimer ardemment, leur laisser voir combien ils nous sont chers, sans
fausse honte, sans mauvais orgueil... redevenir «gosses» pour les
rajeunir; galvaniser leur actuelle faiblesse de la force passée!
Nous ne les rendons pas heureux, nos vieux!
Dans cette existence à la vapeur qui nous est faite, au milieu de la
lutte pour la vie, parmi l’effréné surmenage qui nous brûle les veines,
consume nos heures, flambe nos minutes, combien peu il reste de temps
pour les affections jadis prépondérantes dans la communauté familiale!
Tout ce que nous pouvons avoir de qualités effectives, nous semblons le
concentrer dans la passion: autre sorte de duel où se complaît notre
présente combativité.
Mais les pures, saintes joies qu’ils ont connues, eux, envers leurs
ascendants, qu’en faisons-nous? Là où c’était plaisir, apparaît un
devoir--ainsi, volontairement, nous nous privons de l’exquise jouissance
qu’il y a à répandre le bonheur autour de soi, comme l’arbre donne son
ombre, la source sa fraîcheur, la fleur son parfum!
Ce n’est pas que nous soyons plus mauvais que d’autres, en vérité. Non.
Seulement nous sommes pressés! «Bonjour, bonsoir; j’entre, je sors; ça
va bien? tant mieux!»... et voilà! Nous quittons nos vieux la conscience
tranquille: au moins, ils ne se plaindront pas d’avoir été négligés!
Eux, toutefois, dans leur pénombre, les mains croisées, tournés vers
l’arrière, se sentent l’âme en peine, à comparer leur sort avec celui
qu’ils firent aux parents, du temps où, volontiers, l’on vivait tous
ensemble, naissant, mourant sous le même toit. Ils se sentent perdus,
désemparés, dans le tourbillon qui nous entraîne--et l’exagération de
leur détresse en arrive à conclure ceci: qu’on ne les aime plus!
* * * * *
On ne vous aime plus!... Ah! chers vieux, qu’allez-vous penser là!
On ne vous aime plus? Mais vous ne savez donc pas, grand-père, mais vous
ne savez donc pas, mère-grand, qu’au fur et mesure que nous apprenons la
vie, que nous avançons dans le dur chemin, clopinant sur ses pierres,
laissant de notre laine à tous ses buissons, vous ne savez pas combien
plus fréquemment on retourne la tête vers les jours d’ignorance et de
douceur--et quelle immense tendresse éclot pour vous, fleur de ruines,
des décombres de nos illusions!
Au début, nous vous avons jugés souvent sévères et injustes... Que nous
disiez-vous que les roses avaient des épines; les amours, des
souffrances; les amitiés, des trahisons? Tout le monde était beau, tout
le monde était bon, tout le monde était brave--vraiment, le ciel était
petit pour contenir tant d’astres; et la terre mesquine, pour contenir
tant de roses; et l’espace étriqué, pour contenir tant de baisers!
Puis, l’on a vécu... Alors, en même temps que nos songes, nos
présomptions tombaient, feuilles mortes balayées par le vent! C’est vous
qui aviez raison, c’est vous qui disiez vrai, hélas! Nos lèvres,
impuissantes désormais à formuler l’acte de foi, balbutiaient l’acte de
contrition: avant que de dire l’acte d’amour idéal qui en est la
résultante, la suprême consécration!
Nous avions cru à une humanité supérieure; nous avions reconnu la
démence de notre rêve--il ne restait plus qu’à nous faire pardonner
d’avoir blasphémé votre sagesse, ô chers, ô bons vieux! Et, de tous nos
mépris acquis, croissait votre part d’estime; de tous nos mécomptes
endurés, votre part de confiance; de toutes nos douleurs subies, votre
part d’affection!
«Maman!» est le cri le plus sincère que puisse proférer bouche humaine;
des vétérans le hurlent, sur les champs de bataille, quand leur torture
est trop forte; des vaillants le gémissent tout bas, dans les insomnies
suppliciantes, après quelque traîtrise profane!
Ne vous plaignez donc pas! Depuis que le monde est monde, l’enfant
prodigue est revenu!
* * * * *
Quelquefois, aussi, ce sont eux qui eurent tort contre l’élan de notre
enfance, la vocation de notre destinée. Ils furent aveugles, se
trompèrent, faillirent gâter l’avenir... le tout de bonne foi, avec
l’âpre désir de faire bien. Longtemps, nous gardâmes l’amertume des
servitudes où notre précoce fierté se révolta--il est des cicatrices qui
demeurent vives, bien après que la plaie s’est refermée!--longtemps,
notre jeunesse fut endeuillée par ces précoces combats, où le sentiment
filial s’engourdit chez les plus cléments, disparaît à jamais chez les
trop aigris.
Mais les années ont passé, nous transfusant la vigueur de ces parents
qui furent nos maîtres. Et notre taille se dresse, haute et droite, près
leur taille voûtée; et notre front dépasse leur front! Voilà que nous
sommes les chefs de famille; et qu’eux sont semblables, presque, au
fragile adolescent que jadis nous fûmes...
Arrière, les méchants souvenirs! Arrière, les petites rancunes
auxquelles les faibles seuls ont droit! Être fort, c’est être bon.
Appuie sur mon bras ton bras qui m’a menacée, ô père! J’écouterai,
patiente, ta voix qui, parfois, prononça de dures paroles, ô mère
chérie! Et vous, aïeux, que vous m’ayez été sévères ou propices, je ne
me rappelle de vous que les heures bonnes, les heures tendres--enfants,
tout petits enfants, à tête blanche ou grise, icônes du foyer, chers
vieux!...