LA TERRE

J’aime la terre d’une passion profonde: la passion qui me faisait, toute

fillette, aux Tuileries, gratter les allées avec ma pelle, jusqu’à ce

qu’à travers la couche de sable, le fard rapporté qui le recouvrait,

j’eusse rencontré le derme du sol.

Alors que les autres bourraient leurs seaux d’un gravier blanc et lisse

comme des dragées de baptême, je passais des heures et des heures à

faire filtrer les grains noirs du terreau entre mes petits

doigts--égrenant ainsi, sans m’en douter, l’invisible chapelet de la

nature; balbutiant le rosaire mystérieux d’actions de grâces, pour tout

ce que cette terre contient de germes, pour tout ce qu’elle fait éclore

et mûrir sous le firmament bleu!

Évidemment, je ne m’en disais pas si long, alors. Mais que de temps j’ai

vécu, penchée sur le trou creusé, à regarder courir les minuscules

insectes; à aspirer la senteur forte que le sol dégage: soucieuse des

pierres sur lesquelles mon outil s’ébréchait, émerveillée du brin de

gazon fin et subtil qui se dressait, souterrainement, comme un cheveu

vert!

Je me rappelle mes désespoirs en temps de sécheresse, les innombrables

timbales d’eau puisées au diable, très loin, dans le bassin voisin de

l’Orangerie, et rapportées à deux mains, lèvres froncées, sourcils

crispés d’attention, jusque près du Parterre; les devants de robe gâtés;

les clameurs de Tatane, ma bonne... et les menaces terribles du gardien,

un médaillé manchot, dont les yeux riaient, tandis qu’il mâchonnait des

ogreries, dans sa grosse moustache, à l’adresse des demoiselles

s’écartant trop de leur maman.

--Tu finiras sur l’échafaud! ricanait régulièrement Duranty, qui tenait

alors (pauvre génie méconnu!) le guignol du jardin.

Je m’en moquais bien! «Ma» terre n’avait plus soif, «ma» terre avait bu!

Pas plus que je ne rougissais quand, à la fin de la journée, le visage

machûré, les pattes et les genoux tout noirs, le tablier trempé et

maculé, je recevais la «secouée» finale.

--Petite horreur!... Est-ce qu’on se met dans un état pareil! glapissait

le chœur des bonnes.

Et les jeunes personnes de familles cossues, assises, elles, sur une

chaise, avec des chaussettes de soie, un chapeau à plumes, et une

crinoline qui, sur leurs jambes de quatre ans, avait l’air d’une cage à

serins, se détournaient de moi avec dégoût.

--L’échafaud, je te dis! répétait gouailleusement Duranty, alors que

nous repassions devant son théâtre, en remontant vers la maison.

Je lui disais bonsoir en riant, et en me secouant comme un chien

mouillé. La guillotine, Tatane, le surveillant, et les «demoiselles»,

tout cela ne pesait guère, à côté de cette idée que la terre ne

souffrait plus; qu’elle était contente; qu’elle allait bien dormir!

* * * * *

En grandissant, j’ai gardé ce culte du sol, cette religion de la nature

qui fait que rien de ce qui la touche ou l’émeut ne me laisse

indifférente.

J’étouffe trois jours avant l’orage; l’aridité me calcine les veines; je

languis sous la neige; un malaise inexprimable m’étreint quand le soleil

s’évanouit à l’horizon; je me détache de la vie, à l’automne, comme les

feuilles des arbres; et le sang bouillonne dans mes veines, comme la

sève des plantes, quand le premier rayon de mars troue le plafond de

nuages gris.

Chacun éprouve cela plus ou moins, mais je crois que peu de gens le

ressentent avec une égale intensité.

Il m’est arrivé de m’appuyer à un arbre, frémissante, parce que, tout à

coup, dans le silence de la sereine nuit, un chant d’oiseau s’élevait,

pur et cristallin. Il disait, ce petit être, ses amours, ses joies, ses

craintes, les misères et les peines de sa brève existence...

Mes yeux s’emplissaient de larmes, et, en les levant vers le ciel

étoilé, il me semblait que c’étaient les notes jaillies de ce frêle

gosier qui épinglaient la voûte bleue, comme la cible constellée de

clous d’or au jeu de la fléchette!

Parfois, aussi, me pelotonnant contre la terre, me faisant toute petite,

comme une enfant éplorée sur le sein de sa nourrice, j’ai étreint le sol

à pleins bras, enfoncé ma tête dans l’herbe, et défailli de tristesse, à

voir les arbres si beaux, l’horizon si vaste, le soleil si radieux, les

bêtes si bonnes--et l’humanité si mauvaise, si fermée au bien, si

rebelle aux idées de fraternité!

Et combien j’ai ri, dans les clartés de l’aube, que de chansons me sont

montées du cœur aux lèvres, quand la ferme, l’écurie, l’étable, les nids

du jardin, les chiens couchés en travers de la porte, s’éveillaient dans

la buée rose du frissonnant matin! La nature tout entière, au bord des

étangs et à l’ombre des bois, comme dans les demeures humaines,

récitait, avant de se mettre au travail ou de mordre à la prime pâture,

l’antique _Benedicite_ que l’univers balbutia, pour la première fois

après sa naissance, au septième jour de la création.

* * * * *

Hélas, depuis ce jour, les temps ont changé. Adam a enfanté Caïn; la

vermine humaine a pullulé sur la terre; et, avec elle, tous les fléaux

s’y sont abattus: la guerre, la famine, la maladie, la misère!

La misère!... On la retrouve jusqu’ici, près de cette maison perdue en

pleine forêt où je viens chercher quelques semaines de repos.

Tout le long des routes, passent, harassés de fatigue, des hommes et des

adolescents, dont les pieds nus s’éraflent aux cailloux du chemin. Ils

portent, au bout d’un bâton, leurs gros souliers de cuir, à semelle

épaisse, et un mince paquet noué dans un mouchoir usé--tout leur bagage,

toute leur fortune!

Une veste de toile, un pantalon qui fut de drap avant que d’être rapiécé

à toutes les étapes du voyage, une ceinture de laine rouge, les trois

quarts du temps pas de chemise, voilà pour le costume. Et il a,

là-dessus, tant plu, tant venté, les tristes étoffes ont été si

encroûtées de poussière, si roussies par la canicule, qu’elles sont

devenues d’innomable ton.

Ne reste maintenant de nuance visible que celle du lambeau de serge qui

ceint les reins de ces vagabonds malgré eux: une tache pourpre dans le

gris de leur misère, une tache couleur de meurtre, couleur d’incendie...

Ce sont les errants, les parias du travail! L’ouvrage a manqué, en leur

pays, et ils sont partis au hasard, louer leurs bras, louer leur

courage, à quiconque, en échange, voudrait leur donner un morceau de

pain.

Aujourd’hui ici, demain là; regardés en méfiance par ceux mêmes qui les

emploient; interrogés durement par les gendarmes; arrêtés dès qu’un

crime est commis dans la région; relâchés, repris, interrogés, libérés

encore, pour aller un peu plus loin subir les mêmes outrages, endurer

les mêmes peines--quel destin est leur!

Ce ne sont, pourtant, ni des malfaiteurs, ni des mendiants: ce sont des

ouvriers!

L’un d’entre eux, un jour, m’a cependant tendu la main, mais avec quel

mot!

Comme il était jeune et solide, j’eus un regard de sotte surprise:

--Pour m’aider à vivre! fit-il gravement.

Car personne ne s’occupe de leur sort, ne se soucie de les «aider à

vivre»! Cela coûterait si peu, pourtant, quelques grands hangars qui

serviraient d’abri, sur les routes de France, à ces sans-logis!

N’en serait-il pas mieux que de voir des hommes, nos semblables, nos

frères en humanité, traîner au long des sentes leurs pattes endolories,

comme des bêtes blessées et traquées?

Ils finissent par en prendre l’allure, la marche oblique, l’œil

suppliant et fauve à la fois... Et cela ne vaut rien, pour la sécurité

d’un pays, que des êtres innocents soient traités en suspects, qu’ils

retournent à l’animalité par le trop de misère--et qu’une patrie ne

puisse nourrir ceux qu’elle a enfantés!

* * * * *

Une patrie!...

C’est en les regardant, ces déshérités, que l’on comprend combien est

troublante la théorie des sans-patrie.

Une fois, sur le grand chemin, un garçon de quinze ans, semblable à ceux

dont je viens de parler, demandait s’il y avait loin encore jusqu’au

prochain hameau.

On le renseigna. Puis, une question me vint:

--Où allez-vous ainsi?

--Je ne sais pas; toujours tout droit!

Il marchait vers l’Est.

--Toujours tout droit, c’est la frontière... c’est l’Allemagne?

Il eut un geste découragé:

--Pourvu que je mange! fit-il.

Et, tandis qu’il reprenait sa route, je regardai les champs où les

moissons blondes et lourdes oscillaient sous le soleil.

Je me disais que la terre, notre terre française, si féconde, si riche,

produit bien de quoi nourrir ses fils; que nos vignes n’ont pas été

plantées, que nos blés ne mûrissent pas, pour que des petits de cet âge

s’en aillent mendier au vainqueur, par-delà le Rhin, une croûte de

seigle, une lampée de houblon; que le sol, l’air, l’eau, sont à tous de

par le fait de naître; et qu’il y a, dans ce qui se passe, au rebours

des vœux de la nature, un crime de lèse-humanité!

Pages mystiques · 第 10 / 68 题