LE MAITRE D’ÉCOLE

Deux lignes brèves dans un journal, deux lignes que tout précédent

commentaire affaiblirait, m’ont emplie de tristesse et d’horreur. Les

voici:

«Pampelune, 25 janvier.--Le maître d’école de Sabajanes est mort de

faim.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Allez donc vanter la gloire de ce temps, les étapes du progrès, la

marche en avant de la civilisation, les Congrès solennels, les

Expositions triomphantes, l’air asservi, l’eau domptée, le sol fouillé

jusqu’aux moelles, la foudre domestiquée, la Science reine--et regardez,

en ce bourg d’Espagne, le pauvre cadavre aux yeux glauques, qui témoigne

contre tel orgueil!

Le voilà, votre progrès! La voilà, votre civilisation! La voici, votre

science!

Tandis que les peuplades les plus sauvages, les hordes les plus féroces,

les races les plus primitives, ont toujours une poignée de grains, des

fruits, un quartier de phoque ou d’iguane pour le savant de la tribu

(celui qui sait le nom des étoiles, connaît la marche de la lune, les

herbes qui guérissent, les maladies des troupeaux, et fixe, sur le

papyrus, l’histoire des chefs vaillants), ici, chez nous, en Europe, à

côté des celliers pleins, des granges débordantes, aspirant peut-être,

en son dernier souffle, l’odeur du pain chaud qui cuit dans les fours,

un instituteur meurt de faim!

Ah! que pèsent vos Panthéons, vos Sorbonnes, vos Facultés, vos toges

bordées d’hermine, vos lexiques marqués de signets, tout le papier que

vous avez noirci depuis des siècles, à côté de cette bière que des

paysans ont portée en terre sur leurs épaules... la déclarant légère,

eux--le défunt était si maigre!

Ce qui a dû se passer dans cette âme, pourtant! Quel désespoir a aidé la

famine en son œuvre de destruction! Cette mort-là n’est pas la mort par

accident, brutale, mais clémente dans sa promptitude: la mort qui fait

jaillir tout le sang de l’être comme d’un fût d’où la bonde a sauté; qui

éventre d’un coup de faulx comme le taureau éventre d’un coup de corne;

qui fait éclater le crâne comme une grenade trop mûre où, de l’écorce

rougie, s’éparpillent les pépins blancs de la cervelle!

Non, la mort par la faim est sournoise, lente, tenace... Elle grignote

l’homme du bout de ses dents de squelette, sans se presser; se régalant

d’autant plus que le supplice dure davantage, que la victime offre plus

de résistance, et, diminuée à chaque atteinte, garde cependant le

pouvoir de gémir et d’implorer.

C’est la femelle de Shylock, cette Camarde aux yeux caves, usurière

implacable qui n’a rien prêté aux pauvres que leur misérable vie, et

vient se rembourser par acomptes, en livres de chair!

--Mais je n’ai eu ni bonheur, ni gloire, ni richesse! J’ai subi

l’existence, je l’ai traînée comme un fardeau, je ne dois rien au sort

pour souffrir ainsi! clame le malheureux.

--Tu as vécu: donc tu m’appartiens! riposte la Mort en ricanant.

Et comme la souffrance humaine l’amuse, elle met cinq jours à tuer!

* * * * *

Cinq jours! Ce que cela fait d’heures! Ce que cela fait de minutes!

Et je me figure le misérable homme enfermé en sa maison, une maison

toute blanche contre laquelle un jasmin s’étirait, une maison fleurie

d’orangers et de lauriers-roses, pleine de parfums et pleine de soleil.

Pas d’élèves ou trop peu d’élèves; des mois en retard; un surcroît de

charge peut-être (une mère ou une sœur au loin que l’on espérait faire

venir un jour), enfin plus un sou, plus de crédit... et la fierté

indicible qui préserve des abaissements!

Les deux premiers jours, il avait pu faire sa classe. Des vertiges, des

suées, le mot arrêté tout à coup sur ses lèvres, comme s’il avait voulu

mâcher son savoir pour tromper sa faim.

Mais, après la seconde nuit, nuit de fièvre et de délire, il avait

compris que c’était fini; et était venu, en chancelant, pousser le

verrou de la porte, d’un geste large, comme s’il eût tiré un rideau de

fer entre lui et le monde des vivants.

Puis il s’était assis--pour attendre!

Quels tournoiements inconscients de bête en cage, quels sanglots muets

avaient dû se heurter aux murailles! Il avait invoqué désespérément la

Madone de plâtre, impassible en sa niche; il avait commencé un brouillon

de supplique au recteur, embrouillant les lettres, tachant la page,

comme un scribe novice; il avait arraché les gourmands de vigne qui

entraient par la fenêtre et les avait broutés goulument, tel que

chevreau en maraude; puis était retombé dans un coin, hagard, à demi

fou...

Et toute sa vie, alors, avait défilé devant lui.

Sa vie! C’était la peine d’avoir rêvé d’idéal; c’était la peine, fils de

paysan ou fils d’ouvrier, d’avoir déserté la charrue, d’avoir renié

l’établi, les besognes qui rendent les mains calleuses, les âpres

travaux qui font se voûter la taille des hauts laboureurs!

Les parents flattés dans leur orgueil, sentant monter leur race,

l’avaient encouragé en ses visées. Il n’était pas très fort, avait du

goût à l’étude: on lui épargnerait toutes les fatigues des rudes

métiers; il aurait un habit de drap, et jouerait avec les enfants du

patron dans le même préau.

Plus tard, quand l’expérience lui avait appris que, sauf hasards

inespérés, il en est de la science comme de tout: qu’on ne peut arriver

aux sommets que si le pain, même sec, est toujours à portée de la main,

sur la table des laboratoires, sur le bureau des légistes, il s’était

résigné.

Les déceptions lui avaient élevé l’âme, et un autre songe le hantait

maintenant. Il ne serait--il le fallait bien!--ni un grand médecin ni un

grand professeur, puisque les inscriptions, les cours, l’avenir assuré

des jeunes bourgeois n’étaient pas faits pour lui.

Mais il se dévouerait aux petits, il leur donnerait, en quelque humble

école de village ou de faubourg, la clef de toute chose; il leur ferait

balbutier les premiers bégaiements du savoir humain; et, tout ce qu’il

avait eu d’ambition, il le placerait sur ces têtes blondes et brunes qui

auraient peut-être--qui sait?--la chance de pouvoir avancer plus loin

que lui.

Ainsi, il payerait sa dette à ses origines plébéiennes, reviendrait au

berceau natal.

Pauvre homme! Il était arrivé en ce pays; avait lutté tant qu’il avait

pu contre les hostilités cupides de terriens préférant bien envoyer leur

progéniture aux champs qu’à la classe; avait déployé plus de diplomatie

qu’il n’en faut à un ambassadeur; avait usé sa peine et sa jeunesse

contre les résistances têtues de rustres au front barré.

Pas de femme: qui eût voulu l’épouser? Pas d’enfants: qui les eût

nourris? L’existence d’un prêtre laïque, avec toutes les obligations du

ministère, et sans la sainteté de l’état!

Et maintenant, c’est fini... il faut mourir!

Malgré lui, ses poings se lèvent vers le ciel:

--Ah! maudit soit le jour qui m’a vu naître; maudits, les flancs qui

m’ont porté; maudite, l’Isis dont les mamelles sont restées de marbre

sous mes lèvres desséchées!... Que ne suis-je resté artisan! J’aurais eu

le travail joyeux, dans l’atelier où le rabot chante en frisant les

copeaux blonds! J’aurais eu les samedis de paye et les dimanches de

joie! J’aurais eu une compagne courageuse et tendre, qui m’aurait aidé

de sa vaillance aux jours de misère; j’aurais eu des petits qui

m’auraient délassé, le soir, en me grimpant aux genoux!... Que ne

suis-je un laboureur! J’aurais empli mes poumons de l’air des bois et

des plaines; j’aurais enfoncé mes pieds dans la bonne terre qui, elle,

n’est point marâtre à qui s’y dévoue! Je me serais grisé de l’odeur des

foins, j’aurais bu à la première gerbe, à la santé des vignes, à la

beauté des moissons!... Oh! que la mort vienne donc! J’ai tant gâché ma

vie!

Et la mort est venue.

Inquiets, le troisième jour, les villageois se sont décidés à enfoncer

la porte. On a trouvé, dans un coin, une sorte de squelette accroupi,

les crocs enfoncés dans les poings...

* * * * *

Comment de pareils faits peuvent-ils se produire? Comment la vieille

Université n’en tremble-t-elle pas sur ses bases?

L’opinion publique, à l’annonce de tels crimes, la soufflette,

cependant, à tour de bras, l’antique _Alma parens_--qui n’a d’égards, de

préférences, de génuflexions, et d’argent, que pour les arrivés; qui

gâche, en prix grotesques, les legs de ses fanatiques, et ne pense pas à

augmenter d’un décime le traitement de ses dévoués.

L’État est coupable aussi. Dans tous les pays du monde, il soigne ce

qu’on est convenu d’appeler «l’enseignement supérieur»; il le mijote,

couvre d’honneurs, de distinctions, de faveurs de toute sorte ceux qui

le dirigent.

L’enseignement primaire est, de sa part, l’objet de soins d’autre

nature. Il le réglemente, le laïcise--et laisse mourir, ou à peu près,

de faim ceux qui l’exercent!

J’ai parlé, au début, de civilisation. Eh bien, moi qui aime les

enfants, moi qui en ai, je crois que nous commencerons à être civilisés

quand l’instituteur héritera d’un peu de la vénération dont on entoure

la nourrice.

L’instituteur représente la seconde étape de l’existence du marmot. Il

lui torche le cerveau; lui enseigne à ouvrir les yeux; fixe son regard

sur telle ou telle lueur inconnue; lui apprend à diriger ses idées,

comme l’autre lui a appris à orienter ses gestes; le berce avec les

légendes de l’histoire--et les jambages maladroits que le petit trace

avec effort marquent les premiers pas de sa pensée sur le grand chemin

de la vie.

Cela mérite le respect... et le pain!

Pages mystiques · 第 9 / 68 题