Guère rien autre à regarder, dans cet effondrement du siècle; guère rien
autre à suivre, le long de la voie douloureuse où se traîne l’humanité;
guère rien autre à aimer, à vénérer, à bénir: ceux qui souffrent et ceux
qui croient!
Plus on avance dans le mépris de tout; plus s’écroulent les façades
d’hypocrisie qui masquent l’édifice social, pourri jusqu’aux charpentes;
plus s’entassent les scandales, les hontes, les attentats féroces commis
par les forts sur les faibles--plus la croix des primitives légendes
resplendit sur la pourpre des couchants, le _velum_ écarlate tendu par
le soleil... le seul drapeau rouge que la police regarde d’en bas, sans
pouvoir y mettre la main!
Je me rappelle, voilà des années, on enterrait Arnaud: un membre de la
Commune qui, en Mai 71, ici, fut quelque peu ministre et, en juin
suivant, pour vivre, vendait des pommes de terre frites sur le pont de
Westminster.
Les gardiens de la paix avaient «chargé» le cercueil, parce qu’on
l’avait recouvert d’un pan de laine vermillon. Ce drap mortuaire avait
été arraché; la bière avait failli rouler dans le ruisseau; les fleurs
des couronnes avaient été hachées par la lame des sabres...
On était quinze cents, avant la charge: on s’était retrouvé trois cents
après--marchant encadrés d’une triple haie d’agents, sous ce ciel glacé
d’hiver, comme un convoi de prisonniers.
Et voilà qu’au cimetière, au-dessus du petit groupe des socialistes,
sans armes, et serré autour de ses orateurs, au-dessus de la cohorte
formidable, armée, prête à l’attaque, des servants du pouvoir, tout à
coup, le ciel avait resplendi.
Depuis quelques instants déjà, les paroles tombaient lentes, lourdes,
comme des gouttes de brume dans le crépuscule; le jour s’éloignait,
triste et las. Et, soudain, l’astre faisait un dernier effort, semait de
rubis la neige éparse sur le sol, allumait la rampe des givres, au
fronton des arbres, embrasait la nue!
Et Longuet--s’en souvient-il?--sa longue silhouette éperdue tendue toute
vers le zénith, en appelait à la nature du fratricide des hommes;
exultait, pour le mort, de cette apothéose posthume; triomphait de
l’impuissance policière à confisquer l’étendard de révolte arboré
là-haut.
Moi, je regardais, invinciblement attirée, une petite croix de bois qui
se profilait au-dessus de la tête du tribun, dépassant son geste,
dominant sa voix; une petite croix humble, mesquine, sans relief ni
dorures, posée comme un crucifix de pauvre sur le cœur du soleil
mourant...
* * * * *
Et je me disais--au risque d’être traitée de pétroleuse par les dévots
et de bondieusarde par les athées--que ces deux grandes forces: l’Église
et le Socialisme, se rencontreraient un jour; feraient cause commune
contre l’ennemi commun.
On ne tenait guère compte, alors, dans le monde révolutionnaire, des
tentatives généreuses ébauchées en ce sens. Les chefs, seuls ou presque
seuls à les connaître, préféraient les voir ignorées de leurs
troupes--la concurrence ne fait jamais plaisir!
Puis, ce grand souffle de tendresse, cet élan invincible vers
l’universelle étreinte, emporterait comme fétus les personnelles
ambitions, les calculs égoïstes, les manigances de celui-ci, les
convoitises de celui-là, tout ce qui grouille en l’âme d’un
«parlementaire», tout ce qui hante les états-majors!
Or donc, non seulement on empêchait les fraternelles paroles d’arriver à
la foule, mais encore, par avance, on excitait ses méfiances, ses peurs,
ses rétivités d’éternelle dupe. Ainsi, les candidatures seraient bien
gardées!
Et voilà que, malgré tout, l’esprit populaire a brisé ses entraves, a
échappé aux séquestrations fanatiques ou spéculatrices.
En même temps, le bas clergé retournait davantage à ses origines.
Fils de paysans, fils d’ouvriers, enfants de pauvres pris par la
vocation ou par le hasard, mais gardant, sous la robe de grossière
étoffe, le souvenir des épreuves familiales, des affronts subis, des
douleurs supportées; curés de campagne crevant de faim, et faisant
pourtant l’aumône; desservants de faubourgs, blagués par les paroissiens
et les aimant quand même; et jusqu’à ces missionnaires, revenus des
contrées lointaines, mutilés par les sauvages ou minés par les fièvres,
tout ce peuple en soutane tend les bras vers le peuple en blouse qui
peine, qui souffre, souhaite justice, et réclame son dû!
Jusqu’à des princes de l’Église, des glorieux, des sérénissimes, de ceux
qui ont au doigt l’améthyste épiscopale, de ceux que revêt la pourpre
cardinalice, qui quittent le dais où voltige l’effeuillement des roses;
arrêtent du geste le balancement des encensoirs devant leur face;
repoussent, du bout de la sandale, les tapis tendus à leurs pas, et s’en
vont à pied, dans la boue, dans la nuit, le long des ports, près des
usines, servir de médiateurs aux grèves, d’intermédiaires entre le
Capital et le Travail!
On voit John Burns, «l’agitateur», aidé dans ses revendications
légitimes par Mgr Manning, l’archevêque de Londres, par Mgr Newman! Le
cardinal Lavigerie dirige le socialisme noir; prend en main la cause des
Arabes contre les exactions de la conquête; parle haut et ferme en
faveur de l’Humanité--même à la Patrie!
Et le Père de la chrétienté, le successeur de saint Pierre, prépare et
annonce au monde l’Encyclique qui, pour la première fois, non au point
de vue évangélique, mais au point de vue social, va parler aux patrons
de leurs devoirs et aux ouvriers de leurs droits!
* * * * *
C’est que tout se tient, tout s’enchaîne... dans le despotisme comme
dans la liberté!
Le jour où a été voté l’article 7, le jour où les agents ont traîné,
hors des couvents, de vieux prêtres qui ne se défendaient point, ont
apposé les scellés sur les chapelles et mis Dieu sous séquestre--tandis
que la multitude, ravie, flattée par ses maîtres du jour dans ce qu’elle
a de préjugés sans noblesse, d’hostilités sans grandeur, criait _bis_ et
criait bravo--il s’est trouvé des indépendants pour protester au nom de
la liberté, pour dire aux applaudisseurs: «Gare! l’arme est à deux
tranchants; votre tour viendra!»
Il est venu. Les expulsions de socialistes ont suivi les expulsions de
religieux; les salles de réunion ont été fermées comme avaient été
fermées les églises; ainsi que des prédicateurs avaient été affamés,
pour quelques paroles imprudentes, ainsi des orateurs de meetings ont
été mis en quarantaine, chassés de leur emploi, condamnés à la ruine ou
au cachot.
Et les persécuteurs étaient les mêmes, qui frappaient ainsi les croyants
et les convaincus: le cœur et le cerveau de la nation. Eux, en sont le
ventre: les joyeux satisfaits, haïsseurs d’enthousiasmes, mépriseurs de
pauvres, reniant Dieu, qui les gêne, et le peuple qui leur fait peur!
Ce sont eux qui ont lancé la cavalerie contre les femmes de Vicq,
humbles chrétiennes coupables d’avoir voulu garder les Sœurs dans leur
école; ce sont eux qui, dans le Nord, ont pressé la gâchette des fusils
contre des fillettes chantant la _Marseillaise_ et réclamant des
prisonniers.
Oui, c’est parce que vous avez applaudi aux premières violences,
frappant des gens d’opinions adverses, ô socialistes; c’est parce
qu’alors vous avez fait passer la tortueuse politique avant le droit
pur; c’est parce qu’un unanime cri de protestation ne s’est pas élevé en
ce pays, que les vôtres sont aujourd’hui atteints, couchés sanglants par
les balles dans le cimetière de Fourmies!
Regardez avec quel soin les journaux gouvernementaux essaient
d’atténuer, de diminuer l’admirable rôle de l’abbé Margerin; comme ils
ont frayeur de cette alliance entre le prolétaire et l’apôtre; comme ils
sentent qu’elle fait ressortir davantage la misérable conduite des
autorités civiles--des autorités, cause, par leur manque de sang-froid,
de miséricorde, et de courage, que cette République, comme lady Macbeth,
a désormais aux mains une tache que toute l’eau des océans, tous les
parfums de l’Arabie n’arriveraient pas à laver!
Reportez-vous à l’admirable dessin, la page d’histoire poignante tracée
par Willette dans le _Courrier français_?
Sur la place de Fourmies, des enfants, des jeunes filles sont étendus,
voilés de pénombre, parmi des flaques de sang. Debout, cigare au bec,
képi galonné en tête, se tient M. le préfet Isaac. Et sous ses pieds--ô
douleur! ô honte!--le drapeau du 145e gît...
S’ils croient qu’on leur pardonnera cela: l’armée mêlée à cette
boucherie, nos petits troupiers tirant dans de la chair française,
inaugurant le Lebel contre ceux de leur race, contre ceux de leur pays!
Sur le champ de bataille de Fourmies (puisqu’il y a pour nos gouvernants
d’autres champs de bataille que la frontière mutilée), regardez donc qui
sont les deux hommes faisant leur devoir comme des héros, s’élançant au
cœur du péril, ramassant les blessés, sans souci des décharges
imminentes?
Ce sont les deux alliées de demain: la blouse et la soutane--le prêtre
et l’ouvrier!