V. HUGO.

(_Contemplations_.)

Elle élève et divinise le cœur des hommes, cette pitié sainte qui efface

les discordes de la triste humanité, supprime ses haines, absout ses

crimes; paye la rançon de tendresse qui rachète les pires erreurs, les

pires iniquités; permet au monde de subsister encore, de n’être point

émietté, à travers l’univers, par le pied indigné du Destin, de n’être

point broyé par le tonnerre vengeur.

C’est d’elle que naissent les nobles initiatives, les élans généreux;

elle surgit entre les partis avec le geste des Sabines séparant leurs

frères de leurs époux, interposant, entre les glaives acérés, une chair

renouant les uns aux autres par de subtils liens.

Dans les guerres étrangères, c’est elle qui, lorsque l’ignoble Tueuse a

fait sa besogne: fendu des fronts, ouvert des ventres, défoncé des

poitrines, répandu tant de sang que le sol est rougi comme d’un champ de

trèfles en fleur, c’est elle qui arrive, les mains pleines de baumes et

de bénédictions.

Elle console les agonisants, ferme leurs yeux d’une furtive caresse;

accourt à l’appel des blessés, les berce dans ses bras comme des enfants

malades, panse doucement leurs plaies hideuses--fait œuvre de vie,

enfin, où le fléau avait fait œuvre de mort!

Dans les guerres civiles, c’est son bras qui détourne l’arme du

vainqueur. Elle intervient entre les inexorables et les vaincus; ruse,

s’il le faut, pour arracher ceux-ci à ceux-là; embrase les âmes les plus

vulgaires; pousse les êtres les moins épris de sacrifice à se dévouer, à

risquer leur repos, leur renom, la béate sérénité de leur existence,

pour sauver qui, la veille, était encore l’ennemi.

Elle est le mal béni des heureux, l’éveil lancinant de leur conscience,

le sens douloureux qui les rattache à la masse des misérables et des

souffrants...

Ceux-là, ces misérables, ces souffrants, ont droit d’être impitoyables,

parce que le hasard ne leur a dévolu en partage que les tristesses et

les rancœurs de la vie. Du berceau, où la couchette crevée faisait

paille comme en la crèche de Bethléem, au cercueil mal joint où la boue

entre tout de suite, ils n’ont connu que les maigres couches où s’étend

le désespoir: les lits d’hôtels borgnes hantés de vermine, les bancs

d’où la police vous chasse, le sol des massifs, le matelas d’hôpital, le

marbre de la Morgue...

Pourquoi seraient-ils bons, puisque la destinée leur est si méchante? Et

de qui auraient-ils pitié--puisque, au-dessous d’eux, il n’y a plus

rien?

* * * * *

C’est donc une vertu d’heureux; et quiconque ne la ressent pas,

quiconque ne s’applique pas à la ressentir, mérite de se voir arracher

les faveurs du sort. Il en est le détenteur indigne, comme si,

dépositaire d’un capital, à charge d’en servir les intérêts, il

frustrait ses cohéritiers, gardait le tout.

Et non seulement quant à l’argent, les droits de la pitié sont

imprescriptibles, mais aussi quant à la dose de tendresse que chaque

être, l’ayant reçue, a mission de répartir.

Certes, on aime ses parents, ses enfants, par-dessus toute chose!

Néanmoins, malheur à qui se confine en ces égoïstes affections; n’aime

que la chair de sa chair, les visages pareils au sien, les créatures

familières dont le geste, la voix, sont le reflet ou l’écho de sa propre

individualité. C’est s’aimer encore sous la forme d’autrui!

Tandis qu’il faut ménager en son cœur, comme en un gâteau des Rois, la

part des pauvres; et, si l’on triche, tâcher que la fève soit pour eux!

Par «pauvres», je n’entends pas seulement ceux qui n’ont point monnaie

en poche; mais tous ceux qui, de par le monde, sont dénués d’aide, de

protection, d’assistance; tous ceux qui, voyageurs las, frappent à la

porte--pour qui l’on rompt le pain de l’espoir; et qui se désaltèrent

des claires larmes de miséricorde tombant de vos prunelles sur leurs

lèvres brûlées!

C’est pour ceux-là qu’on doit garder le meilleur de soi, car à ceux-là

il est le plus nécessaire... sans leur demander d’où ils viennent ni où

ils vont; quelle patrie les a vus naître, vers quel pays ils s’en vont

mourir!

--Tu es mon frère, ô homme qui passes et dont je ne sais rien! Mon toit

est le tien, ma table est la tienne; et aussi mon patrimoine, qui n’en

sera pas moins léger si, au départ, ton bagage est plus lourd. Ta mère,

comme la mienne, t’a porté en ses flancs élargis; et même lorsque ton

langage me demeure énigme, mes yeux lisent en tes yeux la joie de l’abri

trouvé, de l’hospitalité reçue. Si ta conscience est mauvaise, ou qu’il

y ait du sang sur tes mains, tais-toi, je ne veux rien savoir! Mon rôle

n’est pas de juger, mais de secourir: j’ai nom pitié, point

châtiment!...

Oui, il a raison, le poète, il faut courber l’orgueil de ses sentiments;

ne pas s’isoler sur les cimes; ne pas faire de sa compassion une sorte

de prix Monthyon décernable à la seule vertu.

Quel mérite y a-t-il à chérir le soleil, les fleurs, les choses

éclatantes et souriantes de la création? Tout le monde en raffole--et

c’est peut-être parce que, seules, elles accaparent toutes les louanges,

tous les hommages, que l’ombre est traîtresse, que la laideur est

haineuse, que les plantes indigentes ont l’air sournois et méchant!

C’est dans cette ombre qu’il faut plonger; c’est pour cette laideur

qu’il faut avoir un sourire tendre; ce sont ces mauvaises herbes qu’il

faut cueillir et nouer d’un ruban éclatant, comme les roses superbes;

comme les lys fastueux.

... Pour les consoler!

* * * * *

J’ai parlé du gâteau des Rois, tout à l’heure, et de la part des

pauvres.

En de certains pays candides, dans ces hameaux perdus où le clocher

«montre du doigt le ciel», on fait la part à Dieu.

A la lueur des chandelles, sur la vaste table où toute la lignée est

accoudée, l’aïeule, avec un grand signe de croix, taille, en pleine pâte

dorée et fumante, un beau morceau: la première portion! On la pose dans

une assiette, avec une verrée de vin clairet, sur le rebord extérieur de

la fenêtre.

Après la fête, chacun s’en va coucher. Et, au matin, rien ne reste de

l’offrande, que des miettes couleur de blé mur, et une goutte de rubis

qui tremble dans le verre grossier: «Dieu est venu.»

Qui a mangé, qui a bu? Nul ne le sait! C’est quelqu’un, sans doute, qui

avait soif et qui avait faim--pourquoi chercher davantage?

Était-ce un brave homme, était-ce un coquin, un malfaiteur ou un

malheureux, ce chemineau qui s’est arrêté une minute, les pieds sur la

neige, le front sous les étoiles, perdu dans le grand silence des nuits

de gel; et qui ensuite a repris sa marche, l’estomac moins vide, le

cerveau réchauffé, chantant peut-être, doucement, pour ne point

réveiller les bonnes gens, un refrain du jadis heureux?

Qu’importe!

C’est ainsi qu’il faut procéder pour la pitié: l’accorder sans

parcimonie, sans mesure, sans restriction, sans espoir de retour,

surtout; la laisser prendre par qui passe, puisque celui-là en a besoin,

et tourner la tête par respect du mystère; laisser les intérêts humains

accuser, discuter, railler... et se dire comme les humbles croyants de

village: «Dieu est venu!»

Pages mystiques · 第 7 / 68 题