Aujourd'hui, 29 novembre, je suis sorti de bonne heure, pour une
promenade à pied qui peut-être sera longue, une promenade dont l'idée
m'est venue cette nuit, tandis que mon caïque me ramenait de ... de
là-bas.... Midi sonnait, quand j'ai quitté la rue de Brousse. J'ai
déjeuné chez le marchand de laitage du quartier Karakeuy. Puis, j'ai
traversé la Corne d'Or.
Et me voilà dans Stamboul. Au bout du pont, j'ai pris la première rue à
droite,--comme autrefois....
Je marche maintenant sur le pavé herbeux, entre les maisons de bois
silencieuses, parmi la solitude ensoleillée de l'immense ville qui a
l'air d'un village mort.
Cyprès, figuiers, acacias;--chaumières mêlées aux conaks des beys et
des pachas;--tombes éparpillées partout;--et parfois, de très loin en
très loin, un passant grave qui croise ma route, sans jamais me donner
plus d'un regard....
Je ne vais pas au hasard. J'ai dessein--d'abord, de refaire aujourd'hui
pas à pas, ma première promenade dans Stamboul, cette promenade qui est
restée au plus profond de ma mémoire, cette promenade de laquelle tant
de choses sont nées,--mortes à présent....
La mosquée de Suleïman, pour commencer. Première étape, courte. Voici
déjà l'ogive de vieilles pierres par où l'on accède à l'esplanade
carrée, vaste comme une plaine. Et voici la mosquée géante, avec son
bouillonnement de coupoles pareilles aux dunes de sable que le simoun
agglomère en grappes....
Voici les quatre minarets, raides et hautains comme quatre lances, et
qui ont l'air de prêcher, du haut de leur triple balcon, les quatre
vertus que l'Islam préfère: la fidélité, le courage, l'indulgence pour
les faibles, et la haine pour les méchants....
Je veux entrer.... Je veux contempler les colonnes du temple d'Éphèse,
celles qui ont déjà vu passer quatre dieux.
... Mais je ne regarderai pas le turbeh de Sultane Roxelane, qui vola
ses fils à Sultane Hasséki.
* * * * *
En vérité, ce n'est pas une promenade, c'est un pèlerinage que je fais.
Mais c'est qu'aussi j'ai mes raisons de croire que je ne vivrai plus
de bien longs jours dans cette Turquie qui m'est devenue, peu à peu,
passionnément chère....
Je poursuis maintenant, dans le labyrinthe des petites rues qui vont de
la mosquée de Sultan Suleïman à la mosquée de Sultan Sélim.
... Étrange, au même carrefour qu'il y a deux mois, la même pauvresse
se tient accroupie, son enfant sur ses genoux ... la même, oui ... je
ne me trompe pas. J'hésite une seconde: j'ai tant envie de lui donner
un peu d'argent!... mais je sais qu'elle va refuser. Non, peut-être! je
me souviens, il faut offrir à son petit.... D'ailleurs, à présent, je
parle turc, je ne suis plus tout à fait un Infidèle. Je m'approche, je
l'appelle très respectueusement «ma mère», et, vite, je vide ma bourse
dans la menotte. Il y a quantité d'argent dans ma bourse: sept, huit
piécettes, qui valent au moins cinq francs de France! Un regard étonné
m'arrive à travers l'étamine épaisse du tcharchaf, et le merci prend
une forme que je n'attendais pas, et qui me trouble: «Soyez heureux par
l'amour de celle à qui vous pensez....»
* * * * *
Des rues encore, beaucoup de rues, bordées de maisons ou de tombeaux.
Voici mon quartier, Kara-Goumrouk, et je commence à bien m'y
reconnaître. Tout à l'heure, l'immense citerne byzantine va me barrer
le chemin. Oui. Et voici ma propre maison, où je n'ai dormi qu'une
fois. Mais je n'entre pas encore.
Pas encore. Je veux revoir auparavant la cour de cette Sélimié-Djami
qui est ma mosquée à moi, maintenant que j'habite ici.... Je veux
revoir la cour aux vieux cyprès, sous l'ombre desquels, le jour de la
première promenade, nous nous sommes reposés très longtemps, «celle à
qui je pense» et moi.
Je me souviens: Nous avons mangé des sucreries achetées par elle chez
Hadji-Békir, le confiseur turc à la mode. Cela m'ennuie de ne pas avoir
de sucreries à manger ici, aujourd'hui....
Quatre longs regards pour les quatre murs cloîtrés, enluminés de leurs
vives faïences, et me voilà de nouveau sur le pas de la porte voûtée.
J'hésite maintenant....
J'hésite. Il faudrait d'abord pour bien suivre l'ancien itinéraire,
pousser jusqu'à la porte d'Andrinople, et sortir des murs de la ville,
et m'asseoir dans le grand cimetière d'Aziyadé.... Mais cela, plus
tard.--un peu plus tard. L'heure viendra, d'entrer dans le cimetière
farouche.... Pour le moment, c'est au turbeh de Hasséki que je songe.
Je voudrais bien y aller, j'aurais besoin d'y aller ... pour y faire
une prière ... mais c'est très loin d'ici, à plus d'une lieue. Quelle
heure est-il? Deux heures moins cinq, déjà! Oh! je n'ai pas le temps.
Même, il faut que je me hâte.
Vite, à la citerne, et à ma maison!... La rue est déserte comme
toujours. Certainement pas une âme ne m'a vu ouvrir ma petite porte de
bois neuf, et la refermer derrière moi.
* * * * *
Les grillages de lattes croisées, qu'on appelle en turc des kéfès,
me protègent contre tout coup d'œil indiscret d'un voisin ou d'un
passant.
Une chambre turque est le plus inviolable des sanctuaires.... Celle-ci
est jolie: les rideaux en soie de Brousse, achetés l'autre jour,
pendent aux fenêtres, le mangal de cuivre luit au milieu du plancher....
Et, drapé sur le mannequin d'osier, voici le costume de hanoum,--de
dame turque voilée, mystérieuse, inconnaissable;--et sur une tablette,
le petit poignard damasquiné, à manche de jade, à la lame aiguë.
* * * * *
Je ... je crois que je vais dormir.
Oui. Je dors.
Je dors.... Quand on dort, on fait des rêves, n'est-ce pas? des rêves
étranges ... des rêves sanglants....
* * * * *
La nuit. La nuit très noire. Je suis ... je suis réveillé ...
réveillé du sommeil et du rêve ... et déjà, bien loin de la maison de
Kara-Goumrouk: voici le grand pont qui passe la Corne d'Or ...
Il y a des réverbères, sur le pont. Je m'arrête sous la lueur qui
danse.... Il me semble que j'oublie quelque chose.... Oui, c'est bien
cela. Ce papier ... ce papier.... Je le déplie, je le lis. Je le relis.
C'est bien cela: j'oubliais quelque chose. Un papier,--un papier
inutile,--cela se déchire évidemment ... comme ceci, deux, quatre,
huit, seize, trente-deux, soixante-quatre morceaux, que le vent propice
emporte, disperse, noie dans la mer profonde.
Je remonte vers Péra, en prenant par le quartier de Top-Hané.
A main droite, entre deux maisons, voici quelques tombes, des tombes
blanches qui luisent faiblement sous les étoiles.... La lune n'est
qu'un croissant très mince....
Quelle paix, quelle paix! N'est-ce pas, en somme, une joie, dormir
parmi des tombes pareilles, quand on s'est longtemps agité de
l'agitation vaine, brutale et malfaisante de la vie?