Atik Ali pacha habite au cœur de Stamboul, à deux pas du
Séraskiérat, un conak austère en bordure sur une route tout à fait
silencieuse.
Le conak lui-même n'est pas moins silencieux. Atik Ali pacha est un
vieil homme, grave et doux, comme le sont la plupart des Osmanlis. Les
parents qui vivent sous son toit,--l'hospitalité turque n'a point de
bornes,--sont vieux comme leur hôte, et vieux aussi les domestiques,
tous anciens soldats ou paysans. Seul, le fils d'Atik Ali, Hamdi bey,
amène parfois dans la maison calme le rire sonore de ses camarades de
régiment: Hamdi bey est capitaine aux hussards; et Atik Ali pacha, fier
de ce bel officier qui est son fils, accueille avec amitié les jeunes
hommes qui portent le même dolman vert et le même tarbouch d'astrakan.
D'ailleurs, souvent empli de sabres et de hausse-cols, le conak n'en
est guère plus brillant: car la jeunesse turque a gardé intact le
respect qu'on rendait jadis aux barbes blanches. Et l'on contient sa
voix devant Atik Ali pacha.
Nous déjeunons dans une salle vaste et fraîche, plafonnée à la turque
de peintures aux vives couleurs. Et je goûte le contraste de ces deux
hommes: Atik Ali, Mehmed Djaleddin. Atik Ali pacha, plus vieux que
Mehmed de vingt ans, n'est que général--_fékir_;--et l'on devine vite,
à voir ses yeux pensifs et ses cheveux de neige, que les intrigues
de palais n'ont jamais été le fait de ce vieillard. Mehmed Djaleddin
pacha, maréchal et tout-puissant favori de Sa Majesté, a jadis fait ses
premières armes sous le commandement d'Atik Ali, déjà chef d'escadron.
Mais Mehmed, né de race princière, et page au harem impérial pour
ses débuts, était, avant même d'avoir porté l'épée, désigné pour une
carrière rapide et éclatante.
Partout ailleurs qu'en Turquie, je crois bien qu'entre deux officiers
si différents par leur destin, un abîme existerait, qu'aucune amitié
ne pourrait combler. Mais la Turquie est la seule terre au monde
d'où l'envie soit exclue, parce que les Turcs sont les seuls vrais
démocrates que je sache. (J'ai vu hier, à la porte du Séraskiérat, le
ministre de la guerre faire attendre son carrosse pour qu'un décrotteur
de la rue lui cirât les souliers; le décrotteur et le ministre se
traitaient l'un et l'autre d'_effendi,_ et se saluaient avec une
affabilité égale.) Aussi Atik Ali n'en veut pas du tout à Mehmed
d'être maréchal et de n'avoir pas cinquante ans. Et c'est Mehmed qui
s'incline bas devant son ancien chef et qui le nomme «son père», car la
vieillesse seule est vénérée sur la terre d'Allah.
Nous mangeons à la turque, naturellement. Rien de trop exotique,
d'ailleurs. La cuisine turque est proche parente de la cuisine
française. Du mouton rissolé à la broche--_chich kébab_;--du mouton en
sauce--_orman kébab_;--des légumes d'Europe; du riz; un irréprochable
pilaf; des feuilles de vigne farcies; des laitages; le _yohourt_
acidulé, et le célèbre _kaïmak_, pour lequel on enferme les bufflesses
dans des étables obscures. Enfin des fruits: l'admirable raisin
d'Anatolie, plus gros que les _panses_ provençales, et plus savoureux
que le chasselas de Fontainebleau.
Bien entendu, point de femmes à table. Atik Ali pacha est marié, et
Hamdi bey de même, et Mehmed Djaleddin aussi. Mais les dames musulmanes
ne paraissent pas dans le logis des hommes, dans le _sélamlick_.
Le _haremlick_, muré et grillé, voilà leur part. Elles en sortent
d'ailleurs comme bon leur semble, pour se promener, faire leurs
emplettes, rendre visite à leurs amies, et bavarder comme il leur plaît
dans les cours de mosquées. Même, à tout bien peser, les mœurs
turques donnent peut-être aux femmes plus de vraie liberté que nos
mœurs d'Occident[1]: un mari français n'accepterait probablement pas
certaines prérogatives que s'arrogent les harems, et auxquelles nul
mari de l'Islam ne voit rien à reprendre. Mais en revanche, la maison
conjugale est ici partagée en deux, et l'époux seul a le droit de
franchir la cloison-frontière.
Nous sommes dix convives, tous soldats. C'est en l'honneur de Mehmed
Djaleddin pacha, décoré de l'Imtiaz, qu'est donné le repas. Mais nul
compliment indiscret ou balourd n'est infligé au maréchal. Être brave,
cela est tout simple pour des Turcs. Et seulement, à l'entrée, chacun
des officiers présents a salué Mehmed un peu plus bas qu'il n'est de
règle.
On cause familièrement, sans étiquette. Un capitaine d'état-major,
frais arrivé d'Allemagne, où il achevait, dans un régiment
d'artillerie, son stage réglementaire, donne en quatre mots son
impression sur l'armée prussienne:
--Excellents officiers. Exécrables soldats.
Mehmed pacha me regarde:
--Monsieur le colonel, voilà peut-être qui vous étonne. Vos écrivains
militaires français vous rebattent les oreilles des vertus miraculeuses
du soldat allemand. Nous, Osmanlis, qui faisons en Allemagne nos études
théoriques et nos stages d'application, sommes d'un avis différent.
Le vieil Atik Ali hoche la tête: de son temps, c'était à Paris, non à
Berlin, que les Turcs apprenaient l'art de la guerre.
--Izzet bey, vous entendez le pacha: expliquez à monsieur le colonel
pourquoi vous jugez avec tant de sévérité les hommes de là-bas?
Izzet bey s'exécute de très bonne grâce. Bien entendu, tout
l'état-major turc parle français comme s'il sortait de Saint-Cyr.
--Mon colonel, les Allemands sont des mécaniques. Ça obéit
magnifiquement, surtout aux ordres appuyés de coups de bottes. Mais
ça n'est propre qu'à obéir. Point d'initiative, point d'intelligence;
et presque pas de bravoure. Nos paysans d'Anatolie, que Nasreddin
hodja disait pareils à leurs buffles, sont, en comparaison, subtils et
délurés.
J'interroge:
--«Nasreddin hodja»?
Tous rient. Atik Ali pacha m'explique:
--Nasreddin hodja est, après Karagheuz, le philosophe national des
Osmanlis.
--Moitié Ésope, moitié Socrate, ajoute Mehmed pacha.--Un peu Sancho
quelquefois. Ses mille et une aventures sont un trésor. Hamdi bey, vous
qui êtes un conteur, réjouissez le colonel.
--Un matin,--commence Hamdi bey, Nasreddin hodja éveille sa femme
dès la dernière étoile éteinte: «Femme, j'irai aujourd'hui dans la
forêt, couper notre bois d'hiver.--Tu iras, dit la femme, _inshallah_
(s'il plaît à Dieu)!--«_Inshallah?_» riposte Nasreddin, frondeur,
pourquoi, «_inshallah?_» J'irai, s'il me plaît, et non s'il plaît à
un autre.--Soit, dit la femme dévote. Tu iras, s'il te plaît, mais
aussi s'il plaît à Dieu: _inshallah!_--Il n'y a point d'_inshallah_
là-dedans», dit Nasreddin hodja. Et pour persuader sa femme, il la
bat très fort. Après quoi il sort et s'en va dans la forêt. Mais, en
chemin, il rencontre le vali qui va à la chasse. «Holà, Nasreddin,
manant, viens rabattre notre gibier.--Excellence, je....--Tu répliques?
Qu'on le batte, _inshallah!_, et qu'il vienne.» Tout le jour, et
jusqu'à la première étoile allumée, Nasreddin hodja court les sentiers,
rabat le gibier vivant et porte le gibier mort. On le congédie ensuite,
sans backchich. A la nuit close, il frappe à sa propre porte, les mains
vides, l'estomac creux et l'échine rompue. «Allah nous garde des djins!
crie sa femme effrayée. Qui donc frappe si tard?» Et Nasreddin hodja,
penaud, de dire: «C'est moi-même.... Ouvre.... _inshallah!!_»
Nous buvons maintenant un café admirable, dans des tasses à zarfs
d'argent ancien. Et l'on apporte, non pas des narghilés vulgaires, mais
des tchibouks d'autrefois, en bois de jasmin, longs comme les deux bras.
Le fumoir d'Atik Ali pacha est un atelier. Le vieux chef occupe
ses loisirs en peignant, avec une minutie de petite fille, des
aquarelles,--natures mortes ou paysages. Sur des étagères, une
collection assez belle de verres turcs ou vénitiens met aux quatre murs
une ribambelle d'arcs-en-ciel qui rehaussent agréablement le coloris un
peu terne des œuvres d'Atik Ali pacha.
Cependant, les tchibouks sont fumés. On n'a parlé, sous le toit de mon
hôte, ni politique, ni femmes. Et l'on n'a point médit du prochain.
Près de suivre Mehmed pacha, qui salue déjà son ancien général, je
regarde une aquarelle: trois chênes gigantesques, dont la silhouette
éveille en moi je ne sais quels souvenirs....
--Vous les reconnaissez?--dit Atik Ali, souriant.--Ce sont des arbres
de France. Je les ai peints il y a très longtemps, dans la forêt de
Fontainebleau. Autrefois, nous faisions nos stages d'application dans
votre armée....
Il va prendre, dans une vitrine, un tout petit verre de cristal turc,
rayé de bandes dépolies.
--Monsieur le colonel, acceptez ceci en souvenir d'un vieil homme
auquel vous avez fait aujourd'hui beaucoup d'honneur. C'est un verre
à vin d'Ismidt.... Vous savez? Le vin d'Ismidt que le Prophète nous a
permis.--Et quand vous retournerez dans votre France, saluez de ma part
les beaux chênes de la forêt de Fontainebleau.
[1] Quand la page ci-dessus fut écrite,--le 28 juin 1906--l'admirable
roman de Pierre Loti: _Les Désenchantées_, n'avait pas encore paru. Et
l'auteur ne croyait pas nécessaire d'appuyer davantage sur cette _vraie
liberté_ que les mœurs turques consentent à la femme. Aujourd'hui,
beaucoup de lecteurs l'accuseront peut-être d'avoir écrit très
légèrement....
Il n'en est rien, pourtant. Qu'on veuille bien relire avec attention
_Les Désenchantées_: on constatera que les dames turques, héroïnes de
ce livre, sont _de très grandes dames_ appartenant, non seulement à
l'aristocratie, mais à la Cour, et jouissant toutes d'au moins cent
mille livres de rentes. Pour ces dames-là, oui, la loi de l'Islam
est dure. Dans nul pays plus qu'en Turquie, fortune n'est synonyme
d'esclavage. Fortune, cela veut dire: eunuques, suivantes, conak fermé,
carrosse,--autant de geôliers, autant de geôles.--Mais l'immense
majorité des femmes de Turquie n'ont point de nègres et vont à pied.
Et celles-ci que le contact de l'Europe n'a pas encore détraquées
trop profondément, vivent en vérité plus libres, plus maîtresses sous
leur toit, que ne sont nos femmes à nous. Quel est, par exemple,
le mari occidental qui accepterait d'abandonner complètement à sa
femme l'éducation de ses filles, et même de ses fils, jusqu'à ce que
celles-là soient femmes et ceux-ci adolescents?