Soirée diplomatique, hier à Péra, chez Sa Haute Excellence Piali bey,
ministre des affaires étrangères.
Piali bey n'est pas musulman. Il est raya,--sujet chrétien,
vassal.--Mais dans la pauvre Turquie d'aujourd'hui, l'Europe et le
Christianisme commandent en maîtres. Et le Padischah lui-même, Khalife
et Vicaire du Prophète, s'en remet à des giaours du soin d'administrer
ses peuples.
C'est triste, et comique à la fois. Dans le plus somptueux des salons
de Piali bey, ministre ottoman, est encadré, à la place d'honneur,
un parchemin papal: _Piali bey Sokili et madame Sokili, son épouse,
humblement prosternés aux pieds de Sa Sainteté, implorent avec
humilité, foi et ferveur, le secours spirituel de sa bénédiction
apostolique_.... Où sont les vizirs d'autrefois!
Piali bey reçoit, en frac, et le plastron barré du grand cordon vert.
N'était le fez obligatoire, on prendrait Piali bey pour n'importe
quelle Excellence d'Occident. Et madame Sokili, visage, bras et gorge
nus, fait les honneurs de sa maison, et se mêle aux hommes, comme une
Infidèle qu'elle est. Cela sent la fin de l'Islam.
Tout de même, hier soir, le héros de la fête fut un Croyant. J'étais
arrivé depuis une demi-heure, et je faisais ma cour à une ambassadrice
d'âge canonique, quand un remous soudain se produisit. Piali bey,
le premier, fendant la foule de ses hôtes, se précipitait au-devant
d'un nouveau venu. Et madame Sokili, plantant là tout un lot de dames
importantes, traversait le bal presque en courant. Ahuri, je regardai
la porte, m'attendant à voir un souverain.
Ce fut Mehmed Djaleddin pacha qui entra. Piali bey le conduisait,
lui prodiguant révérence sur révérence. De toutes parts, les gens
s'empressaient. Deux ambassadeurs accoururent et saluèrent bas. Le
vieux duc de Villaviciosa, dont les soixante-quinze ans ne se dérangent
guère que pour des princes, vint du fond du salon tendre la main au
maréchal.
Mehmed pacha souriait, avec quelques haussements d'épaules. Je vis
alors qu'il portait une décoration très rare, et que le Sultan ne
donne habituellement qu'aux Altesses: l'Imtiaz en brillants. Narcisse
Boucher, à cet instant, s'approchait. Je me joignis à mon chef, et je
m'inclinai après lui devant Mehmed, et je bredouillai à tout hasard:
--Je félicite Votre Excellence....
Mais, me voyant, il protesta:
--Ah non, monsieur le colonel! pas entre soldats. Vous en auriez fait
autant, et cela ne vaut pas la peine.
Intrigué, je questionnai Narcisse Boucher....
--Comment, vous ne savez pas? Mais c'est l'histoire du Sélamlick
d'hier, la bagarre des zouaves de la garde.
--Une bagarre?
--Eh oui! Le Sultan, trois fois de suite, s'est fait escorter au
Sélamlick par les sergents du régiment albanais. Le régiment arabe,
furieux, a voulu donner l'assaut à la caserne favorisée. Les Albanais
ont riposté à coups de fusil tirés par les fenêtres, et, leurs
adversaires reculant pour attendre du renfort, ils sont à leur tour
descendus dans la rue. Aussitôt bataille rangée, blessés et morts. Le
colonel arabe, plus excité que personne, poussait ses soldats au lieu
de les retenir. Les casernes, vous le savez, sont à cinq cents mètres
d'Yildiz. Le Sultan, entendant le vacarme, s'inquiète. En grande hâte,
il donne l'ordre au ministre de la guerre d'aller imposer la paix aux
batailleurs. Mais le ministre est mal reçu. On tire même sur lui, et il
doit tourner bride. Mehmed Djaleddin était au Palais. «Voulez-vous que
j'y aille?» dit-il au Sultan. Le Sultan s'empresse d'accepter. Mehmed
part tout seul à cheval, dans l'uniforme où vous le voyez, et commence
par traverser le champ de bataille, au pas, sous une grêle de balles,
histoire d'être bien vu et reconnu. Après quoi par le flanc gauche! Il
marche droit au colonel arabe, et lui brûle la cervelle au milieu de
son régiment. Une douche d'eau froide n'aurait pas si bien calmé tous
ces bougres. La seconde d'après, on aurait entendu voler une mouche.
Ils connaissent Mehmed, ils l'ont vu sur les champs de bataille de
Thessalie. Les casernes ont été réintégrées dare-dare. Et le Sultan a
trouvé que ça valait l'Imtiaz.
Moi aussi, je le trouve. Et je retournai vers le maréchal:
--Votre Excellence excusera ma sottise de tout à l'heure: je suis
devenu tellement bon Turc que je vis à Stamboul bien plus qu'à Péra; et
j'ignorais encore, il y a cinq minutes, comment cette plaque-là était
venue sur votre poitrine. Mais maintenant que je n'ignore plus, vous me
permettrez de vous renouveler, à bon escient, mon hommage. M'est avis
que c'est surtout un soldat qui a le droit de vous féliciter....
--Pour avoir essuyé un peu de fusillade, comme c'est le devoir strict
de notre métier?
--Pour avoir essuyé la fusillade de vos propres soldats, un jour de
vulgaire émeute, et risqué d'être abattu par mégarde, sans gloire ni
grandeur.
Il rit, et ses yeux étincelèrent:
--Allons donc, monsieur le colonel! Les vrais soldats, dont je suis
et dont vous êtes, savent mourir ou tuer n'importe où et n'importe
comment. Il n'est pas besoin de drapeaux ni de musique!
Piali bey revenait, accaparant son hôte. Je traversai les salons. Il
n'y avait là aucune femme qui valût selon moi qu'on causât avec elle.
Lady Falkland n'était pas venue; et je n'aperçus en fait de Française
que la petite Terrail, qui dansait avec son mari, comme de juste.
Les toilettes étaient élégantes, voire bien portées. Le monde
diplomatique, minutieusement copié par le «Tout-Péra», maintient ici
le goût féminin à un niveau acceptable. En outre, Piali bey ne reçoit
pas la simple bourgeoisie. Mais son bal, s'il y gagnait en brillant,
y perdait en pittoresque. Je n'eus pas le plaisir d'apercevoir
mesdemoiselles Kolouri, ni d'entendre le français spécial qui se parle
dans le milieu grec. A peine si je pus saisir au vol cette phrase
d'une fort belle dame, originaire de ce milieu, mais acclimatée dans
les sphères officielles, depuis que son mari, banquier, a gagné force
millions dans je ne sais quelle spéculation audacieuse: «Mademoiselle
Une Telle? Dieu sait ce qu'elle aura de dot: n'oubliez pas que sa mère
a déjà trois autres enfants, et _un cinquième dans la rue_». Je sais
que cela veut dire «en route». Mais cette rue métaphorique me comble
toujours de joie.
N'importe. Les salons n'offraient aucune attraction bien notable. Le
fumoir, par contre, était intéressant. Dès que j'y entrai, Narcisse
Boucher, assis au milieu d'un groupe, me fit signe d'approcher et
d'écouter.
Un gros homme à mine de juif allemand, constellé de croix et de bagues,
prenait toute la terre à témoin d'une injustice déplorable, dont il se
prétendait la victime.
--Ah! larmoyait-il, je puis bien attester le bon Dieu et ses saints que
j'ai fait le possible et l'impossible! Quatre heures d'horloge, j'ai
tenu le premier secrétaire de Sa Majesté comme je vous tiens, par le
bouton de l'habit! Mais autant discuter avec une borne. Des sourires
et des compliments, tant qu'on en veut. D'argent, point. Et à tous
les raisonnements, la même réponse: «Je suis bien de votre avis; mais
Sa Majesté ne peut pas donner une livre de plus.» Quand il s'agit de
restituer aux trois quarts de l'Arabie toute sa prospérité antique!
Il s'épongeait le front. Narcisse Boucher, bonhomme, compatit:
--C'est vrai que la garantie kilométrique n'est pas exorbitante. Mais
enfin, n'est-ce pas? vous avez la concession. C'est le principal.
--C'est le principal ... pour l'Arabie, oui! Le chemin de fer sera
fait. Mais nos pauvres actionnaires ne s'engraisseront pas de leurs
dividendes.
--Bah! ils sont déjà gras....
Narcisse Boucher se levait, et je le suivis dans l'embrasure d'une
fenêtre:
--Vous l'avez entendu? me chuchota-t-il, goguenard. C'est Frederlow
le Prussien, l'homme des wagons et des rails. Vous êtes au courant
de son affaire? Il veut relier la Mecque et Mascate, à travers cinq
cents lieues de sables et de cailloux. Naturellement, ça ne rapportera
jamais un centime: il n'y a pas un habitant sur tout le parcours, et
d'ailleurs, le transit par mer coûtera trois fois moins. Mais le Sultan
paiera la garantie kilométrique, et le bénéfice sera tout de même
coquet.
--Mais Frederlow se plaint du chiffre?
--Vous êtes jeune, vous! Écoutez un peu, vous allez rire!
Et Narcisse Boucher se retourna vers l'Allemand:
--A propos, vos études sont finies, je suppose? quelle sera la longueur
totale de la ligne?
Le gros homme leva les deux bras au ciel:
--Seigneur! c'est bien là le pire: nous comptions sur deux mille neuf
cents kilomètres; mais ce désert de Dalma est criblé de précipices; et
la faible contribution du gouvernement ne nous permet pas d'entamer de
trop grands ouvrages d'art....
--Bref, combien?
--Trois mille six cents, sept cents....
Narcisse Boucher ricana en sourdine:
--Hein, colonel? vous admirez le truc: on accepte le chiffre du
sultan, pour la garantie kilométrique; mais on ajoute des kilomètres
en proportion. En fin de compte, on y gagne. Sans parler de l'économie
qu'on réalise sur les viaducs, réduits à leur plus simple expression.
Il ne coûtera pas cher d'établissement, le chemin de fer de Mascate.
Ces braves Turcs, hein? Ils en ont, une laine de mouton!
Candidement, je m'indignai:
--Mais comment le Sultan accepte-t-il?...
--Le Sultan? mon pauvre colonel! derrière Frederlow, il y a
l'ambassadeur allemand; et derrière l'ambassadeur allemand,
l'Allemagne. Il faut bien avaler la sauce, allez!
Dans la porte s'encadra la haute stature de Mehmed Djaleddin.
Frederlow, l'ayant vu, s'était tu soudain.
Mehmed vint à moi:
--Monsieur le colonel, je voudrais vous transmettre une invitation....
--Je suis à vos ordres, monsieur le maréchal.
Il me prit à part:
--Je n'use pas de diplomatie, vous le savez. Voici: je ne veux pas
que vous jugiez notre pays sur des réceptions comme celle de ce
soir.... Oh! à Dieu ne plaise que je juge mes hôtes! mais ils sont
chrétiens,--et les chrétiens de Turquie ne sont pas de vrais Osmanlis.
Alors, acceptez-vous de venir déjeuner, mardi prochain, chez un de mes
amis, musulman? Je ne puis vous avoir chez moi, vous savez pourquoi....
--Je sais....
--Mais mon vieux compagnon le général Atik Ali pacha, qui n'a pas, lui,
l'honneur redoutable d'entrer chaque matin au palais d'Yildiz, sera
joyeux d'accueillir à sa table mon convive. Voulez-vous?
--Certes!
--Bon. Chez Atik Ali pacha, je vous promets au moins--bref regard vers
l'homme au chemin de fer--que vous ne rencontrerez pas d'Allemand. A
vous, Français, cela doit plaire.