16 octobre.

Soirée diplomatique, hier à Péra, chez Sa Haute Excellence Piali bey,

ministre des affaires étrangères.

Piali bey n'est pas musulman. Il est raya,--sujet chrétien,

vassal.--Mais dans la pauvre Turquie d'aujourd'hui, l'Europe et le

Christianisme commandent en maîtres. Et le Padischah lui-même, Khalife

et Vicaire du Prophète, s'en remet à des giaours du soin d'administrer

ses peuples.

C'est triste, et comique à la fois. Dans le plus somptueux des salons

de Piali bey, ministre ottoman, est encadré, à la place d'honneur,

un parchemin papal: _Piali bey Sokili et madame Sokili, son épouse,

humblement prosternés aux pieds de Sa Sainteté, implorent avec

humilité, foi et ferveur, le secours spirituel de sa bénédiction

apostolique_.... Où sont les vizirs d'autrefois!

Piali bey reçoit, en frac, et le plastron barré du grand cordon vert.

N'était le fez obligatoire, on prendrait Piali bey pour n'importe

quelle Excellence d'Occident. Et madame Sokili, visage, bras et gorge

nus, fait les honneurs de sa maison, et se mêle aux hommes, comme une

Infidèle qu'elle est. Cela sent la fin de l'Islam.

Tout de même, hier soir, le héros de la fête fut un Croyant. J'étais

arrivé depuis une demi-heure, et je faisais ma cour à une ambassadrice

d'âge canonique, quand un remous soudain se produisit. Piali bey,

le premier, fendant la foule de ses hôtes, se précipitait au-devant

d'un nouveau venu. Et madame Sokili, plantant là tout un lot de dames

importantes, traversait le bal presque en courant. Ahuri, je regardai

la porte, m'attendant à voir un souverain.

Ce fut Mehmed Djaleddin pacha qui entra. Piali bey le conduisait,

lui prodiguant révérence sur révérence. De toutes parts, les gens

s'empressaient. Deux ambassadeurs accoururent et saluèrent bas. Le

vieux duc de Villaviciosa, dont les soixante-quinze ans ne se dérangent

guère que pour des princes, vint du fond du salon tendre la main au

maréchal.

Mehmed pacha souriait, avec quelques haussements d'épaules. Je vis

alors qu'il portait une décoration très rare, et que le Sultan ne

donne habituellement qu'aux Altesses: l'Imtiaz en brillants. Narcisse

Boucher, à cet instant, s'approchait. Je me joignis à mon chef, et je

m'inclinai après lui devant Mehmed, et je bredouillai à tout hasard:

--Je félicite Votre Excellence....

Mais, me voyant, il protesta:

--Ah non, monsieur le colonel! pas entre soldats. Vous en auriez fait

autant, et cela ne vaut pas la peine.

Intrigué, je questionnai Narcisse Boucher....

--Comment, vous ne savez pas? Mais c'est l'histoire du Sélamlick

d'hier, la bagarre des zouaves de la garde.

--Une bagarre?

--Eh oui! Le Sultan, trois fois de suite, s'est fait escorter au

Sélamlick par les sergents du régiment albanais. Le régiment arabe,

furieux, a voulu donner l'assaut à la caserne favorisée. Les Albanais

ont riposté à coups de fusil tirés par les fenêtres, et, leurs

adversaires reculant pour attendre du renfort, ils sont à leur tour

descendus dans la rue. Aussitôt bataille rangée, blessés et morts. Le

colonel arabe, plus excité que personne, poussait ses soldats au lieu

de les retenir. Les casernes, vous le savez, sont à cinq cents mètres

d'Yildiz. Le Sultan, entendant le vacarme, s'inquiète. En grande hâte,

il donne l'ordre au ministre de la guerre d'aller imposer la paix aux

batailleurs. Mais le ministre est mal reçu. On tire même sur lui, et il

doit tourner bride. Mehmed Djaleddin était au Palais. «Voulez-vous que

j'y aille?» dit-il au Sultan. Le Sultan s'empresse d'accepter. Mehmed

part tout seul à cheval, dans l'uniforme où vous le voyez, et commence

par traverser le champ de bataille, au pas, sous une grêle de balles,

histoire d'être bien vu et reconnu. Après quoi par le flanc gauche! Il

marche droit au colonel arabe, et lui brûle la cervelle au milieu de

son régiment. Une douche d'eau froide n'aurait pas si bien calmé tous

ces bougres. La seconde d'après, on aurait entendu voler une mouche.

Ils connaissent Mehmed, ils l'ont vu sur les champs de bataille de

Thessalie. Les casernes ont été réintégrées dare-dare. Et le Sultan a

trouvé que ça valait l'Imtiaz.

Moi aussi, je le trouve. Et je retournai vers le maréchal:

--Votre Excellence excusera ma sottise de tout à l'heure: je suis

devenu tellement bon Turc que je vis à Stamboul bien plus qu'à Péra; et

j'ignorais encore, il y a cinq minutes, comment cette plaque-là était

venue sur votre poitrine. Mais maintenant que je n'ignore plus, vous me

permettrez de vous renouveler, à bon escient, mon hommage. M'est avis

que c'est surtout un soldat qui a le droit de vous féliciter....

--Pour avoir essuyé un peu de fusillade, comme c'est le devoir strict

de notre métier?

--Pour avoir essuyé la fusillade de vos propres soldats, un jour de

vulgaire émeute, et risqué d'être abattu par mégarde, sans gloire ni

grandeur.

Il rit, et ses yeux étincelèrent:

--Allons donc, monsieur le colonel! Les vrais soldats, dont je suis

et dont vous êtes, savent mourir ou tuer n'importe où et n'importe

comment. Il n'est pas besoin de drapeaux ni de musique!

Piali bey revenait, accaparant son hôte. Je traversai les salons. Il

n'y avait là aucune femme qui valût selon moi qu'on causât avec elle.

Lady Falkland n'était pas venue; et je n'aperçus en fait de Française

que la petite Terrail, qui dansait avec son mari, comme de juste.

Les toilettes étaient élégantes, voire bien portées. Le monde

diplomatique, minutieusement copié par le «Tout-Péra», maintient ici

le goût féminin à un niveau acceptable. En outre, Piali bey ne reçoit

pas la simple bourgeoisie. Mais son bal, s'il y gagnait en brillant,

y perdait en pittoresque. Je n'eus pas le plaisir d'apercevoir

mesdemoiselles Kolouri, ni d'entendre le français spécial qui se parle

dans le milieu grec. A peine si je pus saisir au vol cette phrase

d'une fort belle dame, originaire de ce milieu, mais acclimatée dans

les sphères officielles, depuis que son mari, banquier, a gagné force

millions dans je ne sais quelle spéculation audacieuse: «Mademoiselle

Une Telle? Dieu sait ce qu'elle aura de dot: n'oubliez pas que sa mère

a déjà trois autres enfants, et _un cinquième dans la rue_». Je sais

que cela veut dire «en route». Mais cette rue métaphorique me comble

toujours de joie.

N'importe. Les salons n'offraient aucune attraction bien notable. Le

fumoir, par contre, était intéressant. Dès que j'y entrai, Narcisse

Boucher, assis au milieu d'un groupe, me fit signe d'approcher et

d'écouter.

Un gros homme à mine de juif allemand, constellé de croix et de bagues,

prenait toute la terre à témoin d'une injustice déplorable, dont il se

prétendait la victime.

--Ah! larmoyait-il, je puis bien attester le bon Dieu et ses saints que

j'ai fait le possible et l'impossible! Quatre heures d'horloge, j'ai

tenu le premier secrétaire de Sa Majesté comme je vous tiens, par le

bouton de l'habit! Mais autant discuter avec une borne. Des sourires

et des compliments, tant qu'on en veut. D'argent, point. Et à tous

les raisonnements, la même réponse: «Je suis bien de votre avis; mais

Sa Majesté ne peut pas donner une livre de plus.» Quand il s'agit de

restituer aux trois quarts de l'Arabie toute sa prospérité antique!

Il s'épongeait le front. Narcisse Boucher, bonhomme, compatit:

--C'est vrai que la garantie kilométrique n'est pas exorbitante. Mais

enfin, n'est-ce pas? vous avez la concession. C'est le principal.

--C'est le principal ... pour l'Arabie, oui! Le chemin de fer sera

fait. Mais nos pauvres actionnaires ne s'engraisseront pas de leurs

dividendes.

--Bah! ils sont déjà gras....

Narcisse Boucher se levait, et je le suivis dans l'embrasure d'une

fenêtre:

--Vous l'avez entendu? me chuchota-t-il, goguenard. C'est Frederlow

le Prussien, l'homme des wagons et des rails. Vous êtes au courant

de son affaire? Il veut relier la Mecque et Mascate, à travers cinq

cents lieues de sables et de cailloux. Naturellement, ça ne rapportera

jamais un centime: il n'y a pas un habitant sur tout le parcours, et

d'ailleurs, le transit par mer coûtera trois fois moins. Mais le Sultan

paiera la garantie kilométrique, et le bénéfice sera tout de même

coquet.

--Mais Frederlow se plaint du chiffre?

--Vous êtes jeune, vous! Écoutez un peu, vous allez rire!

Et Narcisse Boucher se retourna vers l'Allemand:

--A propos, vos études sont finies, je suppose? quelle sera la longueur

totale de la ligne?

Le gros homme leva les deux bras au ciel:

--Seigneur! c'est bien là le pire: nous comptions sur deux mille neuf

cents kilomètres; mais ce désert de Dalma est criblé de précipices; et

la faible contribution du gouvernement ne nous permet pas d'entamer de

trop grands ouvrages d'art....

--Bref, combien?

--Trois mille six cents, sept cents....

Narcisse Boucher ricana en sourdine:

--Hein, colonel? vous admirez le truc: on accepte le chiffre du

sultan, pour la garantie kilométrique; mais on ajoute des kilomètres

en proportion. En fin de compte, on y gagne. Sans parler de l'économie

qu'on réalise sur les viaducs, réduits à leur plus simple expression.

Il ne coûtera pas cher d'établissement, le chemin de fer de Mascate.

Ces braves Turcs, hein? Ils en ont, une laine de mouton!

Candidement, je m'indignai:

--Mais comment le Sultan accepte-t-il?...

--Le Sultan? mon pauvre colonel! derrière Frederlow, il y a

l'ambassadeur allemand; et derrière l'ambassadeur allemand,

l'Allemagne. Il faut bien avaler la sauce, allez!

Dans la porte s'encadra la haute stature de Mehmed Djaleddin.

Frederlow, l'ayant vu, s'était tu soudain.

Mehmed vint à moi:

--Monsieur le colonel, je voudrais vous transmettre une invitation....

--Je suis à vos ordres, monsieur le maréchal.

Il me prit à part:

--Je n'use pas de diplomatie, vous le savez. Voici: je ne veux pas

que vous jugiez notre pays sur des réceptions comme celle de ce

soir.... Oh! à Dieu ne plaise que je juge mes hôtes! mais ils sont

chrétiens,--et les chrétiens de Turquie ne sont pas de vrais Osmanlis.

Alors, acceptez-vous de venir déjeuner, mardi prochain, chez un de mes

amis, musulman? Je ne puis vous avoir chez moi, vous savez pourquoi....

--Je sais....

--Mais mon vieux compagnon le général Atik Ali pacha, qui n'a pas, lui,

l'honneur redoutable d'entrer chaque matin au palais d'Yildiz, sera

joyeux d'accueillir à sa table mon convive. Voulez-vous?

--Certes!

--Bon. Chez Atik Ali pacha, je vous promets au moins--bref regard vers

l'homme au chemin de fer--que vous ne rencontrerez pas d'Allemand. A

vous, Français, cela doit plaire.

L'homme qui assassina: Roman · 第 36 / 71 题