XVIII

Monsieur de Sévigné, écoutez une légende d'ici.--Au commencement, Allah

créa tous les peuples. Puis, désirant qu'ils fussent tous justes et

intègres, il mit cuire de l'honnêteté dans une belle marmite. Au bout

de sept ans, l'honnêteté fut cuite à point. Allah l'avait brassée comme

il fallait avec sa grande cuillère d'or. «Va, maintenant,--dit-il à

l'Archange,--et amène-moi ceux que j'ai créés.»

L'Archange s'en fut les chercher par le monde.

Les Croyants vinrent les premiers, parce qu'ils habitent plus près de

Dieu. «Voici pour vous, hommes fidèles!» dit Allah, qui leur versa,

sans mesurer, une pleine cuillerée de la précieuse drogue. Et ils s'en

allèrent, honnêtes à tout jamais.

Les Franks vinrent à leur tour. «Voici pour vous!» dit Allah. Et ce fut

une deuxième ration, aussi large que la première.

Vinrent enfin les Idolâtres. «Voici, pour vous, pauvres gens!» Et la

troisième cuillerée tomba.

Il ne restait plus grand'chose dans la marmite....

«Seigneur, Seigneur!--cria tout à coup l'Archange,--voici les Juifs

et les Persans, que nous avions oubliés!» Allah, pris de court,

retourna la marmite; mais, même en grattant le fond et en récurant

les bords, il ne put emplir qu'une seule et dernière cuillerée. «Tant

pis!--dit-il.--Les Juifs et les Persans se partageront cela.»

Et les Juifs et les Persans s'en allèrent, moitié plus fourbes et

voleurs que ne sont les Idolâtres, les Franks et les Croyants. Il ne

restait plus une goutte d'honnêteté dans la marmite. Et c'est alors,

hélas! qu'arrivèrent, déplorablement en retard, les Arméniens.

Madame Érizian, non sans quelque fierté plaisante, proclame ainsi la

douteuse réputation des gens de sa race. J'aurais mauvaise grâce à

m'en plaindre: tout à l'heure, l'intervention de ma nouvelle amie, et

sa tactique, m'ont précieusement servi contre M. Carazoff, et je n'ai

guère payé mes tapis que le double de ce qu'ils valent.

En remerciement, j'ai cru pouvoir offrir à madame Érizian la moitié de

mon araba; et madame Érizian, sans façons, l'a acceptée.

Et nous roulons au-dessus de la Corne d'Or, sur l'immense pont de bois,

qui monte et qui descend, comme une piste de montagnes russes.

Madame Érizian a de beaux yeux arméniens, longs et vifs, qu'elle vous

braque en plein visage avec un aplomb tranquille de vieille femme.

--Savez-vous? je suis contente du hasard d'aujourd'hui. J'avais envie

de vous connaître, après tout ce que m'a dit Maria.

--Lady Falkland?

--Oui ... je l'appelle Maria, parce que je l'ai connue haute comme

ça ... ou presque: elle venait de se marier quand elle est arrivée à

Constantinople. Il y aura huit ans en décembre.... Elle était plutôt

jeunette, alors. Là-bas, aux Antilles, on les marie dès qu'elles sont

sevrées. Pauvre petite, va!

J'ai tout à fait la sensation d'écouter une douairière d'entre Loire et

Seine. A tel point, que je ne me tiens pas d'interrompre.

--Vous avez vécu longtemps en France?

--Moi? je n'y ai jamais mis les pieds.... C'est mon français qui vous

étonne? Mais tout le monde parle français à Constantinople....

--Pas le même français que vous.

--Ah! vous avez fréquenté chez les Grecs. Oui, ils ont un tas

d'idiotismes assez pittoresques. C'est que leurs femmes ouvrent

rarement un bouquin. Nous autres, Arméniennes, nous lisons.

--Cela vous réussit.

--Mon Dieu, oui!... Je ne sais pas faire la modeste, je vous en

préviens. Nos maris ne sont que les plus habiles tripoteurs d'argent du

monde. Mais nous, je crois, sans nous vanter, que nous sommes les plus

intelligentes de toutes les femmes.

Je me sens l'âme de saint Jean Bouche d'Or.

--Est-ce par jalousie, alors, que les Turcs vous massacrent de temps en

temps?

Elle répliqua, sans l'ombre d'un embarras?

--Non ... c'est par instinct de conservation. La loi de Darwin, tout

bonnement. S'ils ne nous assommaient pas quelquefois, nous les ferions

mourir de faim. Nous sommes trop modernes, et eux pas assez. Il n'y a

pas de notre faute, ni de la leur. Et ce n'est pas gai, cette nécessité

de s'entre-tuer....

Elle songe une minute. Notre araba escalade, d'un trot ralenti, la côte

en zigzag qui contourne Yuksek-Kaldirim.

--Au fait, nous dévions. J'avais une question sur le bout de la langue:

vous êtes un peu amoureux de Maria, n'est-ce pas?

Je tombe de mon haut,--sincèrement.

--Moi, madame? par grâce, daignez regarder la couleur de mon poil....

J'ai quarante ... j'ai plus de quarante ans.

--Oh! dites le chiffre! ça m'est égal, j'ai, moi, soixante-quatre ans!

Peu importe d'ailleurs: vous paraissez encore très jeune. Et l'âge ne

fait rien à l'affaire. Donc, vous êtes amoureux de Maria....

--Mais jamais de la vie! J'ai pour lady Falkland une sympathie très

vive, mais tout amicale. Lady Falkland est charmante, simple et bonne

de la tête aux pieds, et fort malheureuse, si je ne me trompe....

--Dieu non, vous ne vous trompez pas! Enfin, pour en finir, vous n'êtes

pas amoureux d'elle. Ça va bien, c'est ce qu'il faut. N'allez pas le

devenir, par exemple!

--N'ayez pas peur. Cependant,--simple curiosité,--pourquoi, chère

madame, cette éventualité vous paraît-elle à ce point déplorable?

--Parce que, comme vous le dites si bien, Maria est fort malheureuse

telle qu'elle est, et n'a que faire d'introduire dans sa pauvre vie

des éléments de souffrance supplémentaire. Si vous l'aimiez, vous lui

feriez mal.... Ne dites pas non: je suis trop vieille pour ne pas

savoir ce qu'aimer veut dire. Oui, vous lui feriez mal. Eh bien, pour

cette besogne-là, les ouvriers ne manquent pas: son chenapan de mari,

sa vipère de cousine, son bébé, déjà ingrat, et le Cernuwicz, et tous

les autres ... vrai, on peut se passer de vous!

Madame Érizian parle avec une énergie tout à fait bouillante. Cela me

plaît: j'aime bien les gens qui aiment bien leurs amis.

--Soyez en repos, madame: je ne ferai point de mal à lady Falkland,

ni de la façon que vous redoutiez, ni d'aucune autre. Mais à propos

de lady Falkland, voulez-vous me donner le mot d'une énigme qui

m'intrigue beaucoup? Voici: je comprends sans effort qu'il ne soit pas

très gai d'être la femme de sir Archibald; mais je n'ai jamais compris

comment il pouvait se faire que, l'étant, on ait à craindre de ne plus

l'être.... Oui: d'après les on-dit, lady Falkland courrait le risque

d'un divorce par lequel son fils lui serait arraché.--Je connais très

mal la loi anglaise. Mais je ne suppose pas que cette loi puisse ôter

un enfant à sa mère sans de valables raisons. Et en l'occurrence....

--En l'occurrence, sir Archibald, orgueilleux comme un paon, et

baronnet jusqu'au bout des ongles, n'acceptera jamais d'être séparé

du fils héritier de son nom. Il s'arrangera donc, n'importe comment,

pour que le divorce, quand divorce il y aura, soit prononcé contre sa

femme. Et il y aura divorce, car sir Archibald est puissant, et plus

retors qu'on ne le croirait, à voir sa carrure. Maria, certes, pourrait

se défendre; mais à condition d'attaquer: il faudrait qu'elle espionnât

un peu chez elle, vît ce qui s'y passe, le fît constater, et demandât

le divorce elle-même. Ce ne serait pas la mer à boire, et je vous jure

bien que moi!... Mais la pauvre petite n'a pas l'énergie de cela. Ou

plutôt, les scrupules de sa race l'arrêtent: espionner! elle ne veut

pas. C'est une Latine pur sang; elle s'encombre d'un tas de préjugés

élégants et néfastes ... et, même contre des assassins, elle refuse de

se battre au couteau.

--Que voulez-vous, chère madame? nous sommes ainsi. Moi, Latin, je

refuserais comme elle.

--Parce que vous n'avez jamais connu les batailles d'Orient, où tous

les coups sont maîtres. Tenez, l'autre jour, Maria, l'éternelle

folle, vous a donné rendez-vous dans Stamboul, pour une promenade

en tête-à-tête. Eh bien, qu'un des espions du mari vous ait surpris

tous deux, dans le cimetière de la grande muraille, peut-être que le

prétexte du divorce était trouvé.

--Allons donc!

--Ah! vous ne connaissez pas ce pays. Enfin, je vous mets en garde.

Vous voyez que ce n'est pas difficile, de faire du mal à lady

Falkland--Arabadji, _dour!_

Le cocher arrête. Nous sommes à Péra, à l'entrée d'un de ces passages

couverts qui se faufilent, au plus épais du quartier, de la rue

Cabristan à la Grand'Rue. C'est là qu'habite madame Érizian.

--Venez donc bavarder parfois au coin de mon feu, l'après-midi.

J'y suis toujours, et j'ai de bon thé. Cela vous amusera, vous, un

civilisé, de voir une sauvage d'Arménie se débrouiller parmi l'eau

chaude, la crème et le sucre?

--Une sauvage bien raffinée. Depuis combien de siècles votre famille

a-t-elle quitté la tente natale?

--Combien de siècles? Ma mère y vivait, sous cette tente, entre

Erzeroum et Erzinghian. Moi, j'y suis née, et je suis la première

de mon sang qu'on ait transplantée à Constantinople, et qui y ait

appris le français. La transformation s'est faite d'un seul coup, cher

monsieur. Quand je vous le disais, que les Arméniennes sont les plus

intelligentes de toutes les femmes!

L'homme qui assassina: Roman · 第 33 / 71 题