Monsieur de Sévigné, écoutez une légende d'ici.--Au commencement, Allah
créa tous les peuples. Puis, désirant qu'ils fussent tous justes et
intègres, il mit cuire de l'honnêteté dans une belle marmite. Au bout
de sept ans, l'honnêteté fut cuite à point. Allah l'avait brassée comme
il fallait avec sa grande cuillère d'or. «Va, maintenant,--dit-il à
l'Archange,--et amène-moi ceux que j'ai créés.»
L'Archange s'en fut les chercher par le monde.
Les Croyants vinrent les premiers, parce qu'ils habitent plus près de
Dieu. «Voici pour vous, hommes fidèles!» dit Allah, qui leur versa,
sans mesurer, une pleine cuillerée de la précieuse drogue. Et ils s'en
allèrent, honnêtes à tout jamais.
Les Franks vinrent à leur tour. «Voici pour vous!» dit Allah. Et ce fut
une deuxième ration, aussi large que la première.
Vinrent enfin les Idolâtres. «Voici, pour vous, pauvres gens!» Et la
troisième cuillerée tomba.
Il ne restait plus grand'chose dans la marmite....
«Seigneur, Seigneur!--cria tout à coup l'Archange,--voici les Juifs
et les Persans, que nous avions oubliés!» Allah, pris de court,
retourna la marmite; mais, même en grattant le fond et en récurant
les bords, il ne put emplir qu'une seule et dernière cuillerée. «Tant
pis!--dit-il.--Les Juifs et les Persans se partageront cela.»
Et les Juifs et les Persans s'en allèrent, moitié plus fourbes et
voleurs que ne sont les Idolâtres, les Franks et les Croyants. Il ne
restait plus une goutte d'honnêteté dans la marmite. Et c'est alors,
hélas! qu'arrivèrent, déplorablement en retard, les Arméniens.
Madame Érizian, non sans quelque fierté plaisante, proclame ainsi la
douteuse réputation des gens de sa race. J'aurais mauvaise grâce à
m'en plaindre: tout à l'heure, l'intervention de ma nouvelle amie, et
sa tactique, m'ont précieusement servi contre M. Carazoff, et je n'ai
guère payé mes tapis que le double de ce qu'ils valent.
En remerciement, j'ai cru pouvoir offrir à madame Érizian la moitié de
mon araba; et madame Érizian, sans façons, l'a acceptée.
Et nous roulons au-dessus de la Corne d'Or, sur l'immense pont de bois,
qui monte et qui descend, comme une piste de montagnes russes.
Madame Érizian a de beaux yeux arméniens, longs et vifs, qu'elle vous
braque en plein visage avec un aplomb tranquille de vieille femme.
--Savez-vous? je suis contente du hasard d'aujourd'hui. J'avais envie
de vous connaître, après tout ce que m'a dit Maria.
--Lady Falkland?
--Oui ... je l'appelle Maria, parce que je l'ai connue haute comme
ça ... ou presque: elle venait de se marier quand elle est arrivée à
Constantinople. Il y aura huit ans en décembre.... Elle était plutôt
jeunette, alors. Là-bas, aux Antilles, on les marie dès qu'elles sont
sevrées. Pauvre petite, va!
J'ai tout à fait la sensation d'écouter une douairière d'entre Loire et
Seine. A tel point, que je ne me tiens pas d'interrompre.
--Vous avez vécu longtemps en France?
--Moi? je n'y ai jamais mis les pieds.... C'est mon français qui vous
étonne? Mais tout le monde parle français à Constantinople....
--Pas le même français que vous.
--Ah! vous avez fréquenté chez les Grecs. Oui, ils ont un tas
d'idiotismes assez pittoresques. C'est que leurs femmes ouvrent
rarement un bouquin. Nous autres, Arméniennes, nous lisons.
--Cela vous réussit.
--Mon Dieu, oui!... Je ne sais pas faire la modeste, je vous en
préviens. Nos maris ne sont que les plus habiles tripoteurs d'argent du
monde. Mais nous, je crois, sans nous vanter, que nous sommes les plus
intelligentes de toutes les femmes.
Je me sens l'âme de saint Jean Bouche d'Or.
--Est-ce par jalousie, alors, que les Turcs vous massacrent de temps en
temps?
Elle répliqua, sans l'ombre d'un embarras?
--Non ... c'est par instinct de conservation. La loi de Darwin, tout
bonnement. S'ils ne nous assommaient pas quelquefois, nous les ferions
mourir de faim. Nous sommes trop modernes, et eux pas assez. Il n'y a
pas de notre faute, ni de la leur. Et ce n'est pas gai, cette nécessité
de s'entre-tuer....
Elle songe une minute. Notre araba escalade, d'un trot ralenti, la côte
en zigzag qui contourne Yuksek-Kaldirim.
--Au fait, nous dévions. J'avais une question sur le bout de la langue:
vous êtes un peu amoureux de Maria, n'est-ce pas?
Je tombe de mon haut,--sincèrement.
--Moi, madame? par grâce, daignez regarder la couleur de mon poil....
J'ai quarante ... j'ai plus de quarante ans.
--Oh! dites le chiffre! ça m'est égal, j'ai, moi, soixante-quatre ans!
Peu importe d'ailleurs: vous paraissez encore très jeune. Et l'âge ne
fait rien à l'affaire. Donc, vous êtes amoureux de Maria....
--Mais jamais de la vie! J'ai pour lady Falkland une sympathie très
vive, mais tout amicale. Lady Falkland est charmante, simple et bonne
de la tête aux pieds, et fort malheureuse, si je ne me trompe....
--Dieu non, vous ne vous trompez pas! Enfin, pour en finir, vous n'êtes
pas amoureux d'elle. Ça va bien, c'est ce qu'il faut. N'allez pas le
devenir, par exemple!
--N'ayez pas peur. Cependant,--simple curiosité,--pourquoi, chère
madame, cette éventualité vous paraît-elle à ce point déplorable?
--Parce que, comme vous le dites si bien, Maria est fort malheureuse
telle qu'elle est, et n'a que faire d'introduire dans sa pauvre vie
des éléments de souffrance supplémentaire. Si vous l'aimiez, vous lui
feriez mal.... Ne dites pas non: je suis trop vieille pour ne pas
savoir ce qu'aimer veut dire. Oui, vous lui feriez mal. Eh bien, pour
cette besogne-là, les ouvriers ne manquent pas: son chenapan de mari,
sa vipère de cousine, son bébé, déjà ingrat, et le Cernuwicz, et tous
les autres ... vrai, on peut se passer de vous!
Madame Érizian parle avec une énergie tout à fait bouillante. Cela me
plaît: j'aime bien les gens qui aiment bien leurs amis.
--Soyez en repos, madame: je ne ferai point de mal à lady Falkland,
ni de la façon que vous redoutiez, ni d'aucune autre. Mais à propos
de lady Falkland, voulez-vous me donner le mot d'une énigme qui
m'intrigue beaucoup? Voici: je comprends sans effort qu'il ne soit pas
très gai d'être la femme de sir Archibald; mais je n'ai jamais compris
comment il pouvait se faire que, l'étant, on ait à craindre de ne plus
l'être.... Oui: d'après les on-dit, lady Falkland courrait le risque
d'un divorce par lequel son fils lui serait arraché.--Je connais très
mal la loi anglaise. Mais je ne suppose pas que cette loi puisse ôter
un enfant à sa mère sans de valables raisons. Et en l'occurrence....
--En l'occurrence, sir Archibald, orgueilleux comme un paon, et
baronnet jusqu'au bout des ongles, n'acceptera jamais d'être séparé
du fils héritier de son nom. Il s'arrangera donc, n'importe comment,
pour que le divorce, quand divorce il y aura, soit prononcé contre sa
femme. Et il y aura divorce, car sir Archibald est puissant, et plus
retors qu'on ne le croirait, à voir sa carrure. Maria, certes, pourrait
se défendre; mais à condition d'attaquer: il faudrait qu'elle espionnât
un peu chez elle, vît ce qui s'y passe, le fît constater, et demandât
le divorce elle-même. Ce ne serait pas la mer à boire, et je vous jure
bien que moi!... Mais la pauvre petite n'a pas l'énergie de cela. Ou
plutôt, les scrupules de sa race l'arrêtent: espionner! elle ne veut
pas. C'est une Latine pur sang; elle s'encombre d'un tas de préjugés
élégants et néfastes ... et, même contre des assassins, elle refuse de
se battre au couteau.
--Que voulez-vous, chère madame? nous sommes ainsi. Moi, Latin, je
refuserais comme elle.
--Parce que vous n'avez jamais connu les batailles d'Orient, où tous
les coups sont maîtres. Tenez, l'autre jour, Maria, l'éternelle
folle, vous a donné rendez-vous dans Stamboul, pour une promenade
en tête-à-tête. Eh bien, qu'un des espions du mari vous ait surpris
tous deux, dans le cimetière de la grande muraille, peut-être que le
prétexte du divorce était trouvé.
--Allons donc!
--Ah! vous ne connaissez pas ce pays. Enfin, je vous mets en garde.
Vous voyez que ce n'est pas difficile, de faire du mal à lady
Falkland--Arabadji, _dour!_
Le cocher arrête. Nous sommes à Péra, à l'entrée d'un de ces passages
couverts qui se faufilent, au plus épais du quartier, de la rue
Cabristan à la Grand'Rue. C'est là qu'habite madame Érizian.
--Venez donc bavarder parfois au coin de mon feu, l'après-midi.
J'y suis toujours, et j'ai de bon thé. Cela vous amusera, vous, un
civilisé, de voir une sauvage d'Arménie se débrouiller parmi l'eau
chaude, la crème et le sucre?
--Une sauvage bien raffinée. Depuis combien de siècles votre famille
a-t-elle quitté la tente natale?
--Combien de siècles? Ma mère y vivait, sous cette tente, entre
Erzeroum et Erzinghian. Moi, j'y suis née, et je suis la première
de mon sang qu'on ait transplantée à Constantinople, et qui y ait
appris le français. La transformation s'est faite d'un seul coup, cher
monsieur. Quand je vous le disais, que les Arméniennes sont les plus
intelligentes de toutes les femmes!