XIX

Octobre,

Je m'étais accoutumé de ma vie de septembre, moitié campagnarde et

moitié citadine; je m'étais accoutumé aux longues traversées du

Bosphore, aux heures nonchalantes de chirket-haïrié ou de caïque. Mais

aujourd'hui que c'est fini de Thérapia et de Béicos, j'ai Stamboul pour

les oublier. Et, ma foi, je les oublie.

Stamboul est la capitale délicieuse de l'oubli. Dans ces petites rues

enchevêtrées et innombrables, qui, dès le premier jour m'ont conquis,

on respire, parmi le soleil, le silence et la solitude, je ne sais

quelle philosophie sereine qui se charge d'apaiser tous les troubles

et de consoler tous les chagrins. Si le destin, au lieu de me confiner

dans la monotonie des existences modernes, m'avait donné la tumultueuse

carrière d'un héros de roman ou de tragédie, il me semble que, vieux,

las, meurtri et rassasié de péripéties et de secousses, c'est dans

Stamboul que je serais venu me reposer et m'endormir.

Mes matinées suffisent pour ma besogne quotidienne: un attaché

militaire français n'a pas grand'chose à faire dans cette Turquie,

trop inféodée à l'Allemagne. Je n'ai qu'un ami dans le monde officiel:

Mehmed pacha. Et notre amitié doit même se contraindre à quelque

réserve apparente. Nous sommes, bon gré mal gré, deux espions, et nous

n'espionnons pas dans le même camp.

Mes soirées, plus encore ici qu'à Thérapia, sont accaparées par

les corvées mondaines. Dîners ou cure-dents, tous obligatoires et

inéluctables, je ne m'appartiens pas un soir sur sept....

Mais j'ai, bien à moi, tout le temps qui va du déjeuner au five

o'clock. Et je déjeune, exprès, très tôt, et je n'entame les visites

indispensables qu'à six heures passées, quand la nuit est venue. Et

je puis à mon aise, longuement, lentement, par grandes flâneries

fantasques, découvrir Stamboul entier, de la pointe du Sérail aux Murs,

et de la Corne d'Or à la Marmara. Déjà, j'y ai mes coins préférés.

D'abord, l'esplanade de la Suleïmanié-Djami, et la cour cloîtrée de la

mosquée de Sélim, où m'avait conduit, le premier jour, lady Falkland.

Et puis d'autres coins que je trouve un à un: une arche d'aqueduc tout

habillée de lierre, qui enjambe une minuscule rue, à deux pas du fameux

quartier d'Aboul Véfa: une vieille place dallée, où se dresse une

mosquée décrépite, qu'on appelle la mosquée des Tulipes;--et le plus

adorable des petits cafés turcs, celui de la Mahmoud pacha Djami, tout

enseveli sous d'immenses platanes.

* * * * *

Deux fois en deux semaines j'ai repris le chemin de Canlidja, et

lady Falkland m'a reçu dans son salon tapissé d'yorghès. Deux fois

lady Edith, attentive à bien importuner sa cousine, ne nous a pas

laissés seuls une minute. Mais nous avons pris de libres revanches:

quatre promenades dans notre Stamboul, quatre longs tête-à-tête dans

nos petites rues, dans nos grands cimetières ou sur les marches

de nos mosquées. Tout d'abord je m'étais souvenu des paroles de

madame Érizian, et j'avais loyalement objecté le danger de pareilles

escapades....

--Oui, je sais,--m'a-t-on répondu.--Personne ne voit plus clair que

moi dans le péril qui sans cesse me guette. Mais, mon pauvre ami,

j'aime à jouer avec ce péril. Et je ne reprends un peu conscience de ma

dignité de femme soi-disant libre, qu'à force de courage inutile et de

volontaire témérité. Donc ne me demandez jamais d'être prudente.

Je n'ai point demandé. Le courage inutile me plaît. Les femmes n'ont

pas, comme nous, le devoir d'honneur d'être braves, et quand elles le

sont, surtout sans nécessité, leur bravoure deux fois luxueuse les pare

fort élégamment.

L'homme qui assassina: Roman · 第 34 / 71 题