Monsieur Carazoff, Persan, tient à Stamboul, au premier étage d'une
maison peinte en rouge, une boutique fort achalandée, où l'on trouve
cent mille choses hétéroclites,--notamment, des turquoises et des
tapis. Aujourd'hui, j'ai rendu visite à M. Carazoff, désireux que
j'étais d'embellir mes salons de la rue de Brousse par quelques
curiosités agréables, choisies dans son assortiment.
M. Carazoff est un courtois personnage, tout vêtu de noir et coiffé
d'astrakan, comme il sied aux gens de sa nation. La politesse de M.
Carazoff est à la fois raffinée et noble. Les Juifs sont obséquieux;
les Grecs sont familiers; ce qui ne les empêche, ni les uns ni les
autres, d'être des marchands ingénieux et vite enrichis. Mais les
Persans, plus ingénieux et plus riches, savent n'être familiers ou
obséquieux que juste ce qu'il faut. Et leur tact en affaires dépasse
considérablement tout ce que nous imaginons en Occident.
Dès mon entrée chez lui, M. Carazoff me le prouve à l'évidence. Le
temps de me saluer, de m'offrir un fauteuil et de frapper dans ses
mains pour que son commis nous apporte le thé, il m'a jaugé d'un seul
coup d'œil, et sait avec certitude la sorte de client que je suis.
Français,--Français de l'Ambassade,--et riche suffisamment.--Or donc,
M. Carazoff se garde de m'offrir une babiole indigne de ma bourse,
non plus qu'aucune horreur très cher réservée «pour goût américain».
Mais tout de suite les tapis anciens, pliés et empilés dans toute
l'arrière-boutique, roulent du haut de leurs tas carrés, et déploient à
mes yeux leurs splendeurs soyeuses.
--Ceci, Siné: beau comme une tapisserie. Ceci Boukhara: beau comme
du velours. Ceci, Tchaoutchaghan: miniature, monsieur, miniature
véritable? Ceci, Mir: pièce de Musée. Ceci. Soumack: double face, et
souple! un mouchoir, un mouchoir de poche.
M. Carazoff, la dextre levée, les doigts joints, parle bas comme dans
un temple. Deux serviteurs, reculés à bonne distance, étalent les
magnifiques tissus, les froissent, et font jouer la lumière dans les
plis. Il semble que du soleil soit mêlé à la laine....
--Bonjour, monsieur Carazoff.
C'est une vieille dame à cheveux tout blancs. M. Carazoff, la main sur
le cœur, salue jusqu'à terre.
--Je vois que vous êtes en affaires. Continuez, je vous en prie.
J'attendrai dans ce fauteuil, et monsieur votre neveu va m'apporter de
cet excellent thé persan que je bois sans sucre....
Elle parle français sans le moindre accent. Je me lève:
--Madame, permettez-vous à quelqu'un qui n'est jamais pressé de vous
céder son tour? J'achète des tapis, je ne m'y connais pas du tout, et
mon choix sera bien lent....
Petite révérence à la française:
--Je permets très volontiers. Qui remercierai-je, monsieur?
--Le colonel de Sévigné.
--Je m'en doutais un peu. Je suis madame Érizian, et quelqu'un m'a
parlé de vous, pas en mal: lady Falkland....
Madame Érizian? J'ai entendu ce nom déjà. Une Arménienne, veuve, sans
enfants, qui vit assez retirée, quoique allant parfois dans le monde
diplomatique.
Cependant M. Carazoff apporte, dans une coupe, une poignée de
turquoises persanes,--petites, mais bien bleues.
--Non, monsieur Carazoff. Aujourd'hui, j'ai envie de perles. Avez-vous
une jolie perle très ronde, blanche ou légèrement rosée?
Elle se tourne vers moi:
--Nous autres. Arméniennes, nous raffolons des bijoux, vous savez:
c'est la faute à nos pères et à nos maris, qui aiment beaucoup,
beaucoup l'argent ... trop peut-être.... Cet amour-là déteint sur
nous. Mais nous, femmes, sommes plus raffinées, et au lieu de chérir
grossièrement les écus, nous chérissons leur quintessence: les
pierreries.
M. Carazoff, avec des gestes de dévotion, présente une autre coupe,
plus petite, où se mêlent des perles et des opales. Madame Érizian se
tait, s'arme d'une loupe, et regarde de tout près. Moue désappointée.
--Il n'y a rien ici, monsieur Carazoff. Allons, cherchez mieux. Ces
perles sont méprisables. Mais je parie qu'au fond de vos tiroirs....
Troisième coupe. Quatre perles seulement y luisent, douillettement
couchées dans du papier de soie.
--Ah! nous y sommes. Celle-ci ... non, elle a un défaut. Parfaitement,
un défaut. Ne vous indignez pas: j'ai de bons yeux, monsieur
Carazoff.... Et celle-là est jaune. Mais cette autre me plaît assez ...
quoique!... enfin!... le prix, monsieur Carazoff?
--Madame, toute la maison est à vous. Cette perle ... ce n'est rien.
Rien. Un cadeau.
--Monsieur Carazoff, vous êtes le plus courtois des Persans. Mais
il est déjà cinq heures à la franque. Et nous n'avons pas le temps
d'échanger toutes les politesses qui conviendraient. Donc, dites-moi
sans tarder: combien?
--Rien! je vous supplie. La perle est unique, sans prix. Ronde comme
la lune, et brillante! Cela ne se paie pas. Tout ce que j'ai ici, les
tapis, les cuivres, les laques ... rien ne vaut cette perle. Je vous la
donne.
--Que vous êtes aimable, monsieur Carazoff! Mais parlons sérieusement.
Pensez-vous que six livres turques?...
--Six livres!!... Madame, vous plaisantez avec une bonne humeur qui
réjouit mes vieux os. Nous sommes d'anciens amis; il m'est doux de voir
que la gaieté ne vous quitte pas. Je le dirai à ma fille, qui s'informe
souvent de votre santé.
--Je vous rends grâce, monsieur Carazoff. Mais je ne plaisante pas. Six
livres me paraissent un juste prix....
--Juste prix!... Ne parlons plus de cela, madame. Il ne faut pas donner
à monsieur le colonel, que voilà, de fausses idées sur la valeur des
choses. Exactement, cette perle me coûte, à moi, vingt-deux livres. Je
vais vous montrer mes papiers d'achats....
--N'en faites rien, monsieur Carazoff. Vos papiers sont écrits en
persan, et je ne sais pas lire cette langue poétique. Mais je vois que
nous ne ferons pas affaire ensemble aujourd'hui. Car je n'ai absolument
que sept livres dans ma bourse....
--Il y a, marqué sur le papier d'achat, vingt livres. Je songeais, pour
prix de ma peine, à gagner le dix pour cent. Mais il faut y renoncer.
La vie est devenue bien dure pour les marchands. N'importe. Mon
grand-père vendait à votre grand'mère, et je sens, en y réfléchissant
bien, que ce bénéfice pris sur madame Érizian m'aurait porté malheur.
Voici la perle. Elle est à vous. Un cadeau. Vous ne me paierez que les
vingt livres turques.
--Oh non! c'est tout à fait impossible. J'ai dit huit livres. Et vous
savez que les Arméniennes ne cèdent jamais d'une piastre....
--Madame, écoutez. Ne parlons plus de vingt livres. Faisons des prix
exacts. Tout cela n'était que badinage. Mais il faut plaisanter pendant
un temps, et parler gravement ensuite. Je vous donne maintenant ma
parole d'honneur! A quinze livres turques, je ne gagne pas le prix d'un
mouchoir de soie.
--Monsieur Carazoff, à dix livres turques, vous gagnez de quoi vêtir de
satin tout le joli corps de votre jeune fille. Et je ne suis pas assez
riche pour....
--Seigneur! dix livres! Kondjé-Gul, venez ici!
Une gentille fillette apparaît, soulevant une portière.
--Madame, sur la tête de cette enfant, qui est ma chair et mon
sang,--M. Carazoff étend la main sur les cheveux lisses,--je vous jure
qu'à dix livres je perds!
--Monsieur Carazoff, je vous crois sur votre serment. Approchez,
mignonne, qu'on vous embrasse. Là!... Et dites à votre papa qu'il faut
pourtant qu'il me cède la perle à neuf livres turques parce que je suis
une cliente très vieille, têtue, et parce qu'une autre fois, il gagnera
beaucoup plus sur moi.... Eh bien, monsieur Carazoff?
--Onze livres, madame, je vous supplie!...
--Allons, neuf et demie.
--Ah! madame.... Toute la maison est à vous.
--La perle, qu'est-ce? rien. Un cadeau. Neuf livres et demie, soit.