25 septembre.

Singulières aventures: j'ai passé la nuit à Béicos: et ce matin, voici

que je découvre, posé sur l'appui de mon shahnichir un bouquet de

tubéreuses.

Qui l'a mis là? Le shanichir surplombe au-dessus du Bosphore....

Quelqu'un passant en caïque? Impossible: seule, une vitre latérale

était ouverte. Il a fallu--oui, c'est l'unique explication,--il a fallu

qu'on jette ces fleurs du shahnichir voisin. Mais c'est celui du vieil

iman à barbe blanche! Baroque, en vérité.

... Narcisse Boucher, hier au soir, piqué d'une tarentule soudaine, a

décidé de clore immédiatement la saison estivale, et de réintégrer le

palais de Péra. On déménage tout à l'heure; et demain toute l'ambassade

aura quitté le Haut Bosphore. J'ai donc probablement dormi ma dernière

nuit de Béicos, sauf occurrences exceptionnelles.

Bah! ailleurs ou ici.... Je regrette ma maison turque.... Mais j'aurai

Stamboul là-bas.--Stamboul.... Depuis que lady Falkland m'y a conduit,

j'ai la nostalgie de toutes ces petites rues désertes et silencieuses,

où tant de soleil brille sur les tombeaux et les maisons mêlés, où tant

d'herbes poussent parmi le marbre jauni des mosquées hautaines....

Et puis, je ne la quitte pas, ma maison turque. Tout y va rester en

ordre, et rien ne m'empêchera de revenir de temps en temps donner ici

le coup d'œil du maître. L'été prochain, je n'aurai de la sorte rien

oublié, je retrouverai chacune de mes habitudes, et le cher bruissement

du Bosphore, et la barbe blanche de l'iman, mon voisin ... et peut-être

encore une botte de tubéreuses sur l'appui de mon shahnichir....

Oui. Et j'aurai quarante-sept ans au lieu de quarante-six.

* * * * *

J'ai passé toute ma journée à flâner par la maison. Je ne veux

retourner à Péra qu'au couchant du soleil, pour descendre le Bosphore à

l'heure crépusculaire, qui est la plus douce. Il y a bien, là-bas, rue

de Brousse, sur ma table à écrire, un rapport inachevé qui m'attend. Je

crois même que le susdit rapport doit éclairer plusieurs ministres sur

la réalité des préparatifs bulgares le long de la frontière ottomane.

Allah patafiole les infidèles! mais, demain, je travaillerai double. Ce

soir, je veux ne me soucier que de la paisible Turquie.

Ah! voici l'heure du repos pour les soldats de la caserne. Ils

s'alignent sur deux rangs, face à la mer, et j'entends leurs clairons

psalmodier de lentes sonneries qui ont l'air de pleurer. Une trompette

reprend et finit en mineur. Je vois les mains droites, toutes ensemble,

se lever pour le salut; et un grand cri s'élance:

--_Padischah'm tchok yacha!_ (Vive l'Empereur!)

... Ce cri, je l'ai entendu déjà, au Sélamlick, et ailleurs. Et j'ai

tressailli du frisson contagieux qui secoue les hommes de l'Islam,

acclamant leur Khalife.... Hélas! ces gens ont une foi. Et je les

envie. S'il leur faut un jour tuer ou mourir, ils sauront pourquoi, ou

du moins croiront le savoir.

Maintenant, le soleil baisse. Le caïque est sorti du caïk-hané, et

Osman l'accoste au perron, agrippant les pilotis de sa petite gaffe à

croc de cuivre.

Ho! un choc mou dans le shahnichir.... Par exemple! c'est un second

bouquet pareil au premier.... Le voilà à mes pieds, et il fleure fort

l'haleine sensuelle des tubéreuses....

Évidemment, c'est le shahnichir voisin qui bombarde. Sa vitre latérale

est grande ouverte. Toutefois personne n'apparaît. Sans doute la

prudence s'impose-t-elle.... Je ramasse le bouquet, en prenant soin de

ne pas trop me montrer.

C'est bien ce que j'attendais. Un billet est épingle, parmi les fleurs.

Un billet très drôle, griffonné sur ce papier à dentelle d'or que les

bébés emploient pour leur lettre du jour de l'an:

«Quatre fois, j'ai levé mon voile en me penchant à la

fenêtre, et vous ne m'avez pas regardée. Pourtant, je

pleurerai quand votre caïque partira....»

Ah bah!

C'est écrit en français, sans la moindre faute. Mon voisin l'iman

aurait donc une fille,--pourvue de ses brevets? Au fait, les petites

Turques de toutes castes, sont généralement plus instruites que nos

jeunes filles de France....

Voyons, que faire? La galanterie, en tout cas, veut que je réponde.

Une feuille de mon carnet? C'est bien inélégant. Tant pis. A la guerre

comme à la guerre:

«Je reviendrai bientôt et souvent. Montrez-vous au shahnichir quand je

monterai en caïque.»

Voilà. L'épingle maintenant. Le premier bouquet est encore là, véhicule

propice.... Un, deux, trois! Le poulet fleuri, lancé à tour de bras,

s'engouffre dans la fenêtre ouverte. A Dieu vat!

Bon. Le caïque est accosté. Il fait encore grand jour. Je descends. Je

ferme bruyamment la porte. J'embarque.

Au shahnichir du vieil iman, une forme voilée se penche. Je regarde: le

tcharchaf se lève.

Une frimousse espiègle apparaît, des yeux tendres sourient; une bouche

enfantine mime un baiser. Et le courant, rapide, m'éloigne.

... Donc, les petites filles turques, elle aussi, flirtent parfois avec

les Infidèles. O Mehmed pacha, vos yeux voient clair!

* * * * *

Quand même, flirt pour flirt, j'aime mieux la manière musulmane que

celle des Calliope et des Christine, dans leurs salons à paravents.

La nuit tombe. Voici Canlidja. Voici la grille. Voici le petit pavillon

au bord de l'eau. Le caïque passe tout près, invisible sur l'eau sombre.

Les fenêtres sont éclairées. Je vois une ombre mince derrière les

vitres lumineuses....

L'homme qui assassina: Roman · 第 31 / 71 题