Singulières aventures: j'ai passé la nuit à Béicos: et ce matin, voici
que je découvre, posé sur l'appui de mon shahnichir un bouquet de
tubéreuses.
Qui l'a mis là? Le shanichir surplombe au-dessus du Bosphore....
Quelqu'un passant en caïque? Impossible: seule, une vitre latérale
était ouverte. Il a fallu--oui, c'est l'unique explication,--il a fallu
qu'on jette ces fleurs du shahnichir voisin. Mais c'est celui du vieil
iman à barbe blanche! Baroque, en vérité.
... Narcisse Boucher, hier au soir, piqué d'une tarentule soudaine, a
décidé de clore immédiatement la saison estivale, et de réintégrer le
palais de Péra. On déménage tout à l'heure; et demain toute l'ambassade
aura quitté le Haut Bosphore. J'ai donc probablement dormi ma dernière
nuit de Béicos, sauf occurrences exceptionnelles.
Bah! ailleurs ou ici.... Je regrette ma maison turque.... Mais j'aurai
Stamboul là-bas.--Stamboul.... Depuis que lady Falkland m'y a conduit,
j'ai la nostalgie de toutes ces petites rues désertes et silencieuses,
où tant de soleil brille sur les tombeaux et les maisons mêlés, où tant
d'herbes poussent parmi le marbre jauni des mosquées hautaines....
Et puis, je ne la quitte pas, ma maison turque. Tout y va rester en
ordre, et rien ne m'empêchera de revenir de temps en temps donner ici
le coup d'œil du maître. L'été prochain, je n'aurai de la sorte rien
oublié, je retrouverai chacune de mes habitudes, et le cher bruissement
du Bosphore, et la barbe blanche de l'iman, mon voisin ... et peut-être
encore une botte de tubéreuses sur l'appui de mon shahnichir....
Oui. Et j'aurai quarante-sept ans au lieu de quarante-six.
* * * * *
J'ai passé toute ma journée à flâner par la maison. Je ne veux
retourner à Péra qu'au couchant du soleil, pour descendre le Bosphore à
l'heure crépusculaire, qui est la plus douce. Il y a bien, là-bas, rue
de Brousse, sur ma table à écrire, un rapport inachevé qui m'attend. Je
crois même que le susdit rapport doit éclairer plusieurs ministres sur
la réalité des préparatifs bulgares le long de la frontière ottomane.
Allah patafiole les infidèles! mais, demain, je travaillerai double. Ce
soir, je veux ne me soucier que de la paisible Turquie.
Ah! voici l'heure du repos pour les soldats de la caserne. Ils
s'alignent sur deux rangs, face à la mer, et j'entends leurs clairons
psalmodier de lentes sonneries qui ont l'air de pleurer. Une trompette
reprend et finit en mineur. Je vois les mains droites, toutes ensemble,
se lever pour le salut; et un grand cri s'élance:
--_Padischah'm tchok yacha!_ (Vive l'Empereur!)
... Ce cri, je l'ai entendu déjà, au Sélamlick, et ailleurs. Et j'ai
tressailli du frisson contagieux qui secoue les hommes de l'Islam,
acclamant leur Khalife.... Hélas! ces gens ont une foi. Et je les
envie. S'il leur faut un jour tuer ou mourir, ils sauront pourquoi, ou
du moins croiront le savoir.
Maintenant, le soleil baisse. Le caïque est sorti du caïk-hané, et
Osman l'accoste au perron, agrippant les pilotis de sa petite gaffe à
croc de cuivre.
Ho! un choc mou dans le shahnichir.... Par exemple! c'est un second
bouquet pareil au premier.... Le voilà à mes pieds, et il fleure fort
l'haleine sensuelle des tubéreuses....
Évidemment, c'est le shahnichir voisin qui bombarde. Sa vitre latérale
est grande ouverte. Toutefois personne n'apparaît. Sans doute la
prudence s'impose-t-elle.... Je ramasse le bouquet, en prenant soin de
ne pas trop me montrer.
C'est bien ce que j'attendais. Un billet est épingle, parmi les fleurs.
Un billet très drôle, griffonné sur ce papier à dentelle d'or que les
bébés emploient pour leur lettre du jour de l'an:
«Quatre fois, j'ai levé mon voile en me penchant à la
fenêtre, et vous ne m'avez pas regardée. Pourtant, je
pleurerai quand votre caïque partira....»
Ah bah!
C'est écrit en français, sans la moindre faute. Mon voisin l'iman
aurait donc une fille,--pourvue de ses brevets? Au fait, les petites
Turques de toutes castes, sont généralement plus instruites que nos
jeunes filles de France....
Voyons, que faire? La galanterie, en tout cas, veut que je réponde.
Une feuille de mon carnet? C'est bien inélégant. Tant pis. A la guerre
comme à la guerre:
«Je reviendrai bientôt et souvent. Montrez-vous au shahnichir quand je
monterai en caïque.»
Voilà. L'épingle maintenant. Le premier bouquet est encore là, véhicule
propice.... Un, deux, trois! Le poulet fleuri, lancé à tour de bras,
s'engouffre dans la fenêtre ouverte. A Dieu vat!
Bon. Le caïque est accosté. Il fait encore grand jour. Je descends. Je
ferme bruyamment la porte. J'embarque.
Au shahnichir du vieil iman, une forme voilée se penche. Je regarde: le
tcharchaf se lève.
Une frimousse espiègle apparaît, des yeux tendres sourient; une bouche
enfantine mime un baiser. Et le courant, rapide, m'éloigne.
... Donc, les petites filles turques, elle aussi, flirtent parfois avec
les Infidèles. O Mehmed pacha, vos yeux voient clair!
* * * * *
Quand même, flirt pour flirt, j'aime mieux la manière musulmane que
celle des Calliope et des Christine, dans leurs salons à paravents.
La nuit tombe. Voici Canlidja. Voici la grille. Voici le petit pavillon
au bord de l'eau. Le caïque passe tout près, invisible sur l'eau sombre.
Les fenêtres sont éclairées. Je vois une ombre mince derrière les
vitres lumineuses....