Jeudi, 15 septembre.
Hier soir, j'ai dîné à Buyukdéré, chez l'attaché militaire russe.
Et naturellement, j'ai couché dans ma maison de Béicos. Ce matin,
m'accoudant à ma fenêtre, et contemplant le Bosphore matinal, frais et
lavé comme une aquarelle, je me suis avisé tout à coup que la grande
maison aperçue là-bas, derrière un petit parc en bordure sur l'eau
n'est autre que le home de sir Archibald Falkland.
«Là-bas,» c'est Canlidja. De Canlidja à Béicos, la côte d'Asie se
courbe autour d'un large golfe, limité, en amont et en aval, par deux
caps. Ma maison est sur le cap de Béicos, la maison du baronnet sur le
cap de Canlidja.
De ma fenêtre, sa façade apparaît lointaine et violette, à demi-cachée
par un groupe de grands cèdres. Le jardin trempe sa grille dans l'eau.
Au coin de cette grille, un petit pavillon isolé, en forme de rotonde,
surplombe, comme un shahnichir, au-dessus du Bosphore....
--Osman! _caïk, dokouz saat!_
C'est du turc, petit nègre, le seul que je sache ânonner jusqu'ici:
«Osman, le caïque pour neuf heures....» (neuf heures à la turque, bien
entendu). Mes caïkdjis, les nuits de Béicos, couchent sous mon toit.
Je veux, dès aujourd'hui, aller à Canlidja.
* * * * *
Neuf heures à la turque, cela fait, aujourd'hui, trois heures et demie
à la franque. C'est bien tôt pour une visite. Mais bah! à la campagne?
La grille des Falkland est coupée, en son milieu, par une porte grande
ouverte. Un perron d'accostage descend dans l'eau. A droite, je
reconnais le petit pavillon isolé, qui surplombe comme un shahnichir.
Il a l'air fort délabré, ce petit pavillon.
Je traverse le jardin. Ah! voici les grands cèdres qu'on voit de
Béicos. La maison a bonne mine. C'est une façon d'ancien palais turc en
bois un peu vermoulu; mais ces vieilles demeures, simples et amples,
ont vraiment grand air. Par exemple, on y entre comme dans un moulin:
ni heurtoir, ni sonnette. Je pousse et le battant cède sans plus de
façon.
Tout de même, le moulin est habité. Voici une livrée: le cavas rouge
des Eaux Douces, si je ne me trompe.
--Lady Falkland?
Muet, il baisse la tête: c'est oui, selon la mimique du Levant. Il
me précède. Me voilà dans un salon plus vaste que ceux de la rue de
Brousse; plus beau aussi. Tout le mur du fond est revêtu de tapis
d'Yorghès, doux à regarder comme des pastels anciens....
Le salon est vide. J'attends. Les yorghès sont des merveilles. Un
surtout, d'une couleur mouvante et floue, dont on ne saurait dire
si elle est jaune ou verte;--la couleur du sable qu'on entrevoit au
fond d'un bassin, sous l'eau; des taches mauves, pareilles à des iris
flottants, complètent la ressemblance....
--Bonjour, monsieur.
Je tressaille et me retourne. Mais ... ce n'est pas lady Falkland!
--Je suis charmée de vous connaître. Mon cousin m'a fort parlé de vous.
Je suis lady Edith.
Ah! c'est la cousine. Oui, je me la figurais assez bien telle qu'elle
est: longue, mince jusqu'à la maigreur, et blanche comme nacre; les
pommettes seules montrent un peu de sang anglais rose cru. Le visage
est curieux: les traits précis, presque durs, contrastent avec le teint
délicat. Les yeux sont beaux, quoique trop gris pour mon goût; et la
bouche parfaitement dessinée, mais sèche et pâle, tombe aux coins. Où
ai-je déjà vu ce menton net et ce regard froid, et ces cheveux très
blonds lissés en bandeaux? Je me souviens d'un portrait de Selvatico, à
Milan....
--C'est tellement aimable à vous d'être venu _me_ voir. Il y a bien
loin, de Péra jusqu'ici....
«_Me_ voir?» est-ce dit exprès? Et cette affectation de ne pas souffler
mot de sa cousine.... J'ai pourtant demandé lady Falkland! Après tout,
je ne sais pas ce qu'a répété le cavas.
J'improvise des formules polies, et réservées. Être aimable tout à
fait, non. D'abord, cette usurpation de pouvoirs me déplaît. Et puis,
l'usurpatrice elle-même.... Je la trouve un peu moderne pour moi, cette
fiancée avant le divorce.
Pas jeune fille pour un sou, d'ailleurs. Comme ça marque, sur une
femme, une première chute à plat dos! Je ne saurais pas que celle-ci a
un amant que je le devinerais rien qu'à la voir.
--Vous vous plaisez, à Constantinople? Péra n'est pas ennuyeux,
n'est-ce pas?... Le Bosphore est un peu monotone; mais nous autres
Anglais, aimons la campagne, vous savez. Nous demeurons toute l'année à
Canlidja, dans notre cottage.
Oh, mais elle m'agace. «Nous autres Anglais ... notre cottage....»
J'ai envie de lui demander des nouvelles de son frère d'Écosse, et du
cottage d'où il l'expulsa jadis....
Grâce à Dieu, voici une diversion. La porte se rouvre, et cette fois,
enfin, c'est lady Falkland.
--Oh! monsieur de Sévigné! quelle bonne surprise!
Elle vient droit à moi, prompte. Un sourire de franc plaisir détend
l'amertume de sa bouche. Le temps de baiser la main douce, je classe
dans ma tête deux théorèmes et un corollaire:--A: Elle est vraiment
contente de me revoir.--B: Elle ne savait pas que j'étais là.--B: Ses
domestiques la traitent en quantité négligeable, et ne l'informent même
pas des gens en visite.--C'est charmant.
Maintenant, les voilà toutes deux assises en face de moi, l'épouse et
la maîtresse. Décidément, j'ai fait mon choix: je suis contre celle-ci,
et pour celle-là.
Et en avant! je n'aime pas les alliances platoniques.
--Madame, est-il vrai que vous passiez l'hiver ici, comme l'été? Vous
devez vous y trouver terriblement seule!
Ses yeux bruns m'examinent deux secondes. Elle a vite fait de sentir un
allié.
--Oui, seule. D'autant plus qu'en hiver, le Bosphore est assez
sinistre. On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas, à le voir tout bleu
et blond, comme à présent? Mais quand souffle le vent de la mer Noire,
de vraies tempêtes de grêle et de neige s'abattent sur nous, et vous
n'imaginez pas à quel point ces vieilles maisons turques gémissent et
tremblent sous les rafales. Oui. Mais cela m'est égal. Même, elles ne
me déplaisent pas, ces nuits d'hiver, noires de nuages bas, blanches de
flocons, et zébrées d'éclairs....
L'autre hausse ses épaules fuyantes:
--N'exagérez pas, Mary. La maison ne tremble pas tellement. Et si vous
n'aviez pas cette étrange manie de dormir dans le pavillon du bord de
l'eau....
Je regarde lady Falkland qui sourit:
--Car j'ai bel et bien cette étrange manie, monsieur. J'ai fait
ma chambre de ce petit pavillon, parce que cela m'amuse, la nuit
d'entendre le Bosphore couler sous ma fenêtre, et d'écouter tous les
bruits de l'eau, le sifflement des loutres qui traversent, le battement
des rames lointaines, et quelquefois, contre la grille même du jardin,
le cliquetis des crochets de fer par lesquels se halent le long des
quais les grands caïques-bazars....
Mieux que chambre à part: maison à part! Voilà qui est
caractéristique.... N'importe, il me semble que, moi aussi, je
goûterais ces nuits suspendues sur l'eau.
Une pensée vient, qui m'est déjà venue plusieurs fois:
--Vous n'êtes pas Anglaise, madame?
--Moi! jamais de la vie. Je suis ... tout ce que vous voudrez,
Espagnole, Française, créole: je suis née à la Havane.
--Je me doutais bien que ces yeux-là, et ces cheveux.... Mais vous vous
appelez Mary....
--Marie! Maria ... Maria de Grandmorne. Vous voyez si c'est anglais!...
Mais jamais sir Archibald n'a su prononcer Maria, à l'espagnole, ou
Marie, comme j'aime....
L'Écossaise, qui se sent exclue de notre causerie, fait un effort:
--Vous prendrez du thé, n'est-ce pas, monsieur?
--Non ... miss Edith.
(J'ai dit: miss, résolument. C'est d'une impertinence folle: elle
est fille de _earl_, donc lady. Il faut l'appeler lady Edith. Je ne
l'ignore pas, j'ai vécu quinze mois à Londres. Mais elle n'est pas
forcée de connaître ma biographie. Et puis, si elle la connaît, tant
mieux!...)
Et je me retourne vers lady Falkland.
--J'aime beaucoup le thé, mais seulement le thé de Chine ou de Perse,
les trois gorgées d'eau parfumée qu'on boit sans sucre, sans crème,
sans cake, sans toast.... Et quant à la dînette anglo-saxonne de _five
o'clock_, je n'ai jamais pu m'y faire. Je suis un bébé trop vieux pour
goûter entre mes repas.
Lady Edith plisse sa lèvre mince. Lady Falkland rit.
--Oh! vous trouverez du thé persan dans tous les petits cafés de
Stamboul. Et il est délicieux. Mais, en attendant, je veux vous faire
essayer quelque chose de turc: une don-dourma. N'ayez pas peur, ce
n'est pas exagérément nutritif....
--Mary, vous êtes malade!... vous allez infliger au colonel cette sale
mixture que vend le marchand des rues?
J'interviens vigoureusement:
--Le helvadji?... madame, quelle idée charmante! Figurez-vous que
j'adore toutes ces petites choses sucrées que les enfants grignotent....
Elle sonne. Une femme de chambre grecque entre, écoute l'ordre de sa
maîtresse, et s'en va, non sans un regard interrogateur vers lady
Edith. Ah çà? Est-ce qu'il faut que lady Edith ratifie?
La don-dourma ne vient pas tout de suite. Et le helvadji me fait songer
aux Eaux Douces.
--Madame, si l'on vous en priait beaucoup, feriez-vous venir le beau
petit garçon que j'ai tant admiré l'autre jour, dans votre caïque?
Elle s'épanouit, toute joyeuse:
--Vrai, cela vous fera plaisir? Oh! je veux bien.... Attendez.
Elle est déjà dehors, prompte comme une bergeronnette. Étrange femme!
Par moments je ne lui donnerais pas vingt ans; quand elle rit, quand
elle court; sa jeunesse alors jaillit de tous ses gestes, et la
transfigure. Mais la seconde d'après, le sceau lourd de la mélancolie
retombe sur elle et l'écrase; elle apparaît soudain morne, lasse,
vieille.... Trente ans? davantage? On ne sait plus.
La voici, poussant l'enfant devant elle. Solennel, gentleman déjà, le
petit vient me tendre sa menotte. Il est joli. Sa mère lui a donné ces
longues boucles brunes, et ce teint mat, et cette bouche charnue. Mais
les yeux gris, déjà fixes et froids, reflètent l'Écosse, et ses lacs,
et ses brumes. C'est un Falkland, ce bébé. Et j'ai peur que plus tard,
il ne fasse, lui aussi, pleurer les pauvres yeux qui le regardent avec
tant de tendresse, tant d'adoration....
La don-dourma, c'est une sorte de glace dont la pulpe feuilletée crisse
sous la langue. C'est très bon, et je ne suis pas seul de cet avis: le
marmot, apprivoisé, accepte sans façon la moitié de ma soucoupe. Lady
Falkland en rit, et lady Edith, une fois de plus, plisse une lèvre
mécontente. Ce n'est sans doute pas son opinion de gâter les enfants.
... Il y a bien longtemps que je suis là, et le jour baisse.
--Vous partez déjà? vous savez qu'à la campagne, les longues visites
sont de rigueur.
--Sir Archibald rentre souvent de bonne heure ... il sera désolé de
vous avoir manqué.
C'est l'Écossaise qui parle ainsi. Tant pis pour elle, je ne retiens
pas ma réplique:
--Dites-lui bien, mademoiselle, que j'en suis moi-même tout navré, et
que je vous ai chargée, vous personnellement, de mille amitiés pour lui.
Si tu ne comprends pas, ma fille, c'est que tu es bête. A l'autre
maintenant.
--Madame, je suis infiniment touché de votre gracieux accueil, et je
vous assure que je m'arrache à grand regret de chez vous. Mais Stamboul
est loin, et mon caïque n'est qu'à deux paires.
--Vous rentrez à Stamboul?
--A Péra, seulement, hélas; le protocole me condamne à y habiter. Mais
je dis Stamboul par euphémisme: c'est tellement caricatural, Péra!
--Oh! comme nous sommes d'accord là-dessus! Et vous aimez Stamboul,
naturellement?
--Je me figure que je l'aimerai. Je ne le connais pas encore. Songez à
tout ce qu'il m'a fallu faire, en arrivant à Constantinople?
--C'est vrai. Mais, maintenant que vous êtes acclimaté, dépêchez-vous
de passer le pont. C'est si beau, Stamboul!
Cette fois, je m'en vais. Lady Edith, digne, demeure au salon. Lady
Falkland m'accompagne à travers le jardin. Mon caïque, qui dérivait à
cent pas du perron, s'approche à force de rames.
Je regarde tout à coup lady Falkland:
--Madame, on m'a très souvent reproché d'être d'une franchise
regrettable. Ça ne vous déplaît pas trop? Alors, je me risque. Vous
avez un ... garde du corps ... bien attentif. Est-ce tout à fait
impossible de bavarder une heure avec vous, seule?
Elle m'écoute, un peu étonnée, pas mécontente. Ses yeux bruns
réfléchissent, indécis, mais confiants. J'insiste.
--Oui, une heure de tête-à-tête? J'aimerais vous questionner à mon
aise, sans gêneur, sur cette Turquie que nous aimons tous deux....
Elle prend son parti, bravement:
--Ce n'est pas très commode; mais tout de même.... Voyons, quand
irez-vous vous promener dans Stamboul, pour la première fois?
--Je ne sais pas ... lundi, par exemple.
--Lundi? oui, c'est possible. Eh bien, voulez-vous que je vous serve de
guide?
--Si je veux!...
--Alors, à lundi.... Où? C'est juste, vous ne connaissez pas la ville
turque.... Écoutez: vous passerez le pont, et vous tournerez dans la
première rue à droite. Vous m'attendrez là. J'y serai vers ... vers
deux heures.
--Merci....
J'appuie ce merci avec ma bouche, sur son poignet. Et je songe, un peu
triste, qu'autrefois,--il y a vingt ans,--une jeune femme ne se serait
pas si facilement confiée à moi, sans arrière-pensée ...