XIII

Jeudi, 15 septembre.

Hier soir, j'ai dîné à Buyukdéré, chez l'attaché militaire russe.

Et naturellement, j'ai couché dans ma maison de Béicos. Ce matin,

m'accoudant à ma fenêtre, et contemplant le Bosphore matinal, frais et

lavé comme une aquarelle, je me suis avisé tout à coup que la grande

maison aperçue là-bas, derrière un petit parc en bordure sur l'eau

n'est autre que le home de sir Archibald Falkland.

«Là-bas,» c'est Canlidja. De Canlidja à Béicos, la côte d'Asie se

courbe autour d'un large golfe, limité, en amont et en aval, par deux

caps. Ma maison est sur le cap de Béicos, la maison du baronnet sur le

cap de Canlidja.

De ma fenêtre, sa façade apparaît lointaine et violette, à demi-cachée

par un groupe de grands cèdres. Le jardin trempe sa grille dans l'eau.

Au coin de cette grille, un petit pavillon isolé, en forme de rotonde,

surplombe, comme un shahnichir, au-dessus du Bosphore....

--Osman! _caïk, dokouz saat!_

C'est du turc, petit nègre, le seul que je sache ânonner jusqu'ici:

«Osman, le caïque pour neuf heures....» (neuf heures à la turque, bien

entendu). Mes caïkdjis, les nuits de Béicos, couchent sous mon toit.

Je veux, dès aujourd'hui, aller à Canlidja.

* * * * *

Neuf heures à la turque, cela fait, aujourd'hui, trois heures et demie

à la franque. C'est bien tôt pour une visite. Mais bah! à la campagne?

La grille des Falkland est coupée, en son milieu, par une porte grande

ouverte. Un perron d'accostage descend dans l'eau. A droite, je

reconnais le petit pavillon isolé, qui surplombe comme un shahnichir.

Il a l'air fort délabré, ce petit pavillon.

Je traverse le jardin. Ah! voici les grands cèdres qu'on voit de

Béicos. La maison a bonne mine. C'est une façon d'ancien palais turc en

bois un peu vermoulu; mais ces vieilles demeures, simples et amples,

ont vraiment grand air. Par exemple, on y entre comme dans un moulin:

ni heurtoir, ni sonnette. Je pousse et le battant cède sans plus de

façon.

Tout de même, le moulin est habité. Voici une livrée: le cavas rouge

des Eaux Douces, si je ne me trompe.

--Lady Falkland?

Muet, il baisse la tête: c'est oui, selon la mimique du Levant. Il

me précède. Me voilà dans un salon plus vaste que ceux de la rue de

Brousse; plus beau aussi. Tout le mur du fond est revêtu de tapis

d'Yorghès, doux à regarder comme des pastels anciens....

Le salon est vide. J'attends. Les yorghès sont des merveilles. Un

surtout, d'une couleur mouvante et floue, dont on ne saurait dire

si elle est jaune ou verte;--la couleur du sable qu'on entrevoit au

fond d'un bassin, sous l'eau; des taches mauves, pareilles à des iris

flottants, complètent la ressemblance....

--Bonjour, monsieur.

Je tressaille et me retourne. Mais ... ce n'est pas lady Falkland!

--Je suis charmée de vous connaître. Mon cousin m'a fort parlé de vous.

Je suis lady Edith.

Ah! c'est la cousine. Oui, je me la figurais assez bien telle qu'elle

est: longue, mince jusqu'à la maigreur, et blanche comme nacre; les

pommettes seules montrent un peu de sang anglais rose cru. Le visage

est curieux: les traits précis, presque durs, contrastent avec le teint

délicat. Les yeux sont beaux, quoique trop gris pour mon goût; et la

bouche parfaitement dessinée, mais sèche et pâle, tombe aux coins. Où

ai-je déjà vu ce menton net et ce regard froid, et ces cheveux très

blonds lissés en bandeaux? Je me souviens d'un portrait de Selvatico, à

Milan....

--C'est tellement aimable à vous d'être venu _me_ voir. Il y a bien

loin, de Péra jusqu'ici....

«_Me_ voir?» est-ce dit exprès? Et cette affectation de ne pas souffler

mot de sa cousine.... J'ai pourtant demandé lady Falkland! Après tout,

je ne sais pas ce qu'a répété le cavas.

J'improvise des formules polies, et réservées. Être aimable tout à

fait, non. D'abord, cette usurpation de pouvoirs me déplaît. Et puis,

l'usurpatrice elle-même.... Je la trouve un peu moderne pour moi, cette

fiancée avant le divorce.

Pas jeune fille pour un sou, d'ailleurs. Comme ça marque, sur une

femme, une première chute à plat dos! Je ne saurais pas que celle-ci a

un amant que je le devinerais rien qu'à la voir.

--Vous vous plaisez, à Constantinople? Péra n'est pas ennuyeux,

n'est-ce pas?... Le Bosphore est un peu monotone; mais nous autres

Anglais, aimons la campagne, vous savez. Nous demeurons toute l'année à

Canlidja, dans notre cottage.

Oh, mais elle m'agace. «Nous autres Anglais ... notre cottage....»

J'ai envie de lui demander des nouvelles de son frère d'Écosse, et du

cottage d'où il l'expulsa jadis....

Grâce à Dieu, voici une diversion. La porte se rouvre, et cette fois,

enfin, c'est lady Falkland.

--Oh! monsieur de Sévigné! quelle bonne surprise!

Elle vient droit à moi, prompte. Un sourire de franc plaisir détend

l'amertume de sa bouche. Le temps de baiser la main douce, je classe

dans ma tête deux théorèmes et un corollaire:--A: Elle est vraiment

contente de me revoir.--B: Elle ne savait pas que j'étais là.--B: Ses

domestiques la traitent en quantité négligeable, et ne l'informent même

pas des gens en visite.--C'est charmant.

Maintenant, les voilà toutes deux assises en face de moi, l'épouse et

la maîtresse. Décidément, j'ai fait mon choix: je suis contre celle-ci,

et pour celle-là.

Et en avant! je n'aime pas les alliances platoniques.

--Madame, est-il vrai que vous passiez l'hiver ici, comme l'été? Vous

devez vous y trouver terriblement seule!

Ses yeux bruns m'examinent deux secondes. Elle a vite fait de sentir un

allié.

--Oui, seule. D'autant plus qu'en hiver, le Bosphore est assez

sinistre. On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas, à le voir tout bleu

et blond, comme à présent? Mais quand souffle le vent de la mer Noire,

de vraies tempêtes de grêle et de neige s'abattent sur nous, et vous

n'imaginez pas à quel point ces vieilles maisons turques gémissent et

tremblent sous les rafales. Oui. Mais cela m'est égal. Même, elles ne

me déplaisent pas, ces nuits d'hiver, noires de nuages bas, blanches de

flocons, et zébrées d'éclairs....

L'autre hausse ses épaules fuyantes:

--N'exagérez pas, Mary. La maison ne tremble pas tellement. Et si vous

n'aviez pas cette étrange manie de dormir dans le pavillon du bord de

l'eau....

Je regarde lady Falkland qui sourit:

--Car j'ai bel et bien cette étrange manie, monsieur. J'ai fait

ma chambre de ce petit pavillon, parce que cela m'amuse, la nuit

d'entendre le Bosphore couler sous ma fenêtre, et d'écouter tous les

bruits de l'eau, le sifflement des loutres qui traversent, le battement

des rames lointaines, et quelquefois, contre la grille même du jardin,

le cliquetis des crochets de fer par lesquels se halent le long des

quais les grands caïques-bazars....

Mieux que chambre à part: maison à part! Voilà qui est

caractéristique.... N'importe, il me semble que, moi aussi, je

goûterais ces nuits suspendues sur l'eau.

Une pensée vient, qui m'est déjà venue plusieurs fois:

--Vous n'êtes pas Anglaise, madame?

--Moi! jamais de la vie. Je suis ... tout ce que vous voudrez,

Espagnole, Française, créole: je suis née à la Havane.

--Je me doutais bien que ces yeux-là, et ces cheveux.... Mais vous vous

appelez Mary....

--Marie! Maria ... Maria de Grandmorne. Vous voyez si c'est anglais!...

Mais jamais sir Archibald n'a su prononcer Maria, à l'espagnole, ou

Marie, comme j'aime....

L'Écossaise, qui se sent exclue de notre causerie, fait un effort:

--Vous prendrez du thé, n'est-ce pas, monsieur?

--Non ... miss Edith.

(J'ai dit: miss, résolument. C'est d'une impertinence folle: elle

est fille de _earl_, donc lady. Il faut l'appeler lady Edith. Je ne

l'ignore pas, j'ai vécu quinze mois à Londres. Mais elle n'est pas

forcée de connaître ma biographie. Et puis, si elle la connaît, tant

mieux!...)

Et je me retourne vers lady Falkland.

--J'aime beaucoup le thé, mais seulement le thé de Chine ou de Perse,

les trois gorgées d'eau parfumée qu'on boit sans sucre, sans crème,

sans cake, sans toast.... Et quant à la dînette anglo-saxonne de _five

o'clock_, je n'ai jamais pu m'y faire. Je suis un bébé trop vieux pour

goûter entre mes repas.

Lady Edith plisse sa lèvre mince. Lady Falkland rit.

--Oh! vous trouverez du thé persan dans tous les petits cafés de

Stamboul. Et il est délicieux. Mais, en attendant, je veux vous faire

essayer quelque chose de turc: une don-dourma. N'ayez pas peur, ce

n'est pas exagérément nutritif....

--Mary, vous êtes malade!... vous allez infliger au colonel cette sale

mixture que vend le marchand des rues?

J'interviens vigoureusement:

--Le helvadji?... madame, quelle idée charmante! Figurez-vous que

j'adore toutes ces petites choses sucrées que les enfants grignotent....

Elle sonne. Une femme de chambre grecque entre, écoute l'ordre de sa

maîtresse, et s'en va, non sans un regard interrogateur vers lady

Edith. Ah çà? Est-ce qu'il faut que lady Edith ratifie?

La don-dourma ne vient pas tout de suite. Et le helvadji me fait songer

aux Eaux Douces.

--Madame, si l'on vous en priait beaucoup, feriez-vous venir le beau

petit garçon que j'ai tant admiré l'autre jour, dans votre caïque?

Elle s'épanouit, toute joyeuse:

--Vrai, cela vous fera plaisir? Oh! je veux bien.... Attendez.

Elle est déjà dehors, prompte comme une bergeronnette. Étrange femme!

Par moments je ne lui donnerais pas vingt ans; quand elle rit, quand

elle court; sa jeunesse alors jaillit de tous ses gestes, et la

transfigure. Mais la seconde d'après, le sceau lourd de la mélancolie

retombe sur elle et l'écrase; elle apparaît soudain morne, lasse,

vieille.... Trente ans? davantage? On ne sait plus.

La voici, poussant l'enfant devant elle. Solennel, gentleman déjà, le

petit vient me tendre sa menotte. Il est joli. Sa mère lui a donné ces

longues boucles brunes, et ce teint mat, et cette bouche charnue. Mais

les yeux gris, déjà fixes et froids, reflètent l'Écosse, et ses lacs,

et ses brumes. C'est un Falkland, ce bébé. Et j'ai peur que plus tard,

il ne fasse, lui aussi, pleurer les pauvres yeux qui le regardent avec

tant de tendresse, tant d'adoration....

La don-dourma, c'est une sorte de glace dont la pulpe feuilletée crisse

sous la langue. C'est très bon, et je ne suis pas seul de cet avis: le

marmot, apprivoisé, accepte sans façon la moitié de ma soucoupe. Lady

Falkland en rit, et lady Edith, une fois de plus, plisse une lèvre

mécontente. Ce n'est sans doute pas son opinion de gâter les enfants.

... Il y a bien longtemps que je suis là, et le jour baisse.

--Vous partez déjà? vous savez qu'à la campagne, les longues visites

sont de rigueur.

--Sir Archibald rentre souvent de bonne heure ... il sera désolé de

vous avoir manqué.

C'est l'Écossaise qui parle ainsi. Tant pis pour elle, je ne retiens

pas ma réplique:

--Dites-lui bien, mademoiselle, que j'en suis moi-même tout navré, et

que je vous ai chargée, vous personnellement, de mille amitiés pour lui.

Si tu ne comprends pas, ma fille, c'est que tu es bête. A l'autre

maintenant.

--Madame, je suis infiniment touché de votre gracieux accueil, et je

vous assure que je m'arrache à grand regret de chez vous. Mais Stamboul

est loin, et mon caïque n'est qu'à deux paires.

--Vous rentrez à Stamboul?

--A Péra, seulement, hélas; le protocole me condamne à y habiter. Mais

je dis Stamboul par euphémisme: c'est tellement caricatural, Péra!

--Oh! comme nous sommes d'accord là-dessus! Et vous aimez Stamboul,

naturellement?

--Je me figure que je l'aimerai. Je ne le connais pas encore. Songez à

tout ce qu'il m'a fallu faire, en arrivant à Constantinople?

--C'est vrai. Mais, maintenant que vous êtes acclimaté, dépêchez-vous

de passer le pont. C'est si beau, Stamboul!

Cette fois, je m'en vais. Lady Edith, digne, demeure au salon. Lady

Falkland m'accompagne à travers le jardin. Mon caïque, qui dérivait à

cent pas du perron, s'approche à force de rames.

Je regarde tout à coup lady Falkland:

--Madame, on m'a très souvent reproché d'être d'une franchise

regrettable. Ça ne vous déplaît pas trop? Alors, je me risque. Vous

avez un ... garde du corps ... bien attentif. Est-ce tout à fait

impossible de bavarder une heure avec vous, seule?

Elle m'écoute, un peu étonnée, pas mécontente. Ses yeux bruns

réfléchissent, indécis, mais confiants. J'insiste.

--Oui, une heure de tête-à-tête? J'aimerais vous questionner à mon

aise, sans gêneur, sur cette Turquie que nous aimons tous deux....

Elle prend son parti, bravement:

--Ce n'est pas très commode; mais tout de même.... Voyons, quand

irez-vous vous promener dans Stamboul, pour la première fois?

--Je ne sais pas ... lundi, par exemple.

--Lundi? oui, c'est possible. Eh bien, voulez-vous que je vous serve de

guide?

--Si je veux!...

--Alors, à lundi.... Où? C'est juste, vous ne connaissez pas la ville

turque.... Écoutez: vous passerez le pont, et vous tournerez dans la

première rue à droite. Vous m'attendrez là. J'y serai vers ... vers

deux heures.

--Merci....

J'appuie ce merci avec ma bouche, sur son poignet. Et je songe, un peu

triste, qu'autrefois,--il y a vingt ans,--une jeune femme ne se serait

pas si facilement confiée à moi, sans arrière-pensée ...

L'homme qui assassina: Roman · 第 27 / 71 题