Oui, certes, j'irai présenter mes hommages à lady Falkland, chez elle.
Et je ne tarderai guère. Je suis trop curieux de cette maison, où deux
femmes, épouse et maîtresse, rivales implacables, vivent enfermées
comme deux reines abeilles dans une seule ruche, et, quand même,
doivent obligatoirement maintenir entre elles le semblant d'intimité
que crée le cousinage.
Je me suis informé de cette cousine, qui m'intrigue par avance.
C'est, m'a-t-on dit, une assez jolie fille de vingt-cinq ans,
orpheline de père et de mère, et sœur cadette d'un comte
écossais,--_earl_--parent éloigné des Falkland. Ce frère aîné, riche
autant que sa sœur est pauvre, s'était d'abord chargé d'elle, et
se proposait de la doter convenablement. Mais, à la suite de je ne
sais quelle petite infamie maladroite, dont elle avait, par avance,
récompensé ce brave homme, il la jeta littéralement à la rue, et refusa
de plus jamais entendre parler d'elle. Lady Falkland, à cette époque,
insista auprès de son mari pour qu'il recueillît la proscrite. Charité
vraiment bien placée, s'il est réel que cette ingénieuse personne ait
formé le projet de supplanter sa bienfaitrice, et de lui souffler mari,
fortune, enfant.
En attendant, diversion: depuis hier, je possède un caïque, et depuis
ce matin une maison. Cela s'est fait un peu comme d'un coup de
baguette. Bien entendu, le magicien s'appelle Mehmed pacha.
L'autre soir, je le remerciais, sans songer à mal, de l'exquise
promenade qu'il m'avait fait faire aux Eaux Douces.
--Ah?--me dit-il, l'air content.--Vous aimez nos caïques turcs?
--A tel point, monsieur le maréchal, que je suis décidé à en acheter
un, le plus tôt possible.
--Cela se trouve. Laissez-moi faire, je m'en occuperai pour vous.
Je protestai de toutes mes forces; mais il me ferma la bouche:
--Monsieur le colonel, souvenez-vous de la _Feuille de Rose!_
Je souris et je haussai les épaules. Il les haussa plus haut que moi:
--Songez d'ailleurs à ceci: que bien des choses difficiles ou
compliquées pour vous, étranger, sont un simple jeu pour moi, et ne
me coûtent ni temps ni peine. D'ailleurs, peu importe: vous êtes, en
Turquie, mon hôte; et je vous préviens que je me tiendrai pour offensé,
si jamais, dans n'importe quelle affaire, vous avez recours à un autre
que moi.
Il avait pris son air le plus maréchal. Or, justement, j'avais une
affaire en tête: la semaine dernière, j'ai dû, quatre fois, dîner dans
le Haut Bosphore, et coucher par conséquent à l'hôtel, les chirket
haïrié ne fonctionnant pas la nuit. Ces coucheries dans un lit étranger
m'exaspèrent, et je m'étais informé d'un pied-à-terre quelconque à
louer là-bas.
Mehmed pacha m'écouta fort attentivement.
--Avez-vous trouvé selon vos goûts?
--Je n'ai rien trouvé du tout. Il n'y a pas, de Yénikeuy à Buyukdéré,
une seule petite villa disponible. Beaucoup sont d'ailleurs tellement
laides que je n'en aurais pas voulu: j'aurais craint d'y attraper un
cauchemar chronique. Le modern style sévit beaucoup sur cette côte
d'Europe, monsieur le maréchal.
--Oui. Mais sur la côte d'Asie?
--D'Asie?
Je m'étonnai: la côte d'Asie, au-dessus de Canlidja, n'est habitée que
par des Turcs; il ne s'y trouve pas une seule maison où puisse loger
un Européen. Du moins, c'est la croyance officielle de toutes les
ambassades.
--Bah!--fit Mehmed en riant,--ne vous troublez pas pour si peu de
chose. Une petite bicoque musulmane, trempant ses pilotis dans le
Bosphore, cela vous plairait-il? La maison qu'habitait votre Pierre
Loti, au temps d'Aziyadé?
--Si cela me plairait.
--Bon. Au revoir. Vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Et hier, un cavas hérissé de revolvers et de yatagans,--il faut bien
obéir à la mode,--m'apportait en cérémonie la lettre que voici:
«Monsieur le colonel,
«Vous avez un caïque. Il vous attend à l'échelle de
Top-Hané, la plus proche de votre rue de Brousse. Ayez
seulement soin de dire aux caïkdjis, chaque soir, votre
volonté pour le lendemain. C'est un caïque à deux paires
de rames. Je vous l'ai choisi tel, parce que les caïques
à deux paires passent partout sans être remarqués. Les
Caïques à trois paires sont rares, et l'on ne peut pas
s'en servir discrètement.
«Vos deux caïkdjis, dont l'un s'appelle Osman et
l'autre Arif, sont Albanais, comme les miens. En toutes
circonstances, tenez-les pour aveugles et sourds. Ils
se feraient hacher plutôt que de souffler un mot de vos
secrets, même à la police, même à moi. Ayez confiance en
eux: tous les Albanais sont fidèles.
«Vous avez aussi une maison. Le caïque pourra vous y mener
dès demain. Elle est en Asie, à Béicos, sur le Bosphore,
en aval du village, et, par conséquent, juste en face de
votre ambassade. Je me suis permis d'y mettre quelques
vieux tapis qui encombraient mon conak de Yénimahallé.
«Les caïkdjis sont à vos gages. J'ai loué la maison en
votre nom, vingt livres turques pour une année. Quant au
caïque, c'est un présent que je vous prie de bien vouloir
accepter de ma main, en souvenir de nos Eaux Douces d'Asie.