Dimanche 11 septembre.
Hier soir, bal au Summer Palace de Thérapia,--mon premier bal à
Constantinople.--Et, péripétie: j'ai été présenté à lady Falkland.
(Le Summer Palace est l'hôtel select du Haut-Bosphore: une très grande
bâtisse à cinq étages, laide, mais sans ostentation, à cause d'un
bouquet de pins parasols qui lui voile la face. Autre circonstance
atténuante: cette bâtisse est pourvue d'une large terrasse, haute juste
comme il faut pour que la vue sur le Bosphore en soit très belle).
Chaque samedi d'été, le Summer Palace offre à ses hôtes, ainsi qu'aux
personnes de marque des environs, une soirée très peu fermée, mais
suffisamment élégante, en raison de la qualité sociale des étrangers
en villégiature ici. La diplomatie, d'ailleurs, ne manque pas de s'y
rendre au grand complet, et contribue à l'éclat ou du moins à la
correction de l'ensemble. Bref, les samedis du Summer Palace sont
acceptables et suivis.
Hier, j'y étais. Je vais volontiers au bal,--en pèlerinage mélancolique
vers mes souvenirs de jeunesse.--Bien entendu, je ne danse pas: j'ai
quarante-six ans. Mais il me plaît de regarder un sein nu, ou une
épaule, et d'admirer la belle ligne d'une taille souple qui ploie en
valsant. Parfois, d'ailleurs, on consent, sans trop se faire prier, à
flirter avec moi dans un coin du balcon.... Oui, je sais que je suis
ridicule. Mais il faut bien passer leurs manies aux vieux.
Tenez, hier même, le flirt est venu au-devant de moi! Il est vrai que
c'était sous la forme de Christine Kolouri,--ou de Calliope; je n'ai
pas osé poser la question, cette fois.--Oui, on m'a pris le bras quasi
par force, et entraîné tambour battant vers l'angle le plus noir de la
grande terrasse. Faute de paravent, n'est-ce pas?... Entre parenthèses,
je n'ose guère me dissimuler,--après mûres réflexions,--que
mesdemoiselles Kolouri sont plutôt des demi-vertus que des vertus tout
entières: celle d'hier, comme je lui proposais, à la hussarde, de
l'enlever sur l'heure dans le premier caïque venu, n'a pas trouvé de
plus belle réponse qu'un: «Ne me tentez pas!» qui m'a glacé d'épouvante.
Mais il y avait mieux que mesdemoiselles Kolouri, au bal du Summer.
J'avais remarqué, au milieu de la terrasse, un groupe diplomatique,
assis en rond dans des rockings et dans des guérites d'osier. Narcisse
Boucher s'y trouvait, et nombre d'autres Excellences; plusieurs femmes
aussi, bien emmitouflées d'écharpes et de burnous, car la nuit était
fraîche. Quand j'eus décemment ramené à sa mère l'ingénue si tendre
à la tentation, je revins sur la terrasse, et m'en fus présenter mes
devoirs à mon ambassadeur.
--Bonsoir, colonel! asseyez-vous donc. Tenez, ici; il y a un fauteuil.
Narcisse Boucher déployait toutes ses grâces. En audience privée, je
ne vaux pas grand'chose à ses yeux: un soldat, peuh! mais en public,
autre guitare: je suis le marquis de Sévigné, et l'on peut faire sonner
mon nom en me présentant.
Par malheur, j'avais déjà été présenté à tout le cercle. Il n'y avait
guère là que des gens de la Carrière, et deux ou trois hauts barons
de la Régie ou de la Banque. Je pris place à côté du vieux duc de
Villaviciosa, l'ambassadeur d'Italie, et j'oubliai promptement beaucoup
de choses, à savourer la causerie de ce bonhomme, le plus spirituel
peut-être et le plus courtois des grands seigneurs d'Europe.
Tout à coup, il fallut élargir le rond: deux nouveaux venus arrivaient:
sir Archibald Falkland et le prince Stanislas Cernuwicz. Je les
revoyais l'un et l'autre pour la première fois depuis leur visite rue
de Brousse. Forcément, ce fut tout à fait cordial. Quand même, le
jugement de Mehmed pacha me trottait par la tête, et malgré moi, ma
main resta inerte dans la main du baronnet.
Le prince, lui, s'installa entre Villaviciosa et moi, et m'entreprit
immédiatement sur Racine.
Je ne crois pas qu'il y ait grand'chose de plus ridicule qu'une
controverse littéraire dans un salon où les femmes babillent. Je
coupai court. Le vieux duc vint à mon aide en questionnant Cernuwicz
sur ses dernières chasses en Asie. Mais déjà la conversation générale
entraînait les apartés. Madame Kerloff, cette Russe, liseuse de
Bourget, qui se saoule trois fois par semaine, criait du haut de sa
tête pour obtenir de chaque personne présente «une définition de
l'amour».
--Voyons, monsieur l'ambassadeur de France, vous ne m'avez pas répondu.
Qu'est-ce que l'amour?
Narcisse Boucher, goguenard, haussa les épaules:
--Si quelqu'un le sait ici, c'est bien vous, madame!
Boum! Pavé. Les aventures de Kerloff ont souvent manqué de discrétion
et personne à Constantinople n'en ignore. Heureusement qu'avec
les Russes, on peut pousser l'ironie très loin: ils comprennent
malaisément. Madame Kerloff crut à un compliment, et minauda:
--Duc, à votre tour, définissez!
Villaviciosa souriait.
--Madame, je suis bien vieux. L'amour? J'ai peut-être su ce que
c'était, il y a trente ans ... mais j'ai oublié.
Elle ne se découragea pas:
--Prince?
Cernuwicz, sarcastique, leva ses yeux de chat.
--L'amour, madame! C'est un malentendu entre une dame et un monsieur,
un malentendu qui se prolonge.
--Hein?
--Oui: dès que le malentendu se dissipe, dès que la dame sait à quoi
s'en tenir sur le compte du monsieur, et le monsieur sur le compte de
la dame, fuitt!
Il parlait encore, quand il y eut un nouveau mouvement de chaises.
Cette fois, Narcisse Boucher lui-même se leva pour saluer, et offrit
son rocking.
C'était l'ambassadrice d'Angleterre, et, lui donnant le bras, lady
Falkland, que je reconnus du premier coup d'œil. L'ambassadrice
accepta le rocking; puis, de sa vieille voix cassée:
--Nous avons interrompu le prince Cernuwicz. Voyons, prince?
Cernuwicz n'hésita pas une seconde:
--Madame,--déclara-t-il, aussi suave qu'il avait été acide l'instant
d'avant,--la baronne Kerloff nous interrogeait sur l'amour. Et je
donnais mon humble avis, à savoir, que l'amour, pour les âmes tant soit
peu nobles, sert de revanche contre toutes les tristesses et toutes les
laideurs de la vie....
Et allez donc! autres oreilles, autres chansons. Cinq minutes plus
tôt, j'aurais bien ri! Mais je n'y songeai même pas. Une idée soudaine
m'était venue.
Je me levai, je traversai le cercle, et, debout devant sir Archibald:
--Faites-moi l'honneur de me nommer à lady Falkland, voulez-vous?
J'étais tout sucre et tout miel. Il me regarda, et, ma foi, j'eus une
sensation désagréable sous la pression glaciale de ces yeux fixes, qui
me scrutaient sans bienveillance. Il n'y avait pas de jalousie dans ce
regard; non, il y avait autre chose: de l'étonnement, du soupçon et de
la défiance, avec tout un arrière-fond de haine et de férocité que je
sentais sourdre....
Cependant, il me présenta,--d'une phrase assez singulière que que je
rapporte mot pour mot:
--Mary! le marquis de Sévigné, qui est mon ami.
Son ami?... s'il y tient beaucoup!
D'ailleurs, peu m'importait, et je m'occupai, sans plus de souci,
de lady Falkland. Vendredi, aux Eaux Douces, je l'avais vue un peu
rapidement. Elle vaut un examen moins bref: c'est une véritable beauté,
et si peu anglaise! Une peau mate, dorée par-ci, par-là; des cheveux
couleur de nuit; des mains toutes petites; et ces magnifiques yeux
sombres qui m'avaient ébloui déjà, l'autre jour: des yeux qui vivent
et qui pensent;--pas du tout les simples escarboucles grecques ou
syriennes, qui ne savent que briller.
Seulement, une petite chose me déconcerta: aux Eaux Douces, ce qui
m'avait d'abord frappé, quand j'avais vu lady Falkland, c'était la
lourde mélancolie qui pesait alors sur tout son visage. Et hier, je ne
retrouvais rien de semblable. Lady Falkland riait et bavardait aussi
franchement que n'importe laquelle des femmes présentes. Elle railla
joliment, avec de fines phrases légères, la sentimentale Kerloff,
nantie déjà de quatre cocktails, et qui s'entêtait à poursuivre son
enquête sur l'amour; elle égaya de son mieux l'ambassadrice anglaise
qui est une très vieille femme, à qui la vie a été lourde: elle accepta
de bonne humeur les plaisanteries toujours massives de Narcisse
Boucher; et, à mes compliments, qu'elle sentit sincères, et que je
partageais sournoisement entre elle-même et le beau petit garçon que je
rappelais avoir vu dans le caïque, elle sut répondre avec une grâce et
un charme dont je fus, ma foi, tout émerveillé. Mais pas une fois je ne
la surpris distraite, songeuse ou assombrie. Et j'en arrivais à douter
de mon souvenir....
Mais tout à coup,--il était plus de minuit, et les soirées du Summer ne
se prolongent guère au delà,--un couple arriva de la salle de danse,
et vint faire salaam: le petit Jean Terrail, l'enseigne de vaisseau du
stationnaire, et sa femme, cette délicieuse poupée française. Ils ont
quarante ans à eux deux, sont mariés depuis six mois, et s'adorent à
bouche perdue.
--Tiens!--fit Narcisse Boucher,--on ne tourne donc plus là-bas, que
voilà les chevaux de bois revenus?
Jean Terrail sourit, et pressa le bras de sa femme, toute rose et moite.
--On ne danse plus, monsieur l'ambassadeur. C'est fini.
Je remarquai alors que lady Falkland s'était tue, et qu'elle regardait
avec une étrange fixité les deux jeunes gens debout, appuyés l'un sur
l'autre, presque enlacés.
--Monsieur Terrail, plaisanta le vieux Villaviciosa, si j'avais à moi
une aussi jolie femme, je crois bien que je ne lui permettrais pas de
danser ainsi, toute une soirée, avec n'importe qui....
--Comment, avec n'importe qui? protesta la petite. Monsieur
l'ambassadeur, ce soir, justement, je n'ai dansé qu'avec mon mari!
A cet instant, j'entendis, parmi les rires, un léger bruit de chaise:
lady Falkland, discrètement, se levait, s'échappait, et s'allait
accouder tout au bout de la terrasse, face à la mer.
Une curiosité me poussa. Il y a là-bas un escalier qui permet de sortir
par les jardins. Je saluai promptement tout le monde et je m'en fus de
ce côté. La silhouette de lady Falkland, immobile, apparaissait de loin
comme un mince fantôme, bleuâtre sous le clair de lune.
Près de la surprendre, j'eus un scrupule, et je fis craquer mes
souliers sur les dalles. Mais je crois qu'elle n'entendit pas.
--Madame, dis-je, j'ai l'honneur de prendre congé de vous....
Elle tressaillit, se tourna vers moi. Et je vis, je vis distinctement
deux sillons de larmes qui brillaient tout le long de ses joues. Elle
ne me répondit pas. Sa gorge crispée, à grand effort, avalait un
sanglot.
Devant une femme qui pleure, un homme qui n'est ni son ami, ni son
amant, n'a qu'à faire l'aveugle.
--Madame, dis-je, oserai-je vous demander la permission d'aller vous
rendre mes hommages chez vous? Vous avez peut-être un jour?
Le sanglot était avalé. La voix fut pourtant un peu rauque, très peu.
--Non, je n'ai pas de jour. Mais je ne sors presque jamais, et je
reçois quand j'y suis. Bonsoir, monsieur, et, s'il vous plaît, à
bientôt.
J'ai baisé la main, soyeuse à miracle. En m'en allant, j'ai vu
Cernuwicz, qui s'approchait à son tour, sans doute par ordre du mari....
Donc, l'insouciance de tout à l'heure, et l'esprit, et la gaieté, et
la coquetterie légère,--ce n'est qu'un vêtement, un vêtement autour de
l'âme nue, pour que le monde ne voie pas l'âme?
Eh bien! j'aime cela. Le vêtement est beau. Elle s'habille bien, lady
Falkland. Courageusement.