PRINCE STANISLAS CERNUWICZ

Deuxième secrétaire à l'ambassade de Russie.

Les deux cartes gravées en caractères identiques, sur deux identiques

parchemins. (Très à la mode, ici, le parchemin, pour cartes de visite).

Je m'étonnai un peu: l'Angleterre et la Russie ne sont pas de si bonnes

amies, surtout en pays levantin, que leurs principaux fonctionnaires

aient coutume de s'associer deux par deux pour leurs corvées de

politesse. Mais après tout, cela ne me regardait en rien.

Et je fis entrer.

L'Anglais passa le premier. Du fond de mon grand salon, je le vis

venir, et il me parut qu'il venait seul. Sous ma petite ogive d'ébène,

il dut se baisser: cet homme est un géant;--mais si justement

proportionné et équilibré, qu'on ne s'aperçoit pas d'abord de sa

stature: il faut un terme de comparaison,--une porte ou un plafond trop

bas.

A quatre pas de moi, il s'arrêta, me salua cérémonieusement et se

nomma. Puis, d'un pas de côté, il démasqua son compagnon, jusqu'alors

rigoureusement invisible derrière lui. Et je fus tellement ahuri de

cette apparition quasi-fantastique, que le prince Cernuwicz eut le

temps de me saluer à son tour et de se nommer avant que j'eusse bien

recouvré mes esprits.

Je me rendis compte toutefois, dès cet instant même, du trait essentiel

qui caractérise ce personnage si habile à s'escamoter lui-même: sa

souplesse physique et morale, une souplesse de pantin élastique.

Derrière l'autre,--le colosse qui ne passe pas sous les portiques,--lui

s'était insinué plus silencieux qu'un traître de mélodrame: je ne

l'avais vu qu'après qu'il eût bien voulu se laisser voir. Et alors,

sans transition aucune, son salut, sa présentation avaient été pareils,

exactement, au salut et à la présentation de l'Anglais: même coup de

tête brusque et raide, même pointe d'accent britannique marquée par

intervalles. Ça représentait un joli tour de force, pour ce Slave à

échine de chat, le calque minutieux de ce Saxon charpenté de fer!

Je leur montrai des sièges. Ils s'assirent, et tout aussitôt,

s'excusèrent du négligé de leur tenue.--C'est-à-dire que Cernuwicz

présenta les excuses de la communauté, Falkland se bornant à approuver

de la tête.--Ils étaient en veston et culotte de cheval: mais c'est

qu'ils allaient jouer au polo, à Buyukdéré. Et ils n'avaient cependant

pas voulu différer davantage le plaisir de me connaître.

--Nous avons tellement regretté d'avoir manqué votre visite, l'autre

jour, à la Dette et à l'ambassade! nous étions allés chasser en Asie.

Sur quoi, silence. La politesse est satisfaite. Tous deux, muets, me

dévisagent avec la plus grande attention. Leurs yeux sont à remarquer:

ceux de Falkland étonnamment fixes et presque incolores, ceux de

Cernuwicz vifs et verts comme des yeux de félin: ils doivent luire la

nuit....

Drôles de bonshommes, et qui tranchent singulièrement sur l'élégante

grisaille des gens de la Carrière! Rien que leurs vêtements de sport

suffisent à les classer à part. Ils ont bien l'air, l'un et l'autre,

de messieurs à ne point s'embarrasser outre mesure dans l'étiquette

et dans les protocoles. Là s'arrête leur analogie: j'ai rarement vu

deux êtres plus dissemblables. Le Falkland peut avoir une quarantaine

d'années, et tout en lui concourt à renforcer l'impression de puissance

et de dureté qu'on reçoit tout d'abord de sa taille gigantesque. Sa

face large comme un mufle s'achève en un menton carré, vigoureux comme

une mâchoire de matin. Le fauteuil où je l'ai fait asseoir est trop

étroit pour ses reins, et ses deux mains, qui se serrent l'une l'autre,

ressemblent à deux étaux. Le Cernuwicz, au contraire, mince comme un

fleuret, et ramassé sur sa chaise comme une bête prête à bondir, semble

fragile autant que souple. Son visage très jeune, agrémenté d'une

longue moustache soyeuse, me fait songer à ces figures de pages qu'on

voit dans les tableaux florentins. C'est gracieux, câlin et cynique. Et

si j'étais femme, je m'en méfierais comme du feu.

Le silence se prolonge. Mon Dieu, je ne suis guère facile à intimider.

Mais ce dogue et ce chat-tigre forment un assemblage si étrange que

je ne sais que leur dire. Je me lève, je sonne pour le café turc, je

me rassieds. Durant ces trois secondes, et sans que je l'aie vu ni

entendu,--ça devient de la prestidigitation,--le page florentin s'est

emparé de mon Racine, et le feuillette.

--Ah! _Bajazet_ ... je devinais bien que vous étiez un lettré....

Aïe! Le charme est rompu, et je contiens une furieuse envie de rire.

Mais il continue, et, ma foi, ce qu'il dit devient moins bête:

--Il faut être un lettré pour goûter Racine ... et un lettré

d'Occident, un homme des vieilles races. Nous, les Polonais, nous

sommes les Occidentaux de l'Orient, vous savez.

Ah! il est Polonais. Je m'explique mieux sa souplesse serpentine, et

cet air traître et caressant répandu sur tous ses traits:

--Ce Racine, c'est le premier de tous les poètes. C'est le plus

insinuant, le plus inquiétant, le plus...

Il complète sa pensée d'un geste en spirales. J'écoute. Si je

m'attendais à une conférence sur Racine, par exemple!

--C'est le plus délicieusement immoral, celui qui passe le mieux

l'éponge sur toutes les petites horreurs de la vie, sur les adultères,

les incestes, les assassinats, les trahisons, les guets-apens ...

n'est-ce pas? Tenez, cet excellent Bajazet, si sympathique, c'est,

à dire le vrai mot, un ... (Il dit le vrai mot, que je n'ose pas

écrire.) Dame! il vit par les femmes, ce monsieur. Sans sa Roxane, il

y a belle lurette qu'il serait réduit à pas grand'chose. Ajoutez que,

pour comble, c'est un ... (le mot ci-dessus) malpropre: il n'a même pas

l'honnêteté de la profession. Il refuse de payer sa ... marmite ... en

nature! Bien pis, il ne refuse pas carrément, il se dérobe, hypocrite,

derrière les faux prétextes, et il prodigue les bonnes paroles:

Peut-être, avec le temps, j'oserai davantage,

Ne précipitons rien, et daignez commencer

Par me mettre en état de vous remercier ...

«Bref: aboule le pognon, on causera ensuite,--peut-être ...--Hein? la

crapule! Bubu de Montparnasse n'aurait jamais fait ça.»

Ma parole, il déclame de mémoire, le livre fermé. Et il déclame bien,

d'une voix juste... Attention, le voilà qui s'enthousiasme!

--Racine, Monsieur, c'est un pervers et un raffiné, un homme comme

nous, un sang bleu. Vous êtes de bonne noblesse, monsieur de Sévigné,

et cela nous fait grand plaisir, à Falkland et à moi, parce que les

gens de notre caste sont rares dans ce pays. Bon pays, d'ailleurs,

intéressant: beaucoup d'aventuriers, beaucoup de gredins. Mais pas de

relations possibles. Moi, je m'appelle Cernuwicz, vous savez; il y a eu

cinq rois dans ma famille.

Belle conclusion, et digne de l'exorde. Je gage que Racine, tout le

premier, en resterait bleu. Mais j'ai oublié sir Archibald W. Falkland,

silencieux dans son fauteuil. Or, aux mots noblesse, caste et roi,

voici le muet qui parle:

--Oui, nous nous réjouissons de votre venue. Moi, je ne suis pas comme

le prince: la poésie, cela m'est égal. Mais je m'entends aux choses du

blason. Au Transvaal, je passais mes soirées de bivouac à relire le

livre de votre Nicolas Berey, vous connaissez? Curieux. Vous portez

écartelé de sable et d'argent, je sais. Moi, d'argent aux deux léopards

de sinople, lampassés de gueules. Je suis des Falkland d'Écosse,

du comté de Fife. Les gens d'Oxfordshire ne sont pas nos parents.

Treize guerriers de mon sang sont tombés à Homildon, en l'an 1402, et

Robert Bruce avait un Falkland pour porter sa bannière, le jour de

Bannoc'kburn. En outre, c'est dans notre château qu'est mort le roi

Jacques V. Malgré quoi, nous sommes baronnets seulement et non lords.

Il parle en bon français, mais lentement. Il est clair que ce n'est

point lui l'orateur de l'association. Mais quand il s'agit d'armoiries,

sa langue se délie. Il s'anime et rougit, de cette rougeur anglaise,

orgueilleuse et insolente, qui exaspère si facilement nos nerfs de

Latins. Il rougit, et les taches de son qui lui criblent tout le visage

prennent des tons de brique.

... Ainsi donc, cette puissante brute aux mains d'étrangleur occupe

ses loisirs à repasser _le Jeu du Blazon_, de messire Nicolas Berey,

héraut....

--Vous avez vécu au Transvaal, sir Archibald?

--Pas vécu. J'ai seulement suivi le raid Jameson.

A la bonne heure! Voleur de grand chemin, cela le complète. Il achève,

très simplement:

--J'aime chasser. Ici, le prince et moi, nous chassons le sanglier et

l'ours, sur la terre d'Abraham-pacha et dans la forêt d'Alemdagh.

Il a bien l'air de trouver que cette chasse-ci ne vaut pas l'autre,

celle de Jameson, la chasse au Boër. Je soupçonne que sa vocation le

portait vers la piraterie. Si je l'interrogeais là-dessus?... Mais il

n'est plus temps, ils se lèvent. Le Polonais reprend la parole:

--C'est l'heure du polo. Excusez-nous. A bientôt, cher monsieur: nous

reparlerons de Racine.

Deux poignées de mains, l'une rude, l'autre insinuante, quoique

vigoureuse aussi. Ce Slave mince, à moustaches de soie, ne manque ni de

muscles, ni de nerfs.

Ils s'en vont. Sous l'ogive d'ébène, sir Archibald se baisse, comme

tout à l'heure. Derrière lui, Cernuwicz glisse à pas muets.

Partis. Je les ai regardés par la fenêtre. La rue de Brousse me semble

moins terne. J'ai envie de sortir, de marcher dans la cohue, de

coudoyer les Arméniens à nez crochu, les Juifs pouilleux, les Grecs

bavards, et d'admirer les quelques Turcs, égarés dans Péra, qui y

promènent leurs hautes mines graves.

X

Vendredi 9 septembre.

Ce matin, j'ai voulu retourner au Sélamlick. Vraiment, cette parade

militaire est belle. Les Turcs sont d'admirables soldats, je le savais.

Mais trop souvent,--en Thessalie ou en Macédoine, par exemple,--je

les avais vus déguenillés, loqueteux, et tellement privés de tout

qu'ils faisaient peine à voir, et n'étaient guère plus soldats--en

apparence--que par leurs armes toujours nettes et leurs regards

toujours fiers. La garde impériale, que je vois ici, montre, avec

autant de fond, plus de forme: les souliers ont des semelles et les

uniformes n'ont pas de trous. Si bien que c'est presque aussi brillant

que chez nous, et plus solide.

Je voulais revoir ces soldats. Et je voulais aussi revoir le plus

beau d'entre eux, mon grand Tcherkess brodé d'or, le maréchal Mehmed

Djaleddin pacha.

Je l'ai revu. Mehmed pacha, informé de ma présence, est venu, comme le

mois dernier, me serrer la main dans le salon des ambassadeurs.

Par les fenêtres ouvertes, le soleil entrait à larges rayons. La

mosquée Hamidié, toute de marbre blanc, aveuglait comme un palais

de neige. Au loin, le Bosphore, bleu et blond, s'épanouissait entre

Skutari et Stamboul.

--Beau temps, monsieur le colonel; l'adieu de l'été, qui finit tout

d'un coup, dans notre Turquie. Peut-être sera-ce aujourd'hui le dernier

vendredi aux Eaux Douces d'Asie. Vous y êtes allé déjà? non? alors,

voulez-vous accepter ce soir la moitié de mon caïque?

J'accepte, enchanté.

Je sais que les Eaux Douces d'Asie sont une petite rivière où se

donnent rendez-vous, les vendredis d'été, tous les caïques élégants

du Bosphore. Je n'ai pas encore eu le loisir de voir ce défilé. Et

ce me sera double plaisir d'y prendre part en compagnie de ce Turc,

décidément plus sympathique qu'aucun autre personnage d'ici. Il n'est

ni vautour ni corbeau, lui!

* * * * *

Le caïque de Mehmed pacha est un superbe caïque à trois paires

de rames, long d'une douzaine de mètres, large juste assez pour

qu'on puisse s'y asseoir à deux;--une sorte de grande pirogue,

merveilleusement effilée, toute en bois verni, avec sculptures et

dorures. Les caïkdjis sont trois Albanais, à nez droit, à rudes

moustaches, habillés de mousseline blanche. On s'assied là-dedans,

on s'y couche plutôt, sur des tapis de Perse qui recouvrent des

coussins moelleux comme un lit. Et cela glisse sur l'eau sans la

moindre secousse, avec une vitesse inimaginable. Nous sommes partis

de Dolma-Bagtché, l'échelle la plus proche d'Yildiz, à dix heures à

la turque (deux heures avant le coucher du soleil).--Et le soleil est

encore haut, que déjà nous voici à l'entrée de la petite rivière. Nous

avons fait trois lieues en trois quarts d'heure, et le courant était

dur contre nous.

Mehmed pacha, assis à ma droite,--dans les caïques, la place d'honneur

est à gauche,--n'a point dit trois paroles depuis notre embarquement.

La côte d'Europe et la côte d'Asie ont défilé le long de notre route.

Il regardait, silencieux. A peine s'il m'a nommé, au passage, les plus

beaux palais des deux rives,--Tchéraghan, où mourut le Sultan Mourad V;

Beylerbey, où habita l'impératrice Eugénie, qu'aimait le Sultan Abdul

Aziz.--Les Turcs contemplatifs. Et celui-ci, volontiers bavard dans le

salon diplomatique d'Yildiz, entre la table d'acajou et les rideaux de

damas rouge, devient muet devant les belles collines vêtues de grands

arbres et de petites maisons. Cependant, voici le cap derrière lequel

s'enfoncent les Eaux Douces d'Asie,--une rivière très étroite, qui

coule parmi des roseaux. Nous entrons. A droite, une prairie entoure un

kiosk de marbre; à gauche, quelques maisonnettes de bois s'adossent à

quatre vieilles, vieilles tours enlierrées.

--Anatoli-Hissar, le château d'Asie: Mehmed Fatih....

Bon. J'ai compris. C'est le château fort que le Conquérant planta sur

la rive asiatique, avant d'enjamber le Bosphore pour l'assaut de 1453.

J'adore les explications courtes.

Un premier caïque nous croise, chargé de trois dames européennes à

ombrelles.--La troisième est assise en lapin, peu confortablement.

Cela manque d'élégance.--Plusieurs caïques se laissent dépasser, moins

rapides que nous. J'aperçois beaucoup de belles Turques, gracieusement

voilées du tcharchaf en tulle noir. Je dis qu'elles sont belles, et

ce n'est pas seulement sur la foi de leur taille fine et de leurs

admirables mains, plus minces et plus diaphanes qu'aucunes mains

françaises ou espagnoles: les tcharchafs sont des voiles complaisants,

fort analogues à nos voilettes tout à fait transparentes, et je

distingue à mon aise d'adorables minois, chiffonnés et spirituels,

où luisent de forts grands yeux noirs ou de très doux yeux bleus.

Cette beauté turque, délicate et jolie par essence, me change le plus

agréablement du monde des Vénus pérotes, style Kolouri, lesquelles sont

toujours un peu massives et quasi bestiales. Je ne puis m'empêcher de

faire un compliment à Mehined pacha, pensant d'ailleurs flatter son

patriotisme. Mais je tombe mal; Mehmed pacha est un Croyant:

--Oui, me réplique-t-il d'un ton bref, nos femmes turques sont belles;

mais je les aimerais mieux plus décentes, et moins effrontément

dévoilées.

Naturellement, je me le tiens pour dit et ne souffle plus mot.--Mehmed

pacha, courtois, irréprochablement, demeure néanmoins très maréchal;

et, malgré notre intimité qui croît, la hiérarchie militaire garde

entre nous toute sa force.

Une minute de silence. Mehmed pacha parle de nouveau, moins rude.

--J'ai tort, d'ailleurs, d'en vouloir à ces pauvres petites, qui ne

sont coupables que d'avoir cédé à la contagion de l'Occident. Oui,

monsieur le colonel, ce sont vos femmes chrétiennes qui ont entamé,

par leur exemple, la vertu des nôtres. Comment voulez-vous qu'une

musulmane revienne de bon cœur au vieux yachmak épais, quand elle

coudoie, chaque jour, des dames de Péra, nues des cheveux aux épaules,

et qu'elle voit vous et moi leur rendre hommage!

Je risque une objection sceptique:

--Monsieur le maréchal, croyez-vous sincèrement que la vertu des femmes

se mesure à l'épaisseur de leurs voilettes ou de leurs voiles?

Il ne sourit pas. Même ses yeux s'attristent.

--La vertu des femmes, monsieur le colonel, ressemble à ces grands

plateaux chargés de verreries que les montreurs d'ours tiennent en

équilibre sur la pointe d'un sabre. N'importe quel sabre, n'importe

quel plateau font l'affaire; mais, une fois le plateau sur le sabre, ne

touchez plus à rien, ou gare la casse! Nos femmes vivent voilées, les

vôtres, la bouche et les joues nues. En revanche, vos petites filles

grandissent ignorantes d'une foule de secrets dont nos petites filles

à nous sont instruites dès leurs quatre ans. Quelle importance à cela?

Aucune. Mais je crois fortement qu'il serait très dangereux pour vos

petites filles d'apprendre, en même temps que leur alphabet, comment

elles feront des fils plus tard, et très dangereux pour nos femmes

d'aller par les rues sans tcharchaf. Les femmes et les enfants n'ont

guère de raison, et pour les guider le long de la vie, il faut sans

cesse les amuser de quelque hochet.

Il se tait, et jette alentour son regard prompt et perçant. La

rivière sinueuse coule maintenant au creux d'une vallée étroite et

ombragée. Une foule d'embarcations grouille entre les deux rives.

Les caïques foisonnent, moins nombreux cependant que les barques

vulgaires,--économiques, car on y peut asseoir six promeneuses au

lieu de deux. Çà et là se faufilent des yoles anglaises, jolies, mais

dépaysées dans le cadre asiatique. Des misses rament, bras nus, sous le

regard d'envie des dames turques condamnées à l'indolence....

Mehmed pacha, brusquement, pose sa main sur la mienne.

--Regardez! Ces Eaux Douces sont comme un résumé de toute notre ville:

ici, les femmes d'Asie et les femmes d'Europe se frôlent, s'examinent,

se comparent et se jalousent. Et rien n'est plus malsain pour les unes

comme pour les autres. Mutuellement, elles s'enseignent à mal faire.

Si bien qu'à Stamboul comme à Péra, le scandale court les rues. Nos

dames musulmanes de Brousse ou de Koniah, mieux isolées, observent

avec une autre exactitude la loi du Prophète! et je ne doute pas que

vos dames chrétiennes ne soient vertueuses aussi dans leur pays. Mais

ici ... monsieur le colonel, je suis chef du cabinet politique de Sa

Majesté, et vous devinez qu'il n'y a guère de maison turque ou franque

où les exigences de ma charge ne m'obligent à donner parfois un coup

d'œil. Eh bien, quoique je fasse effort pour ne rien voir de ce qui

n'intéresse ni l'Empire, ni l'Islam, trop souvent, voyant malgré moi,

j'ai senti mes vieilles joues rougir!

Peste! cette rougeur mahométane ne manquerait probablement pas d'ahurir

un préfet de police parisien....

Cependant Mehmed pacha baisse la voix:

--Oui, c'est bien malgré moi que j'ai vu. Tenez au centre de Stamboul,

il est un grand quartier qu'on nomme Aboul Véfa. Jadis, ce quartier

ressemblait à tous les autres. Aujourd'hui, j'aime mieux ne pas vous

dire ce qui s'y passe. Voilà où l'imitation de l'Occident mène la

Turquie. Et cependant, monsieur le colonel, si notre Stamboul se

corrompt au contact de votre Europe, croyez-en ma parole: vos Européens

implantés chez nous font pis que de s'y corrompre; et votre Péra tout

entier vaut peut-être encore moins cher que le quartier d'Aboul Véfa.

* * * * *

Nous sommes maintenant au plus bel endroit des Eaux Douces. Les deux

rives sont devenues des prairies en pente, toutes plantées d'arbres

merveilleux, platanes, cèdres, chênes, saules, cyprès hauts comme des

flèches de cathédrales. Et sous ces ombrages plus riches en verts de

toutes nuances et de toutes valeurs qu'une toile de Corot, j'aperçois

quantité de femmes turques assises par groupes sur l'herbe. Leurs robes

de soie unie ou moirée, couleur de rose, de jasmin, de lilas, de mauve,

de bluet, de pivoine, de bouton d'or, de jonquille, de violette, de

pervenche ou de pensée, sont comme de grandes fleurs éclatantes qui

pavoisent les prés. Et c'est tout à fait joli, ces robes-fleurs éparses

sous les arbres. Les dames turques campagnardes s'habillent d'une

grande pièce de soie qui les enveloppe de la nuque aux chevilles, et

leurs cheveux se cachent dans de petits capuchons de la même soie; si

bien que toutes ressemblent aux saintes Vierges des images pieuses.

Du milieu de la rivière, j'en aperçois une multitude. Elle ne remuent

guère, et je ne les entends pas parler. Elles regardent, pensives et

recueillies, l'eau brillante, les caïques vernis, les robes claires et

les ombrelles, et le lointain velouté des bois.

* * * * *

Notre caïque, cependant, aborde. Mehmed pacha saute à terre et m'offre

de l'imiter.

--J'ai une petite affaire à régler, à deux pas d'ici. S'il vous

convient de marcher un peu.

Ma foi, non, il ne me convient pas. Je me trouve trop à mon aise dans

le grand caïque moelleux, entre la fraîcheur de l'eau courante et le

parfum léger de toute cette verdure. Oh! l'indicible douceur des soirs

d'été sur le Bosphore....

Il faudra que j'aie mon caïque à moi, sans retard. Il n'y a ni voiture

ni traîneau qui vaille un caïque....

Les yoles, les barques de toutes sortes continuent d'aller et de venir.

Cela ne fait pas de bruit; cela glisse mollement, voluptueusement.

Sous les ombrelles, à travers les tcharchafs diaphanes, je vois de

gracieuses figures, d'adorables yeux....

Là-bas, au pied d'un platane, à cent pas de la berge, la tunique bleue

de Mehmed pacha me tourne le dos. Face au maréchal, deux soldats sont

alignés, raides. Mehmed pacha griffonne un ordre sur un papier qu'il

tient dans le creux de sa main gauche, à la mode turque....

Ah! un caïque à deux paires, très élégant, qui remonte la rivière

et qui va passer tout près de moi.... Un caïque d'ambassade ou de

finance: sur la poupe, un cavas est accroupi, un cavas rouge et or, à

bonnet pointu et à grand cimeterre;--livrée anglaise, ou je me trompe

fort.--Il approche, ce caïque. Le voici. Une dame est assise dans

la chambre d'arrière, une dame que je ne vois pas encore à cause de

son ombrelle ouverte. Mais le soleil s'est caché derrière les grands

arbres, et, juste à point, l'ombrelle se ferme....

Oh! la délicieuse apparition! Elle est toute jeune, la dame du caïque,

et très belle, malgré je ne sais quel voile de mystérieuse mélancolie

jeté sur tout son pur visage. Elle tient dans ses bras, serré contre

elle, un beau petit garçon à grandes boucles brunes. Je n'ai guère le

temps d'en voir davantage. Pourtant, au vol, je saisis le regard de

deux yeux bruns, très fiers et très pensifs. Et déjà le caïque a passé.

Une brusque secousse: Mehmed pacha, revenu, saute au milieu des

coussins, d'un bond à pieds joints, et se rassied à côté de moi.

--Monsieur le maréchal, vous avez vu ce caïque anglais? qui est-ce, la

dame?

--Vous ne connaissez pas? c'est de votre monde, pourtant, monsieur le

colonel! Lady Falkland, la femme du directeur anglais de la Dette.

--Ho! j'ouvre la bouche toute ronde.... Comment, il est marié, mon

dogue écossais, étrangleur d'ours et de Boërs? Et marié à cela, à cette

duchesse de Van Dyck ou du Titien? Non!

Mehmed pacha me regarde avec curiosité. Mais un Turc n'interroge

jamais. Tout à mon aise, je puis tourner la tête et m'efforcer de voir

le caïque à deux paires, déjà loin en amont. Justement, le voilà qui

fait demi-tour. C'est l'heure où l'on quitte les Eaux Douces. Encore un

moment, et le soleil se couchera derrière les coteaux d'Europe. Et tout

de suite, les soldats et les policiers, gardiens des vertus de l'Islam,

forceront les robes-fleurs assises sur l'herbe à réintégrer sans retard

leurs barques ou leurs voitures, et leurs harems.

Le caïque à la livrée rouge nous dépasse, car nos caïkdjis rament

tout doucement; il range de près la rive; il accoste. Un marchand de

sucreries est là, qui s'apprête à refermer sa grande boîte de verre.

Lady Falkland appelle d'une jolie voix bien timbrée:

--_Helvadji!_

Le marchand se précipite. Je vois le beau petit garçon à grandes

boucles tendre des menottes ravies. Et la mère, avec des mines et

des gestes joyeux, emplit ces menottes de gaufrettes au miel, larges

et rondes comme des crêpes, et qu'on plie en quatre pour les manger.

Ce n'est pas tout. L'homme a déployé son plus grand papier, et, dans

ce papier, voilà qu'on met des loukoums aux pistaches, des pâtes

d'abricots de Damas et un énorme morceau de helva;--le helva turc est

une sorte de crème solide, amalgamée de miel et d'amandes.--Toutes

ces excellentes choses prennent place dans le caïque, sur les genoux

du grand cavas à bonnet pointu. C'est une maman très tendre que lady

Falkland.

Enfin, les emplettes sont payées, et le caïque anglais pousse. Un des

caïkdjis déborde la berge, d'une petite gaffe qui plie en arc. Notre

caïque à nous continue sa lente retraite. Encore une fois, dans un

embarras de barques, lady Falkland passe tout près de nous. Elle sourit

à Mehmed pacha, qui l'a saluée à la turque, la main au front.

Quel singulier sourire, enfantin et amer tout ensemble! Elle sourit,

la bouche entr'ouverte, comme une petite fille; mais ses traits ne se

détendent pas.... Oui, je me figure: ça ne doit pas être drôle tous les

jours d'avoir sir Archibald Falkland pour époux.

La rivière s'élargit un peu; les caïkdjis allongent leur nage. A

gauche, voici la prairie qui entoure le kiosk impérial; à droite, les

tours en ruines d'Anatoli-Hissar, et les maisonnettes de bois qui

s'adossent à leur pied. Et le Bosphore s'ouvre.

Maintenant, nous filons à toute vitesse vers Stamboul. Le soleil s'est

couché, et l'horizon, d'abord tout barbouillé d'ocre, de pourpre et

de vert émeraude, commence de revêtir sa vraie couleur turque, ce

carmin sombre qu'on ne voit qu'ici et sur lequel Stamboul profile

si fantastiquement sa longue échine bleuâtre, toute hérissée de

minarets....

--Monsieur Le maréchal, lady Falkland, quelle femme est-ce?

--Monsieur le colonel, lady Falkland est la femme d'un triste mari.

Sir Archibald Falkland, directeur anglais de la Dette Ottomane, est

un drôle, qui, non content d'entretenir une maîtresse sous le toit

conjugal, se propose d'épouser cette maîtresse en se débarrassant par

un divorce de la femme que vous venez de voir, et en lui volant le fils

unique qu'elle adore à genoux. En attendant ce dénouement inévitable

et proche, lady Falkland vit en étrangère dans sa propre maison, où

la maîtresse de son mari, recueillie par charité, commande à sa place

et l'abreuve d'humiliations. Je suis maréchal osmanli et prince en

Circassie, et je ne salue pas souvent les femmes sans voile, qui ne

sont pas de la foi. Mais je salue lady Falkland.

L'homme qui assassina: Roman · 第 23 / 71 题