Le journal dont nous venons de citer des fragments explique assez bien
les motifs qui ont poussé le vladika du Monténégro à prendre parti dans
la guerre commencée entre l'empereur de Russie et la Porte ottomane.
Outre la communauté de religion, cause toujours si puissante de
sympathie entre deux peuples, la Russie n'a négligé aucun moyen de
rattacher à sa fortune le Monténégro et ses habitants. La plupart des
chefs importants des _serdars_ monténégrins reçoivent des pensions de la
Russie. Celle de Pierre II s'élevait à plus de 80 000 francs, et elle a
été continuée à son successeur Danilo.
Le vladika Pierre Ier, fondateur de la dynastie actuelle, a inséré dans
son testament une clause dans laquelle il recommande avant toutes choses
à ses successeurs de vivre toujours en paix et en bonne intelligence
avec la Russie.
Les deux neveux de Pierre II ont fait leurs études à Saint-Pétersbourg.
Le tzar envoie chaque année au Monténégro, pour les offrir gratuitement
aux habitants, de nombreux navires chargés de blé d'Odessa.
Les _icones_ ou vases sacrés qui servent aux cérémonies du culte dans la
chapelle épiscopale de Tsetinié sont un présent de l'impératrice de
Russie.
Tout est russe au Monténégro, tout conspire à assurer la prépondérance
russe dans ce pays que les autres États de l'Europe ont trop négligé
jusqu'ici.
Aussi ne faut-il point s'étonner si d'une extrémité à l'autre de la
montagne Noire, les habitants ont accueilli avec enthousiasme la
proclamation suivante:
«Tsernogorstes!
«Le moment est venu de prendre les armes, et de jeter le fourreau de
l'épée sur la route. Il faut que chaque homme mette la main sur son
cœur, et dise: Il faut qu'il batte pour l'orthodoxie et pour la liberté.
«Il faut montrer que nous sommes les fils de ces vaillants Tsernogorstes
qui ont défait trois armées de vizirs, et qui ont pris cinquante
citadelles turques. Nous ferons voir que le Tsernogore n'a point
dégénéré, et qu'il est toujours la terre des braves fils d'Ivo le Noir.
«Nous nous battrons jusqu'à la mort pour notre religion et pour notre
indépendance; la récompense qui nous attend est au ciel.
«Dieu nous donnera la victoire. Fidèles Tsernogorstes, abordons d'un
cœur franc l'ennemi, et ne craignons pas de nous jeter tête baissée au
plus fort de la mêlée.»
«DANILO,
«_Archevêque du Tsernogore et des Berda, et de Skador et de
toute la Primorée._»
(Signé du grand sceau, à l'aigle double, que le tsernovoïevitj
Ivo portait sur son bouclier.)