13 mars. J'ai vu le vladika ce matin. Il m'a reçu avec sa bienveillance
accoutumée. Il m'a paru plus triste qu'hier. Kovalevski sortait au
moment où j'entrais chez Danilo. Je lui ai demandé la cause de sa
préoccupation.
«Le soviet a prononcé, m'a-t-il répondu, à la presque unanimité. Il cède
aux suggestions de la Russie, il veut faire la guerre, et je suis forcé
de lui céder.
--Nul cependant n'oserait vous résister, si vous disiez non, votre
pouvoir est sans borne.
--Vous vous trompez, répond tristement l'évêque, il y a des préjugés
devant lesquels je suis forcé de m'incliner.
«Kovalevski est au fond le véritable souverain du Monténégro, la Russie
règne ici bien plus encore que moi.
«Pendant longtemps encore la guerre, et surtout la guerre contre les
Turcs sera la passion dominante dans ce pays. Il faut avoir été élevé à
l'étranger, ou avoir beaucoup voyagé comme ce pauvre Shebievjt, que vous
avez entendu hier au soviet, ou comme moi, pour comprendre quels
résultats heureux la paix peut avoir, et quelle influence elle exerce
sur la prospérité d'une nation; mais je ne puis lutter contre
l'ignorance de mes compatriotes, elle m'entraîne, elle me déborde; je
sens qu'il faut que je lui obéisse, si je ne veux pas me perdre.
«Que vont devenir mes écoles pendant la guerre; le sang va emporter le
germe si laborieusement semé par mon oncle et par moi. Il a des moments,
ajouta-t-il en soupirant, où je voudrais abdiquer et me retirer au fond
d'un monastère du mont Athos.»
Je crus devoir le dissuader d'un projet si nuisible aux intérêts de son
pays.
--Rassurez-vous, me dit-il, nous autres Tsernogorstes, nous ne pouvons
pas vivre loin de notre patrie. Vous voyez bien ce domestique?»
Il me montrait le serviteur chargé d'allumer son tchibouk.
Il y a quelques années, mille familles, représentant plusieurs milliers
de guerriers avaient consenti, moyennant une solde considérable, à
émigrer dans le Caucase, où la Russie comptait les opposer aux
Tcherkesses. Arrivés dans le pays, les guerriers monténégrins perdirent
tout d'un coup leur énergie; ils étaient devenus lâches; ils désertaient
en masse, ou succombaient à une langueur produite par la nostalgie.
Quelque temps avant de mourir, mon oncle, qui avait permis cette
émigration, se désolait souvent en songeant qu'il avait envoyé tant de
braves à la mort, lorsqu'il vit de sa fenêtre un homme se traînant sur
le sentier qui conduit à Tsetinié.
Cet homme, succombant a la fatigue, tomba évanoui avant d'atteindre au
plateau. Mon oncle envoya à son secours, et le fit transporter chez lui.
Dieu soit loué, s'écria le malade, j'ai revu _ma petite montagne Noire_
(_dogoritli Hevnoï_), je puis mourir.
Ce malade, aujourd'hui vivant et très-vivant, c'est mon porteur de
tchibouk, qui avait supporté des fatigues et des privations dont le
récit seul vous ferait frémir, pour revoir son pays.
Nous sommes ainsi faits, ajouta le vladika, on dirait qu'un charme
magique nous attache à la montagne Noire.