11 MARS.--J'arrive du _soviet_ (maison du sénat). Les sénateurs vont
bientôt entrer en séance. Je peux compter sous un hangar les ânes et
mulets qui les ont conduits. Ici un cheval est presque un objet de
curiosité.
Le vladika sort de sa maison entouré de sa garde, et entre dans le
_soviet_. Pour représenter la publicité des assemblées délibérantes
européennes, j'ai persuadé au vladika qu'il convenait de me laisser
assister à la séance. J'ai obtenu la permission de me tenir debout
derrière la porte d'entrée. C'est là ma tribune.
Je m'aperçois que le colonel Kovalevski occupe déjà une place derrière
le banc sénatorial.
Les sénateurs arrivent par groupes, et, après avoir suspendu leurs armes
à la muraille, ils s'asseyent sur un banc circulaire de pierre,
recouvert d'un tapis.
Un âtre, creusé dans la terre, au milieu même du cercle, promène les
reflets de sa flamme sur la figure des pères conscrits.
Le vladika vient s'asseoir au bout du banc. Un coussin rouge, entouré
d'un galon d'or, distingue seul sa place de celle des autres sénateurs.
Le secrétaire du soviet, assis à la turque, tient une plume, une
écritoire, et du papier sur ses genoux.
Maintenant que le vladika a prononcé la prière qui précède l'ouverture
des débats, tous les sénateurs allument leur tchibouk.
Le vladika ouvre la séance par le discours suivant:
«Chers frères et chers fils,
«J'ai montré à Dieu mon cœur saignant des misères de mon peuple, et je
lui ai demandé si nous devions souffrir plus longtemps les souffrances
que les infidèles font endurer à nous et à nos frères.
«Le Seigneur m'a répondu: «Montre également ton cœur saignant à ceux qui
sont chargés avec toi de veiller sur le sort de mes Tsernogorstes, que
j'ai toujours les premiers devant ma face.»
«C'est pourquoi, chers frères et chers fils, je vous ai écrit: faites
sangler vos ânes et vos mulets, et venez promptement me rejoindre dans
la maison du soviet.
«Maintenant, examinons ensemble ce qu'il convient de faire.
«Quiconque dira le contraire aura menti: la sainte religion souffre et
crie vers nous, parce qu'elle est la proie des infidèles. Serions-nous
des hommes si nous la laissions souffrir plus longtemps.
«Il y a ici un ami de notre père qui m'a dit: «Vladika, mon maître, le
maître de la Russie sainte, le tzar orthodoxe m'a ordonné de venir vers
toi, et de te dire que les Tsernogorstes n'ont qu'à prendre leur fusil
et à se mettre en campagne.
«Je leur fournirai de la poudre et des balles, ils auront des roubles,
afin d'acheter de la viande sèche pour nourrir la femme et les enfants à
la maison. Le moment est venu de chasser l'infidèle, et de faire manger
aux corbeaux les fils du prophète.
«Qu'ils se lèvent donc mes braves Tsernogorstes, et pendant que mes
vaillantes armées attaqueront Constantinople, que la montagne Noire
lance ses enfants sur la frontière turque et qu'ils reviennent chargés
de butin et de têtes.»
«Voilà ce que l'ami du tzar m'a dit de sa part, et moi je viens vous
demander ce que vous voulez faire.»
Un sénateur, après avoir croisé ses jambes à la turque, sans doute afin
de pouvoir parler plus commodément, prend la parole. Son discours dure
une heure environ; mais le ton nazillard et la rapidité de prononciation
de l'orateur, m'empêchent de le comprendre.
Le sénateur qui lui succède est un vieillard, dont le menton est orné
d'une magnifique barbe blanche. Comme il parle avec une sage lenteur et
qu'il s'interrompt de temps en temps pour lâcher une bouffée de la fumée
de son tchibouk, je puis utiliser mes connaissances encore peu étendues
en fait de langue tsernogorste, et je parviens à le comprendre.
Voici le résumé de ce discours.
«Le Monténégro doit écouter la parole de son ami et de son père le tzar
de Russie. La religion lui fait une loi de le seconder s'il veut
attaquer l'islamisme et en finir avec ces Turcs détestés. Tout
Monténégrin doit être prêt à mourir pour l'orthodoxie.
«Puisque la Russie orthodoxe se lève, l'orthodoxe Monténégrin doit se
lever aussi. Abandonnerons-nous la Russie sur le champ de bataille, et
n'irons-nous pas préparer avec elle une grande curée de Turcs aux
corbeaux?
«Insensé celui qui, au nom de l'intérêt, conseillerait d'agir ainsi, car
la sainte Russie nous récompensera de l'avoir soutenue dans la bataille,
et d'avoir brûlé la poudre pour elle.
«Quand le tzar orthodoxe régnera sur tous les souverains de l'Europe,
comme cela doit être un jour, nous irons vers lui, et nous lui dirons,
en embrassant ses genoux:
«Père, regarde du côté des montagnes tsernogorstes que baignent de tous
côtés les flots de la mer Bleue. Nos bras sont fatigués, nos corps
inondés de sueur; nous voudrions nous rafraîchir dans la vague profonde;
mais on ne veut pas nous laisser approcher du rivage. Les habits blancs
de l'Autriche sont là qui nous crient: N'avancez pas, ou nous ferons
feu.
«Et le Tsernogore n'a que la pointe de ces rocs pour y essuyer son corps
ruisselant, la mer Bleue lui est fermée.
«Le tzar écrira alors à l'empereur d'Autriche:
«Mon ami,
«Renvoyez vos habits blancs, et laissez la mer Bleue ouverte à mes bons
Tsernogorstes, qui m'ont aidé à chasser le Turc.
«Donnez-leur Kataro la Blanche, qui appartenait à leurs ancêtres;
donnez-leur tous les villages qui sont autour.
«Et nous aurons du sel en abondance, nous ne serons pas obligés de le
payer aux habits blancs, et vous verrez engraisser nos bestiaux, et se
gonfler le sein de nos jeunes filles.»
La profonde impression, produite par ce discours, ne se trahit pas par
des applaudissements et des cris, mais par un mouvement de va-et-vient
très-rapide imprimé à la tête des membres de l'assemblée.
Deux sénateurs parlent dans le même sens que le précédent.
Un quatrième orateur prend la parole. C'est le plus jeune membre du
sénat. Je m'attends à des motions encore plus ardentes que celles que je
viens d'entendre.
Le jeune sénateur, au contraire, conseille la prudence à ses confrères;
il les engage à bien réfléchir avant d'attirer les maux de la guerre sur
la tête de leurs concitoyens. Il ne dit pas que l'empereur de Russie ne
soit pas un souverain très-puissant, mais peut-être n'aura-t-il pas
autant de facilité qu'on le croit, à dominer tous les autres États, qui
ne laisseront point disparaître la Turquie. L'orateur ajoute qu'il lui
semble inutile pour le moment de se compromettre pour la Russie. On sera
toujours à temps de prendre un parti. D'ailleurs les Turcs nous laissent
tranquilles en ce moment, pourquoi irions-nous les attaquer? Maintenons
la paix pour mener à bonne fin les utiles réformes entreprises au profit
de la prospérité et de la civilisation de notre pays.
Il est très-évident que cette opinion est en grande minorité dans
l'assemblée. Après ce discours, le vladika se lève, et, attendu que
l'heure du deuxième repas, va bientôt sonner, il ajourne la réunion du
sénat à quatre heures du soir.