XVIII.

L'année dernière une foule nombreuse de montagnards était réunie sur la

plate-forme de Tsetinié, pour assister à l'exécution d'un meurtrier.

Autrefois le droit de vengeance (krvina), exercé par les parents de la

victime, représentait la vindicte publique. Aujourd'hui c'est le sénat

qui prononce la peine de mort au nom de la société.

Cette pénalité toute nouvelle excite encore de vives répugnances au

Monténégro; on est obligé pour l'appliquer, de l'adoucir encore et de

laisser aux condamnés des chances de s'y soustraire.

Lorsqu'une sentence de mort a été prononcée, chaque tribu fournit deux

guerriers qui se rendent avec leur fusil chargé sur le lieu du supplice.

Le condamné est placé à quarante pas du groupe chargé de le fusiller.

Cinquante balles sont dirigées à la fois contre sa poitrine; ses parents

ne pourront pas savoir qui l'a frappé. La vendetta est donc impossible.

Si par hasard il n'est que blessé, la peine est subie, le meurtrier est

gracié.

Si par miracle il échappe, il devient libre et passe chez les Ouskoks.

Désormais il fait partie de leurs bandes.

Le gouvernement attache une grande importance à faire fonctionner cette

pénalité imparfaite sans doute, mais qui est bien préférable aux anciens

procédés de justice barbare et sommaire en usage dans le pays.

Cette fois, le criminel était un montagnard qui jouissait d'une grande

importance dans sa tribu à cause de sa bravoure.

Le peuple remplissait la plate-forme. Le piquet d'exécution allait

paraître, lorsqu'on vit le colonel Kovalevski traverser la place et

entrer dans la maison du vladika.

Aussitôt le bruit se répandit qu'il allait solliciter la grâce du

condamné.

En effet, l'officier russe, après les saluts d'usage, prit place sur un

divan auprès de l'évêque, qui lui dit aussitôt:

«Pourquoi as-tu voulu me voir?

--Parce que j'ai une grâce à te demander.

--Laquelle?

--La grâce de cet homme qu'on va fusiller.

--Tu sais qu'il a tué.

--Je sais aussi qu'il porte sur sa poitrine une croix qui lui a été

donnée par notre maître et notre père spirituel le tzar. Il ne faut pas

que cet homme meure; le moment n'est pas loin où, dans le Tsernogore,

on aura besoin de braves comme lui.»

Nous devons à l'obligeance d'un voyageur qui arrive du Monténégro la

communication d'un journal inédit auquel nous empruntons les détails

qu'on vient de lire. Le vladika ne put refuser aux instances du colonel

la grâce du meurtrier.

Aussitôt que cette nouvelle se fut répandue, la foule fit retentir l'air

de ses acclamations: «Vive la Russie! vive le tzar! vive notre père!»

Kovalevski avait parlé d'un moment peu éloigné où le besoin des braves

se ferait sentir au Monténégro. Nous avons eu le mois dernier

l'explication de ces paroles.

Maintenant laissons parler le journal de notre voyageur.

Les hommes de la guerre d'Orient 11: Le prince du Montenegro · 第 22 / 27 题