L'année dernière une foule nombreuse de montagnards était réunie sur la
plate-forme de Tsetinié, pour assister à l'exécution d'un meurtrier.
Autrefois le droit de vengeance (krvina), exercé par les parents de la
victime, représentait la vindicte publique. Aujourd'hui c'est le sénat
qui prononce la peine de mort au nom de la société.
Cette pénalité toute nouvelle excite encore de vives répugnances au
Monténégro; on est obligé pour l'appliquer, de l'adoucir encore et de
laisser aux condamnés des chances de s'y soustraire.
Lorsqu'une sentence de mort a été prononcée, chaque tribu fournit deux
guerriers qui se rendent avec leur fusil chargé sur le lieu du supplice.
Le condamné est placé à quarante pas du groupe chargé de le fusiller.
Cinquante balles sont dirigées à la fois contre sa poitrine; ses parents
ne pourront pas savoir qui l'a frappé. La vendetta est donc impossible.
Si par hasard il n'est que blessé, la peine est subie, le meurtrier est
gracié.
Si par miracle il échappe, il devient libre et passe chez les Ouskoks.
Désormais il fait partie de leurs bandes.
Le gouvernement attache une grande importance à faire fonctionner cette
pénalité imparfaite sans doute, mais qui est bien préférable aux anciens
procédés de justice barbare et sommaire en usage dans le pays.
Cette fois, le criminel était un montagnard qui jouissait d'une grande
importance dans sa tribu à cause de sa bravoure.
Le peuple remplissait la plate-forme. Le piquet d'exécution allait
paraître, lorsqu'on vit le colonel Kovalevski traverser la place et
entrer dans la maison du vladika.
Aussitôt le bruit se répandit qu'il allait solliciter la grâce du
condamné.
En effet, l'officier russe, après les saluts d'usage, prit place sur un
divan auprès de l'évêque, qui lui dit aussitôt:
«Pourquoi as-tu voulu me voir?
--Parce que j'ai une grâce à te demander.
--Laquelle?
--La grâce de cet homme qu'on va fusiller.
--Tu sais qu'il a tué.
--Je sais aussi qu'il porte sur sa poitrine une croix qui lui a été
donnée par notre maître et notre père spirituel le tzar. Il ne faut pas
que cet homme meure; le moment n'est pas loin où, dans le Tsernogore,
on aura besoin de braves comme lui.»
Nous devons à l'obligeance d'un voyageur qui arrive du Monténégro la
communication d'un journal inédit auquel nous empruntons les détails
qu'on vient de lire. Le vladika ne put refuser aux instances du colonel
la grâce du meurtrier.
Aussitôt que cette nouvelle se fut répandue, la foule fit retentir l'air
de ses acclamations: «Vive la Russie! vive le tzar! vive notre père!»
Kovalevski avait parlé d'un moment peu éloigné où le besoin des braves
se ferait sentir au Monténégro. Nous avons eu le mois dernier
l'explication de ces paroles.
Maintenant laissons parler le journal de notre voyageur.