La haine du Turc ne s'éteint jamais au cœur du Monténégrin; il faut
même, de temps en temps, qu'elle trouve une issue. De là des expéditions
ou _tchetas_ très-souvent renouvelées sur le territoire ennemi.
Le vladika est impuissant à les empêcher. La réforme de Pierre II n'est
pas encore établie d'une façon tellement solide qu'elle laisse toute
liberté d'action au gouvernement. Trois révoltes successives eurent lieu
en 1833, 1835 et 1841. Elles furent réprimées dans le sang.
Pierre II avait créé, pour assurer l'exécution de ses décrets, une
troupe de gendarmerie mobile, connue dans le pays sous le nom de
_guardia_. Cette garde, qui aurait pu rendre de grands services, y était
sans cesse entravée dans l'exercice de ses fonctions par le respect
inviolable des Orientaux pour le foyer domestique. Renfermé chez lui, le
coupable échappait à la répression. Pierre II ordonna qu'on mît le feu à
la maison du révolté, puisqu'on ne pouvait s'emparer de sa personne. Il
périssait ainsi dans les flammes ou parvenait à se réfugier chez les
Turcs. Dès lors il perdait sa nationalité et ses biens étaient
confisqués.
Ces moyens de répression barbare et que nous nous garderons bien de
justifier, témoignent de la force qu'ont encore les anciens préjugés sur
cette terre à demi sauvage. Ce n'est qu'avec une prudence excessive que
doit procéder le pouvoir; il s'exposerait infailliblement à des révoltes
semblables à celles dont nous venons de parler, s'il s'opposait aux
_tchetas_ et voulait les rendre absolument impossibles.
C'est une de ces _tchetas_ qui amena, en 1852, Omer-Pacha à la tête
d'une armée turque sur la frontière du Monténégro.
Le colonel Kovalevski, cet infatigable propagandiste russe dont nous
avons entretenu nos lecteurs, avait préparé et dirigé cette levée de
boucliers contre la Turquie. La Russie voulait engager les hostilités
pour susciter des embarras à la Porte au moment où, par l'envoi du
prince Menchikof, elle allait soulever la question du protectorat.
L'Autriche empêcha la lutte.
Cette puissance ne saurait voir d'un bon œil tout ce qui peut donner de
la vie et du mouvement à la nationalité slave. La moindre étincelle
jetée sur les provinces serbes peut allumer un incendie. L'Autriche
intervint pour éteindre le feu. La Porte sut éloigner son armée de la
frontière du Monténégro, et les Monténégrins se virent obligés à rentrer
dans leur territoire.
On voit par ce que nous venons de dire combien la paix, quand elle
existe, doit être menacée et précaire entre les deux pays.