C'est en 1850 que Danilo a remplacé, comme vladika, son oncle Pierre II.
Le nouveau prince du Monténégro a trouvé le gouvernement dans une de
ces crises qu'amènent toujours les grandes réformes. Pierre II s'était
donné la tâche d'introduire la civilisation européenne dans son pays, il
avait voulu en faire un État soumis à des lois régulières, payant à des
époques fixes un impôt réglé d'avance, rentrant, pour les questions de
paix ou de guerre, dans les conditions des gouvernements ordinaires.
Cette grande entreprise était presque à moitié terminée lorsque Pierre
II mourut.
Dans quelle mesure devait-il suivre les errements de son oncle? Telle
est la première question que le nouveau vladika dut se poser.
Il ne faut pas perdre de vue que le Monténégro, ainsi que nous l'avons
dit en commençant, est un pays de proscrits, d'_ouskoks_; il puise une
partie de sa force dans cette vieille franchise, dont il est en
possession, de donner asile à tous ceux qui souffrent et qui sont
persécutés par les gouvernements limitrophes.
Ce petit peuple, animé par la foi religieuse, toujours debout contre les
Turcs, faisant subir aux armées musulmanes les plus humiliants revers,
vaincu lui-même souvent, mais jamais écrasé, présente un spectacle
héroïque et vraiment digne de l'histoire.
Supprimez les ressorts de liberté et de religion qui font mouvoir le
caractère national, aussitôt le Monténégrin perd sa physionomie
particulière, il ne sait plus où puiser la force qui doit le faire
vivre, il est fini comme homme et comme peuple.
D'un autre côté, en ne faisant aucune concession à l'esprit moderne, en
restant dans la barbarie primitive, il s'attire l'inimitié
irréconciliable de sa puissante voisine l'Autriche, il se trouve obligé
de soutenir contre elle une lutte dans laquelle il doit succomber tôt ou
tard.
C'est donc entre ces deux écueils que le gouvernement du Monténégro doit
naviguer.
Danilo possède toutes les qualités nécessaires à l'exécution de cette
politique de pondération et d'équilibre. Jeune encore, ayant reçu une
excellente éducation, connaissant pour les avoir visitées, les cours
d'Autriche et de Russie, persuasif, éloquent, aimant son pays, il
exerce sur ses compatriotes une influence égale à celle de son
prédécesseur.
Pierre II était poète. On a de lui plusieurs ouvrages remarquables,
entre autres:
Un poème remarquable par la vigueur et la vérité des scènes populaires,
_Stjepan Mail_ ou Étienne le Petit, imposteur hardi qui parvint, en
trompant la crédulité naïve des Monténégrins, à se faire passer pour le
tzar Pierre III.
_Oledo_ (miroir), recueil des chants populaires serbes.
_Gorski vjenac_ (fleurs de la montagne), volume qui renferme un grand
nombre de _piesmas_ détachées, pleines de grâce et de fraîcheur.
Danilo cultive aussi les muses. Il a publié des vers, et l'imprimerie
nationale de Tsetinié a livré à la publicité divers ouvrages des
littératures étrangères, traduits en monténégrin par le souverain du
pays.