Le capitaine du génie: Kovalevski résidait alors dans le Monténégro en
qualité d'agent russe. Slave de cœur et de naissance, cet officier
rêvait de faire du Tsernogore, devenu pour lui comme une seconde patrie,
une espèce de rendez-vous commun d'où tous les patriotes slaves
s'élanceraient un jour pour conquérir l'Europe.
L'Autriche s'effraya des menées de cet illuminé slave et s'en plaignit à
la Russie qui, sachant s'assouplir aux circonstances, désavoua son
agent, et lui ordonna de se rendre à Vienne pour offrir des explications
et des excuses au cabinet de Schœnbrunn.
Kovalewski revint au Monténégro; il avait fini par se considérer comme
un des enfants de cette terre guerrière, et c'est lui qui dressait les
plans de campagne des montagnards contre l'Hertsegovine et l'Albanie,
musulmane. Une guerre sans merci ni trêve a lieu contre ces peuples. On
en pourra juger par le fragment suivant:
«Le bey Hassan est en campagne avec quarante compagnons, il franchit la
frontière, mais voilà qu'il passe auprès d'un rocher sur lequel Marco
était posté avec trois braves.
«Marco ajuste le bey Hassan qui tombe sans mouvement sur l'herbe.
«Jetez vos armes, et mettez vos mains derrière le dos où vous êtes tous
morts!» crie aux Turcs consternés le terrible Marco.
«Les Turcs obéissent, et descendant de son embuscade, Marco les lie
tous, prend la carabine du bey Hassan, et pousse devant lui, comme du
bétail, ses quarante prisonniers jusqu'au village de Tsernitsa.
«Là, dédaignant une énorme rançon que ses captifs lui promettent, il les
décapite tous dans la cour du tribunal de sa tribu, et orne de leurs
têtes la koula du Secdar.
«Que Dieu donne à Marco bonheur et santé!»
Le poète populaire prend peut-être un peu trop facilement son parti de
ce massacre. Une telle manière de faire la guerre n'aurait point la
sympathie des nations civilisées. Heureusement de grands changements
s'opèrent de jour en jour dans les mœurs militaires et civiles des
Monténégrins; ces changements sont dus à l'influence salutaire du
vladika Pierre II, homme distingué par son intelligence et par son
éducation, auteur d'un volume de vers intitulé l'_Ermite de Tsetinié_,
politique habile, administrateur résolu dont les efforts persévérants
ont singulièrement rapproché le Monténégro des autres pays de l'Europe
au point de vue de la civilisation.
Pierre II est parvenu à détruire ces _vendette_ qui constituaient, sous
le nom de _kroine_, une sorte de droit à la vengeance, et les
enlèvements des jeunes filles _otmitsa_, dont l'usage, emprunté aux
époques de barbarie, s'était perpétué jusqu'à nos jours.
Le gouvernement, depuis Pierre II, se compose d'un _soviet_ (sénat),
dont les membres sont élus par le peuple, mais qui ne peuvent siéger que
lorsque leur élection a été confirmée par le vladika. Les _sovietniks_
(sénateurs) sont logés et nourris aux frais de l'État. Ils reçoivent en
outre un traitement annuel de 200 fr. par tête.
Les actes du gouvernement doivent être soumis à la délibération du
soviet, et publiés ensuite selon la formule romaine: AU NOM DU SÉNAT ET
DU PEUPLE TSERNOGORSTE.
Telle était la situation du Monténégro lorsque Danilo Petrovitj, à la
mort de Pierre II, ceignit la toge de vladika.