Ici vient se placer la période de la domination musulmane. Les renégats
de Stanicha reviennent après la bataille racontée dans la _piesma_ que
nous venons de citer, et s'emparent du Monténégro. Un chef militaire, le
_spahi_, et un chef spirituel, le _vladika_, gouvernaient les
Tsernogorstes sous la suzeraineté de la Porte, et après avoir reçu
l'investiture du sultan, auquel ils payaient chaque année un tribut
destiné à solder la dépense que faisait la sultane en pantoufles.
Cet état de choses dura jusqu'au commencement du XVIIIe siècle. L'année
1700 vit commencer la grandeur de la famille des Petrovitj d'où est
sorti le souverain actuel du Monténégro. Sacré métropolitain en Hongrie,
la nuit même dé son retour, il persuada à ses compatriotes de massacrer
les musulmans de la montagne qui ne voudraient pas se laisser baptiser.
Cette Saint-Barthélémy eut lieu. Voici la _piesma_ qui la raconte.
«Les rayas du Zenta ont, à force de présents, obtenu du pacha de la
sanglante Skadar la permission de bâtir une église.
La petite église terminée, le pope Tove se présente aux anciens des
tribus réunis en _sobar_, et leur dit:
«Votre église est bâtie, mais ce n'est qu'une profane caverne; tant que
l'on ne l'aura point bénie; obtenons-donc par de l'argent un
sauf-conduit du pacha pour que l'évêque de Tsernogore vienne la
consacrer.»
«Le pacha délivre le sauf-conduit pour le _noir caloyer_, et les députés
du Zenta vont en hâte le porter au vladika de Tsetinié Danilo-Petrovictj.
«En lisant cet écrit, il secoue la tête et dit:
«II n'y a point de promesse sacrée parmi ces Turcs, mais pour l'amour de
notre sainte foi, j'irai, dussé-je ne pas revenir.»
«Il fait seller son meilleur cheval, et part.
«Les perfides musulmans le laissèrent bénir l'église, puis ils le
saisirent, et le menèrent, les mains liées derrière le dos, à
Podgositsa.
«A cette nouvelle, tout le Zenta, plaine et montagne, se leva et vint
dans la maudite Skakhar implorer Omer-Pacha, qui fixa la rançon de
l'évêque à 3 000 ducats d'or. Pour compléter cette somme, de concert
avec les tribus du Zenta, les Tsernogorstes durent vendre tous les vases
sacrés de Tsetinié.
«Le vladika est élargi.
«En voyant revenir leur éclatant soleil, les montagnes ne purent retenir
un cri éclatant de joie; mais Danilo, qu'affligeaient depuis longtemps
les conquêtes spirituelles des Turcs, cantonnés dans le Tsernogore, et
qui prévoyait l'apostasie de son peuple, demande en ce moment, aux
tribus assemblées, de convenir entre elles du jour où les Turcs seront
tous dans le pays attaqués et massacrés.
«A cette proposition, la plupart des _glavars_ se taisent; les cinq
frères Martinovitj s'offrent seuls pour exécuter le complot. La nuit de
Noël est choisie pour être la nuit du massacre, qui aura lieu en
souvenir des victimes de Korsovo.
«L'époque fixée pour la sainte veille arrive, les frères Machinovitj
allument leurs cierges sacrés, ils prient avec ferveur le Dieu
nouveau-né, boivent chacun une coupe de vin à la gloire du Christ, et,
saisissant leurs massues bénies, ils s'élancent à travers les ténèbres.
«Partout où il y a des Turcs, les cinq exécuteurs surgissent.
«Tous ceux qui refusent le baptême sont massacrés sans pitié, ceux qui
embrassent la croix sont présentés comme frères au vladika.
«Le peuple, réuni à Tsetinié, salua l'aurore de Noël par des chants
d'allégresse. Pour la première fois, depuis le jour de Korsovo, il
pouvait s'écrier: «Le Tsernogore est libre.»
Aujourd'hui encore, les descendants des cinq Martinovitj chantent avec
orgueil cette _piesma_ dans leurs banquets de fête.