Au milieu des guerres qu'il soutenait contre les Turcs, luttes
héroïques, mêlées de grands triomphes et de sanglants revers, le
Monténégro restait inconnu des États de l'Europe; La Russie comprit la
première quel parti elle pouvait tirer de ce peuple de soldats ardents
et fanatiques dans ses combats contre la Turquie. Pierre Ier envoya un
émissaire au Monténégro. Une _piesma_ raconte l'arrivée de cet agent, et
les paroles que le tzar est censé adresser aux chefs de la montagne.
«Le Turc m'attaque avec toutes ses forces, pour venger Charles XII, et
pour plaire aux potentats de l'Europe; mais j'espère dans le Dieu
tout-puissant, et je me fie à la nation serbe, surtout aux bras des
Tsernogorstes, qui certainement m'aideront à délivrer le monde chrétien,
à relever les temples orthodoxes et à illustrer le nom des Slaves.
«Guerriers de la montagne Noire, vous êtes du même sang que les Russes,
de la même foi, de la même langue, et d'ailleurs n'êtes-vous pas comme
les Russes des hommes sans peur?
«Il importe donc peu que vous parliez la même langue pour combattre avec
eux. Levez-vous tels que vous êtes, héros dignes des temps anciens, et
restez ce peuple terrible qui n'a jamais de paix avec les Turcs.»
«A ces paroles du tzar slave, du grand empereur chrétien, tous
brandissent leurs sabres et courent à leurs fusils.
«Il n'y a qu'une voix: Marchons contre les Turcs, et plus vite ce sera,
plus nous en aurons de joie ... En Bosnie et en Hertzegovine, les Turcs
sont défaits, et bloqués dans leurs forteresses. Partout, villes et
villages musulmans sont brûlés, il n'est pas une rivière, pas un
ruisseau qui ne se teigne du sang infidèle.
«Mais ces réjouissances ne durèrent que deux mois; elles se changèrent
pour les Serbes en calamités, à la suite de la paix subite et forcée que
le tzar Pierre dut conclure avec la Porte. Les Tsernogorstes furent
pris d'un violent désespoir.
«Toutefois, ils restèrent en campagne, se montrant alors ce qu'ils sont
aujourd'hui, buvant le vin et combattant le Turc.
«Et, tant qu'un d'eux restera en vie, ils se défendront contre qui que
ce soit, Turcs ou autres. Oh! elle n'est pas une ombre, la liberté
tsernogorste. Nul autre que Dieu ne pourrait la dompter, et, dans cette
entreprise, qui sait si Dieu même ne se lasserait pas?»
Cette _piesma_ est intéressante, surtout parce qu'elle constate la
première tentative des Russes pour asseoir leur influence au Monténégro.
Ces souvenirs, d'une ancienne fraternité d'armes, on les invoque encore
aujourd'hui; on invoque aussi la communauté de religion et d'origine; et
l'empereur Nicolas Ier tient en ce moment aux Tsernogorstes le même
langage que son aïeul Pierre Ier.