Le Monténégro a dans les _piesmas_ une littérature avec laquelle on
pourrait facilement reconstruire toute son histoire. Un grand nombre de
ces chansons populaires célèbrent les hauts faits de cet Ivo, dit le
Noir (Tsernoï), dont nous avons parlé, et qui a donné son nom au pays
(Tsernogore).
C'est en dépouillant ces _piesmas_ qu'on est parvenu à retracer les
annales du Monténégro. C'est vers 1500 seulement que le pays est habité
par une population permanente. Auparavant le Monténégro n'était, comme
nous l'avons dit, qu'un immense lieu de refuge, d'abord pour
l'_haïdouck_, c'est-à-dire pour le bandit, ensuite pour l'_ouskok_;
c'est le nom du proscrit, de l'exilé, qui fixe enfin sa résidence
quelque part. Au XIVe siècle les ouskoks se trouvèrent assez nombreux
pour passer à l'état de peuple et pour fonder une nationalité. Rome
n'eut pas d'autre origine.
Ivo le Noir, après avoir battu Mahomet II et rendu les services les plus
grands à la république de Venise, finit enfin par éprouver de graves
revers. Forcé de fuir devant ses ennemis, il transporta les reliques et
les religieux du couvent et de la citadelle de Jabliak, et choisit la
position presque imprenable de Tsetinié pour y construire l'église et la
forteresse, qui sert encore de résidence au chef du pays. Là il brava
longtemps encore la puissance des Turcs et leur fit essuyer de sanglants
désastres.
Le souvenir d'Ivo le noir est encore vivant au Monténégro; une foule de
sources, de fontaines, de monuments ruinés, de rocs isolés portent le
nom du héros tsernogorste. Il maria son fils à la fille du doge de
Venise, s'il faut en croire la piesma suivante.
Ivo écrit une longue lettre au doge de la grande Venise:
«Écoute-moi, doge, comme on dit que tu as chez toi la plus belle des
roses, de même il y a chez moi le plus beau des œillets. Doge, unissons
la rose avec l'œillet.»
Le doge vénitien répond d'un ton flatteur; Ivo se rend à la cour,
emportant trois charges d'or pour courtiser au nom de son fils la belle
Latine.
Quand il eut prodigué son or, les Latins convinrent avec lui que les
noces auraient lieu aux prochaines vendanges.
Ivo, qui était sage, proféra en partant des paroles insensées: «Ami et
doge, lui dit-il, tu me reverras bientôt avec six cents convives
d'élite, et s'il y en a un seul parmi eux qui soit plus beau que mon
fils Stanicha, ne me donne ni dot ni fiancée.» Le doge, réjoui, lui
serre la main et lui présente la pomme d'or[1]. Ivo retourne dans ses
États.
[Footnote 1: Selon M. Cyprien Robert, auquel nous devons l'élégante
traduction de ces _piesmas_, la pomme est encore, pour ces peuples
slavo-grecs, comme au temps de Pâris et d'Hélène, le symbole de l'hymen
et de la beauté.]
Il approchait de son château de Jabliak quand, du haut de la tour aux
élégants balcons, dont le soleil couchant faisait étinceler les vitres,
sa fidèle compagne l'aperçoit.
Aussitôt elle s'élance à sa rencontre, couvre de baisers le bas de son
manteau, presse sur son cœur ses armes terribles, les porte de ses
propres mains dans la tour et fait présenter au héros un fauteuil
d'argent.
L'hiver se passa joyeusement, mais le printemps fit éclater, sur
Stanicha la petite vérole, qui lui laboura le visage en tous les sens.
Quand aux approches de l'automne le vieillard eut rassemblé ses six
cents convives, il fut, hélas! facile de trouver parmi eux un jeune
homme plus beau que son fils. Alors son front se couvre de rides, ses
noires moustaches qui atteignaient ses épaules s'affaissent.
Sa compagne, instruite du sujet de sa douleur, lui reproche l'orgueil
qui l'a poussé de s'allier aux superbes Latins. Ivo, blessé de ces
reproches, s'emporte comme un feu vivant. Il ne veut plus entendre
parler de fiançailles et congédie les convives.
Plusieurs années s'écoulèrent; tout à coup arrive un navire avec un
message du doge. La lettre tomba sur les genoux d'Ivo, elle disait:
«Lorsque tu enclos de haies une prairie, tu la fauches, ou tu
l'abandonnes à un autre, afin que les neiges d'hiver n'en gâtent pas
l'herbe fleurie. Quand on demande en mariage une belle et qu'on
l'obtient, il faut venir la chercher, ou lui écrire qu'elle est libre de
prendre un autre engagement.»
Jaloux de tenir sa parole, Ivo se décide enfin à aller à Venise; il
réunit tous ses frères d'armes, et toute la jeunesse. Il veille à ce que
les jeunes hommes viennent chacun avec le costume particulier de sa
tribu, et que tous soient parés le plus somptueusement possible. Il
veut, dit-il, que les Latins tombent en extase quand ils verront la
magnificence des Serbes. «Ils possèdent bien des choses, ces nobles
Latins! ils savent travailler avec art les métaux, tisser des étoffes
précieuses; mais ce qu'il y a de plus digne d'envie leur manque, ils
n'ont point le front haut, le regard souverain des Tsernogorstes.»
Voyant les six cents convives rassemblés, Ivo leur raconte l'imprudente
promesse qu'il avait faite au doge, et la punition céleste qui l'avait
frappé dans la personne de son fils, et il ajouta:
«Voulez-vous, frères, que pendant le voyage nous mettions quelqu'un de
vous à la place de Stanicha, et que nous lui laissions en retour la
moitié des présents qui lui seront offerts comme au vrai fiancé?»
Tous les convives applaudirent à cette ruse, et le jeune vaïvode de
Dulcigno, Okenovo Djouro, ayant été reconnu le plus beau de l'assemblée,
fut prié d'accepter le travestissement. Djouro s'y refusa longtemps, il
fallut pour le faire consentir le combler des plus riches dons.
Alors les convives couronnés de fleurs s'embarquèrent; ils furent à leur
départ salués par toute l'artillerie de la montagne Noire, et par les
deux énormes canons appelés _Kernio_ et _Selenko_, qui n'ont point leurs
pareils dans les sept royaumes francs ni chez les Turcs.
Le seul bruit de ces pièces fait fléchir le genou aux coursiers, et
renverse sur la poussière plus d'un héros.
Arrivés à Venise, les Tsernogorstes descendent au palais ducal. La noce
dure toute une semaine, au bout de laquelle Ivo s'écrie: «Ami doge, nos
montagnes nous rappellent.»
Le doge se levant alors, demande aux conviés où est le fiancé Stanicha?
Tous lui montrent Djouro. Le doge donne donc à Djouro le baiser et la
pomme de l'hymen. Les deux fils du doge s'approchent ensuite apportant
deux fusils rayés de la valeur de 1000 ducats.
Ils s'enquièrent où est Stanicha, tous lui montrent Djouro.
Les deux Vénitiens l'embrassent comme leur beau-frère et lui remettent
leurs présents. Après eux viennent les deux belle-sœurs du doge,
apportant deux chemises du plus fin lin toutes tissues d'or; elles
demandent où est le fiancé.
Tous montrent du doigt Djouro.
Satisfaits de la ruse, Ivo et les Tsernogorstes reprirent ensuite le
chemin du pays.
Il paraît qu'arrivé au Tsernogore, Djouro remit à Stanicha la fille du
doge; mais il voulut garder les présents. Une autre _piesma_ raconte la
fin de cette histoire, nous la citons car rien ne saurait mieux donner
une idée des mœurs actuelles de cet étrange pays qui n'a rien encore
perdu de sa couleur primitive.
«La fille du doge pousse son mari à en finir avec Djouro.
«Je ne puis, crie-t-elle à Stanicha en pleurant de dépit, je ne puis
céder cette merveilleuse tunique d'or tissue de mes mains, sous laquelle
je rêvais de caresser mon époux, et qui m'a presque coûté les deux yeux
à force d'y travailler nuit et jour pendant trois années.
«Dussent mille tronçons de lances devenir ton cercueil, mon Stanicha, il
faut que tu combattes pour la recouvrer, ou si tu ne l'oses pas, je
retourne la bride de mon coursier, et je le pousse jusqu'au rivage de la
mer.
«Là je cueillerai une feuille d'aloès avec ses épines, je déchirerai mon
visage, et tirant du sang de mes joues, avec ce sang j'écrirai une
lettre que mon faucon portera rapidement à la grande Venise, d'où mes
fidèles Latins s'élanceront pour me venger.
«A ces mots de la fille de Venise, Slanicha ne se possède plus; de son
fouet à triple lanière, il frappe son coursier noir, et ayant atteint
Djouro, le Tsernogorste le frappe d'un javelot au milieu du front.
«Le beau vaïvode tombe mort au pied de la montagne.
«Glacés d'horreur, tous les svati (compagnons des chefs)
s'entre-regardèrent quelque temps; à la fin leur sang commença à
bouillonner, et ils se donnèrent des gages, des gages terribles qui
n'étaient plus ceux de l'amitié, mais ceux de la fureur et de la mort.
«Tout le jour, les chefs de tribus combattirent les uns contre les
autres, jusqu'à ce que leurs munitions fussent épuisées, et que la nuit
fût venue joindre ses ténèbres aux horreurs du champ de bataille.
«Les rares survivants marchent jusqu'au genou dans les flots du sang des
morts.
«Voyez avec quelle peine un vieillard s'avance. Ce guerrier
méconnaissable, c'est Ivo le Noir; dans sa douleur sans remède, il
invoque le Seigneur.
«Envoie-moi un vent de la montagne, et dissipe cet horrible brouillard,
pour que je voie qui des miens a survécu.»
«Dieu touché de cette prière, envoya un coup de vent qui balaya l'air,
et Ivo put voir au loin toute la plaine couverte de chevaux et de
cavaliers hachés en pièces.
«D'un tas de morts à l'autre, le vieillard cherchait son fils.
«Un des neveux d'Ivo qui gisait expirant, Joane, le voit passer, il
rassemble ses forces, se soulève sur le coude, et s'écrie:
«Holà, oncle Ivo, tu passes bien fièrement, sans demander à ton neveu,
si elles sont profondes les blessures qu'il a reçues pour toi? Qui te
rend à ce point dédaigneux? Sont-ce les présents de la belle Latine?»
«Ivo à ces mots se retourne et, fondant en larmes, demande au
Tsernogorste Joane, comment son fils Stanicha a péri.
«II vit, répond Joane, il fuit sur son coursier rapide, et la fille de
Venise, répudiée, retourne vierge chez son père.»
Stanicha se fit musulman pour échapper à la vengeance des compatriotes
du vaïvode. La dynastie d'Ivo le Noir frappée par cette apostasie
s'éteignit avec les premiers successeurs de Stanicha.