Le Monténégrin, loin d'avoir la rudesse et la grossièreté qui sont
l'ordinaire partage des peuples militaires, est, au contraire, fin,
intelligent, habile, on pourrait presque dire diplomate. Il a même une
réputation de négociant consommé. Les voyageurs prétendent que la vie
militaire est bien plutôt pour le Monténégrin la suite d'une position
géographique que le résultat d'un penchant naturel. Voyez, disent ces
voyageurs, quelle patience, quels efforts ont dû déployer les laboureurs
monténégrins pour couvrir leurs abruptes sommets, leurs déserts pierreux
de champs, de moissons, de vignes et de vergers? Le Monténégrin aime
l'agriculture, il s'y livre avec une espèce de passion; chasseur,
pêcheur, ouvrier habile en outils, en ustensiles, en pipes, en
tabatières, ouvrez-lui un débouché vers la mer, et vous verrez
l'industrie régner dans ses montagnes; et peut-être ne tardera-t-elle
pas à y faire son apparition.
Tant que l'Autriche sera maîtresse des bouches du Cattaro, il est
impossible, sans se faire de bien grandes illusions, de croire à
l'avenir industriel du Monténégro.
Comme tous les montagnards, le Monténégrin est fanatique du sol natal.
Loin de ses rocs calcinés, il s'étiole, il languit, il meurt; c'est le
pin sauvage de la montagne, qui ne peut naître ni verdir dans la vallée.
Au pied de la tour d'Obod, un des plus vieux monuments du pays, dans une
sombre et profonde caverne, dort Ivo, le héros et le fondateur de la
nation. Quand la mer bleue et Kataro auront été rendus aux Monténégrins,
alors Ivo sortira de son sommeil magique et se mettra de nouveau à la
tête de ses fils, et renverra les Germains dans leurs humides et
nuageuses contrées.
En attendant, le Monténégro se contente de maintenir son indépendance.
Les tribus ou _plèmes_ qui forment la nation sont au nombre de neuf,
formant autant de divisions territoriales, de _comtés_ comme disent les
Allemands; les chefs de ces tribus sont assez souvent héréditaires.
Les villages sont rares dans ce pays et composés d'un petit nombre
d'habitations; on ne compte au Monténégro qu'une seule ville,
_Niégouchi_, si on peut donner ce nom à une agglomération de quelques
habitations occupées par les principales familles du pays. Niégouchi
est, pour ainsi dire, la ville sainte, le berceau du Monténégro. On y
montre la maison occupée par les fondateurs de la république, par les
ancêtres de la famille actuellement régnante, maison simple du reste, et
qui ne se distingue de celle des autres habitants que par ses dimensions
un peu plus considérables.
Le vladika et le sénat siègent dans la forteresse de Tsetinié, située
sur le plateau d'une haute montagne, au pied de laquelle s'étend une
immense plaine. C'est dans cette forteresse que se réunissent les
assemblées populaires, qui ont lieu tous les ans.