petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendent
inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais
les nécessités de la nature s'y sont opposées; encore ce petit détroit
est-il garni d'une quantité d'empreintes qui, se répondant
circulairement les unes aux autres, sont comme autant de sentinelles qui
veillent à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardent
la porte des plaisirs et tiennent nuit et jour sous la clef le séjour
des délices.
Un pareil mécanisme, Messieurs, est-il celui d'un novice? Ne faut-il
pas, au contraire, s'être nourri depuis longtemps dans le goût de
l'amour charnel, en connaître tous les aboutissants, pour produire de
pareilles inventions et se faire des réserves dans ce goût?
Voici ce que dit sur cet article le sieur Berlhe dans son
interrogatoire: «Interrogé, si pour continuer d'abuser de la demoiselle
Lajon et prévenir qu'elle n'eût commerce avec d'autres hommes, il ne lui
appliqua une ceinture à l'anglaise[30] avec un cadenas dont il a la
clef; sur laquelle ceinture il y a plusieurs cachets faits avec de la
cire d'Espagne rouge et avec une empreinte qu'il porte sur lui et
confrontait toutes les fois qu'il allait trouver cette fille, à laquelle
il ôta cette ceinture lors de ses couches et la lui remit ensuite.
A répondu qu'il n'a jamais vu cette ceinture, mais qu'à la vérité la
demoiselle Lajon lui avait dit l'avoir faite et se l'être appliquée
elle-même.
Quand le fait serait tel que le sieur Berlhe l'avance, ce serait une
preuve qu'il est d'un tempérament extrêmement jaloux et que la
demoiselle Lajon, ayant voulu guérir ses défiances, se serait mise
elle-même dans une espèce de torture; cette démarche serait donc une
preuve et de la jalousie du sieur Berlhe et de l'attachement que la
demoiselle Lajon avait pour lui. Mais cette fausse allégation du sieur
Berlhe est détruite, parce qu'il résulte de la procédure «que la
demoiselle Lajon portait sur son corps une ceinture de fil d'archal
garnie sur devant, où il y avait un cadenas de fer, qui lui avait été
appliqué par le sieur Berlhe, lequel en avait la clef, de même que le
cachet, dont l'empreinte paraissait être en cire d'Espagne, en plusieurs
endroits de cette ceinture; qu'on a effectivement vu, dans plusieurs
occasions, ce cachet entre les mains du sieur Berlhe et que celui-ci a
dit que, quoique la demoiselle Lajon restât à Nîmes et lui à Beaucaire,
il était certain de sa fidélité et qu'elle ne pouvait point assurément
avoir de fréquentations avec un autre homme, parce qu'il avait pris ses
précautions là-dessus.»
De quel front le sieur Berlhe va-t-il donc dire qu'il n'a jamais vu
cette ceinture, tandis que c'est l'ouvrage de sa jalousie? Comment
peut-il avancer que la demoiselle Lajon se l'est appliquée, tandis qu'il
l'a lui-même mise en place et qu'il a avoué que, par un effet de sa
prévoyance, il avait pris lui-même cette précaution?
C'est aussi pour cela, Messieurs, qu'il n'a point voulu remettre ni le
cachet, ni la clef, qu'il a même encore en son pouvoir; et par là la
demoiselle Lajon a été obligée de vous présenter requête pour que, au
premier commandement qui sera fait au sieur Berlhe, il soit tenu de
remettre l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses
nommées d'office et dûment sermentées il soit procédé à l'ouverture de
ce cadenas et à la levée de la ceinture: dont elles feront leur rapport,
pour être joint aux charges.
Cette requête n'a produit aucun effet auprès du sieur Berlhe, bien
qu'elle lui ait été signifiée; il s'est contenté de dire, dans ses
défenses, que la demoiselle Lajon voulut cette ceinture, et il croit par
là d'être, sans doute, dispensé de faire cette remise: on va copier ses
propres termes: «Qu'on ne fasse pas parade de cette ceinture, dit-il,
car, outre que la demoiselle Lajon la voulut, par un effet de sa
plaisanterie, elle ne saurait d'ailleurs augmenter ses prétendus
dommages et intérêts, puisqu'elle ne peut pas lui avoir porté aucun
préjudice.»
Mais expliquons ce mot: vouloir.
En premier lieu, vouloir, c'est désirer quelque chose de quelqu'un, car
on n'a pas besoin de vouloir une chose qu'on a déjà soi-même; la
ceinture en question était donc entre les mains du sieur Berlhe lorsque,
selon ses propres termes, la demoiselle Lajon la voulut: par conséquent,
il en a imposé lorsqu'il a dit, dans son interrogatoire, qu'il n'a
jamais vu cette ceinture.
En second lieu, vouloir, c'est prétendre sans regret, c'est accepter
même avec un certain plaisir ce qu'on nous donne, de sorte que vouloir
une ceinture c'est souffrir tranquillement qu'on nous la mette, c'est la
recevoir sans murmure, c'est y consentir avec une espèce de
complaisance; mais cette même volonté, cette résignation ou, pour mieux
dire, cette soumission à une fantaisie si extravagante n'est-elle pas
elle-même un effet et une suite de la séduction?
Une fille qui, en devenant la victime d'un impudique, en devient aussi
l'esclave a-t-elle, Messieurs, la liberté de penser, tandis qu'elle a
l'esprit à la gêne? A-t-elle la liberté d'agir d'elle-même, tandis que,
par l'effet de la séduction, elle n'envisage, elle n'écoute d'autre loi
que celle que le caprice dicte à son maître et qu'enfin elle se laisse
conduire au gré de son tyran?
N'est-il donc pas bien aisé de connaître précisément quelle a été la
volonté qui a dirigé cette démarche? Présumera-t-on que ce soit celle de
la demoiselle Lajon? D'un côté, sa vertu était à l'abri de ces sortes de
précautions; d'autre part, contente du choix que le sort lui avait
procuré et que le sieur Berlhe avait déterminé, elle n'a jamais pensé
qu'à celui qui a eu les prémisses de son coeur; de sorte que quand
même on présumerait qu'elle ait voulu cette ceinture, qu'elle se la soit
laissé mettre sans chagrin et sans regret, c'est une preuve sensible
qu'elle aurait regardé avec la même indifférence qu'elle eût cette
ceinture ou qu'elle ne l'eût pas, parce qu'en effet sa sagesse n'a
jamais dépendu ni des verrous, ni des cadenas.
Cette démarche, en l'attribuant à la demoiselle Lajon, aurait donc été
d'elle-même indifférente, au lieu qu'il est bien plus raisonnable de
penser qu'elle a été produite par un motif spécieux; or la procédure
prouve que ce motif n'était autre que la prévoyance, la précaution ou,
pour mieux dire, la jalousie du sieur Berlhe, puisqu'il a assuré que la
demoiselle Lajon ne pouvait sûrement point avoir de fréquentations avec
un autre homme, parce qu'il avait pris lui-même ses précautions
là-dessus.
Ce sont là, Messieurs, des précautions à l'italienne, et il ne sera pas
hors de place de dire ici qu'elles sont de l'invention de François
Carrara, viguier impérial de Padoue[31]. L'histoire nous apprend que ce
seigneur fut fameux par ses cruautés et met au nombre de ses crimes
celui d'avoir eu la barbarie de cadenasser ses maîtresses: on conserve
même encore à Venise, dans le palais de Saint-Marc, un coffre de
toilette où il y a plusieurs de ces ceintures[32] et de ces cadenas,
qui étaient tout autant de pièces du procès qui fut fait à ce monstre.
Cette mode ne fit pas d'abord fortune. Comme Carrara fut étranglé à
Padoue par arrêt du Sénat de Venise, l'an 1405[33], les jaloux de ce
temps-là admirèrent l'invention, mais ils n'osèrent pas se servir d'une
précaution qui avait coûté si cher à son auteur; dans les suites, ils
l'introduisirent peu à peu chez eux; bientôt le nombre des coupables les
rendit impunis, et enfin les choses sont venues au point que, selon le
célèbre Voltaire,
Depuis ce temps, dans Venise et dans Rome,
Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme
Qui pour garder l'honneur de sa maison
De cadenas n'ait sa provision.
Là tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme,
Tient sous la clef la vertu de sa femme.
On trouve dans des mémoires[34], écrits depuis peu, la description d'un
de ces cadenas modernes: «C'est une espèce de cotte de maille faite à
peu près comme le fond d'une fronde, qui rend la route impénétrable;
quantité de petites chaînes attachent ce réseau à une ceinture que des
rubans diversement attachés rendent presque immobile.»
Nous lisons dans Brantôme[35] que cette précaution que les Italiens ont
trouvé bon de prendre avec leurs femmes faillit à s'introduire en
France, sous le règne de Henri II. Un marchand italien, dans le dessein
de faire glisser cette mode chez les Françaises, s'avisa d'étaler à la
foire Saint-Germain une douzaine de ces ceintures de fer; mais il fut
d'abord menacé d'être jeté dans la Seine s'il se mêlait de ce trafic, ce
qui l'obligea de resserrer sa marchandise et de s'enfuir. «Et depuis»,
dit un auteur[36], «personne ne s'est avisé en France de faire fabriquer
de ces cadenas, ni d'en faire venir d'Italie.»
Il était donc, Messieurs, réservé au sieur Berlhe de faire la seconde
tentative pour l'introduction des cadenas en France; et le même motif
qui engage les Italiens à cadenasser leurs femmes lui a suggéré d'avoir
recours, à l'égard de la demoiselle Lajon, à une ceinture si gênante.
Tel est, Messieurs, le funeste effet de la jalousie, passion qui n'est
pas moins le bourreau de celui qui aime que de l'objet aimé, et qui
n'est bonne qu'à hâter, le plus souvent, le malheur que l'on redoute:
mais voyons de quelle nature est cette jalousie chez le sieur Berlhe.
Les Italiens sont jaloux par tempérament: or le sieur Berlhe étant
d'Avignon, ville presque italienne, et où l'italianisme est, en quelque
façon, sur le trône, il n'est pas surprenant que ce tempérament jaloux
se retrouve chez lui et qu'il soit effectivement aussi jaloux qu'un
Italien.
Les Espagnols sont jaloux par un sentiment de vanité et d'amour-propre,
qui fait le principal caractère de cette nation: or le sieur Berlhe, en
cadenassant la demoiselle Lajon, n'écoutait que son amour-propre, parce
qu'en effet il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si
puissamment que dans l'amour; de sorte qu'on est plus disposé à
sacrifier le repos de ce que l'on aime qu'à perdre le sien propre; on
peut donc conclure avec raison que le sieur Berlhe est aussi jaloux
qu'on peut l'être en Italie et en Espagne, et que c'est l'esprit de ces
deux nations qui lui a inspiré la structure et l'usage de ce cadenas.
Mais parce que la demoiselle Lajon s'est rendue aux artifices de ce
séducteur, parce qu'elle a écouté les leçons d'amour qu'il a données à
son coeur novice, pensait-il qu'elle se rendît à d'autres? La vertu de
cette jeune fille qui lui avait tant coûté à séduire ne devait-elle pas
être à l'abri de ses soupçons extravagants? L'homme ne saurait-il donc
être jaloux sans que la femme lui soit infidèle? Un soupçon chimérique
sera-t-il la preuve de la réalité, et la vertu du sexe ne pourra-t-elle
donc être conservée que dans un sérail ou sous la garde des eunuques et
des verrous?
Jusqu'ici, messieurs, les Françaises ont joui de leur liberté; cette
faculté naturelle si aimable et si précieuse, par laquelle on est libre
d'agir et de se déterminer par soi-même, voudra-t-on la leur ôter
aujourd'hui, pour les plonger dans l'esclavage? Elles sont toutes, comme
l'on voit, intéressées dans la cause de la demoiselle Lajon; et l'on a
vu autrefois les Français résister vigoureusement à l'introduction d'un
tribunal tyrannique inventé au delà des monts[37]; les Françaises
aujourd'hui ont un égal intérêt à se raidir contre la mode des cadenas;
elle vient du même côté, elle porte avec elle le même caractère
d'esclavage et de tyrannie.
Elles sont donc, avec raison, jalouses de leur liberté; la nature a
voulu les favoriser de ce trésor, peuvent-elles être blâmées de vouloir
le conserver? Libres par leur naissance, deviendront-elles esclaves par
les suites de l'amour ou par la force de la jalousie? Leur vertu est
plus méritoire, dès qu'il leur est libre de suivre le bien ou le mal; la
fera-t-on désormais dépendre de la force et de la nécessité où elles
seront d'être vertueuses? La liberté ne fait-elle pas le mérite de
toutes les actions? Que deviendront-elles si on la leur ôte? Les corps,
ainsi que les esprits, ont leurs fonctions, c'est la vertu qui doit les
diriger, c'est la retenue et la modestie qui doivent en former le
caractère; ne serait-il pas à craindre que, par le penchant vicieux de
la nature, elles ne fussent plus portées aux choses qui leur sont
défendues?
Les Italiens et les Espagnols ne mettent leur application qu'à s'assurer
de la possession de la personne aimée, sans s'embarrasser des
sentiments du coeur; mais le plaisir qui naît de cette contrainte
n'est ni animé, ni piquant: l'amour se plaît à rendre souvent leurs
précautions inutiles, et ce n'est pas sans raison qu'un comique leur
adresse les vers suivants:
O vous qui, d'une humeur jalouse,
Sous la clef tenez une épouse,
Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas,
L'amour, en prenant ses mesures,
Aura la clef de vos serrures;
Cet oracle est plus sûr que celui de Chalcas.
Les Français, au contraire, cherchent à flatter les belles et à les
gagner par la douceur; ils s'appliquent à devoir à leur mérite personnel
l'amour de leurs femmes, et c'est la délicatesse de ces sentiments qui
assaisonne leurs plaisirs.
Ce n'est pas, Messieurs, qu'il ne puisse y avoir des jaloux partout;
nous voyons dans _Boniface_ les extravagances d'un Provençal[38] dont la
jalousie ne respirait que fureur et que rage, mais l'on peut dire en
général que la France est une heureuse contrée où l'on a respiré de tout
temps une liberté honnête, où l'on ne captive point la vertu des femmes,
où on leur donne, au contraire, certaine licence, afin que choisissant
elles-mêmes ce qui est bon, elles fassent aussi, par elles-mêmes,
éclater leur honnêteté et leur mérite; de sorte que le sieur Berlhe ne
saurait être assez puni d'avoir rapporté parmi nous le modèle de ces
fatales ceintures.
Quel déplaisir ne serait-ce pas pour nos Françaises si cette mode était
introduite à leur égard? Comment s'accoutumeraient-elles à cette
contrainte? Quel désespoir pour elles de voir transformer des hommes
complaisants tels qu'elles les ont eus jusqu'ici en des jaloux inquiets
et bourrus qui seraient agités et tourmentés de ces vaines inquiétudes
qui rendent suspecte la vertu la plus pure, qui observeraient tous leurs
pas et leurs démarches! Chez ces esprits ombrageux, les paroles seraient
scrupuleusement pesées, les moindres expressions seraient exactement
épluchées, les regards seraient attentivement examinés, la palpitation
même du coeur ne serait pas exempte de recherche; l'ombre du mal
serait regardée par ces rigides censeurs, par ces surveillants
incorruptibles, comme une certitude avérée du crime; enfin les verrous
et les grilles, disons encore les cadenas, grâce à la mode du sieur
Berlhe, seraient de nouveaux expédients que leur jalousie introduirait.
C'est ainsi, Messieurs, que les Italiennes et les Espagnoles se sont
laissé peu à peu subjuguer par une gêne qui ne fait qu'irriter la
violence de leurs désirs; elles se trouvent, par la force de la
contrainte, dans la fureur d'une passion révoltée: la plupart d'elles ne
sont redevables de leur sagesse qu'aux verrous; les cadenas, qui sont
les garants les plus prochains de leur fidélité, assurent, il est vrai,
la vertu de ces femmes, mais ce n'est pas leur faute si la contrainte
que des soupçons impertinents leur ont imposée les empêche de faire de
leurs maris ce qu'ils appréhendent d'être.
En effet, plus on affecte d'ôter la liberté à une femme, plus elle est
excitée à franchir le pas, plus elle pense à perdre une chose de la
perte de laquelle on lui fait avoir une si grande idée par la captivité
même où on la retient; de sorte que l'on peut dire que cette gêne est
l'écueil de la plupart de ces femmes: doit-on, effectivement, attendre
une sagesse méritoire de la force et de la contrainte? Si l'on a tant
d'estime pour la pureté, ce n'est que pour celle qui est libre et
volontaire, car si elle est un effet de la contrainte, dès lors c'est
une fausse vertu.
Il est donc plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas, ni
par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui en
inspirant les véritables sentiments; les soins défiants ne font pas la
vertu des femmes, il n'y a que l'honneur qui puisse les tenir dans le
devoir.
D'ailleurs, Messieurs, comment peut-on se résoudre à rendre
malheureuses les personnes qu'on aime? Est-ce vouloir plaire que de
faire ainsi vivre dans la gêne l'objet de son amour? «Un amant», dit
Platon, «est un ami inspiré des dieux»; mais un amant tel que le sieur
Berlhe n'est-il pas inspiré des démons? Est-ce aimer que de cadenasser
ainsi l'objet de sa tendresse? M. de la Rochefoucauld a raison de dire
que la férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre, et
que si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble
plus à la haine qu'à l'amitié.
D'où dérive un tel dérangement dans l'esprit de ces sortes d'amants?
«C'est, dit l'orateur romain, de la crainte qu'ils ont qu'un autre ne
jouisse du même objet»; c'est du soupçon qu'ils ont d'être payés de la
même monnaie dont ils payent souvent les autres; ils sont changeants et
ils supposent dans autrui le même changement; pour en prévenir les
suites, ils ont recours aux cadenas, sans cesser néanmoins d'être
eux-mêmes inconstants et légers.
Telle a été précisément, Messieurs, la conduite du sieur Berlhe à
l'égard de la demoiselle Lajon. Les différentes circonstances que j'ai
relatées caractérisent son crime et doivent déterminer la peine qu'il
mérite; il est tout à la fois coupable de rapt et de séduction, mais
d'une séduction dont les suites ont été extraordinaires; il convient
d'examiner les peines qui y sont attachées.
Par la loi qui fut donnée au peuple de Dieu, le ravisseur était condamné
à épouser la fille ravie, soit qu'elle fût riche, soit qu'elle fût
pauvre.
Les lois de Lycurgue et de Solon donnaient à la fille le choix de la
mort ou du mariage du ravisseur; il en était de même chez les
Athéniens.
Les Romains, ces maîtres du monde, condamnaient le ravisseur au dernier
supplice, sans lui permettre même d'épouser la fille ravie pour s'en
garantir.
Les ordonnances du royaume ne sont pas moins sévères. Celle d'Orléans
enjoint de faire le procès aux ravisseurs, sans avoir égard aux lettres
de grâce qu'ils pourraient obtenir. Celle de Blois «veut que ceux qui
auront suborné une fille mineure de vingt-cinq ans, sous prétexte de
mariage ou autre couleur, sans le gré, sçeu, vouloir et consentement
exprès des pères, mères et tuteurs, soient punis de mort sans espérance
de grâce; nonobstant tous consentements que la fille pourrait avoir
donné avant, lors ou après le rapt.»
La disposition de ces lois a été renouvelée par des ordonnances
postérieures, et l'on trouve dans tous les arrestographes les décisions
des cours souveraines qui se sont conformées à la loi générale du
royaume, en ce qu'elle punit de mort les ravisseurs.
Le motif de cette punition est de conserver aux pères et aux mères
l'autorité sur leurs enfants, d'empêcher qu'ils ne sortent de leur
devoir: le rapt est un crime des plus opposés à l'honnêteté publique et
au repos des familles, à qui il importe si essentiellement que les
enfants ne s'engagent point, par un crime si contraire à la société
civile, dans des mariages mal assortis et presque toujours déshonorants.
Mais à Dieu ne plaise, Messieurs, que la demoiselle Lajon sollicite
contre son amant la peine de mort portée contre les ravisseurs! Qu'il
vive, mais que ce soit pour réparer son honneur; qu'il vive, mais que
ce soit pour faire cesser ses larmes. Il est donc de l'équité de
condamner le coupable envers elle en des dommages et intérêts assez
considérables pour lui imposer la contrainte salutaire de remplir ses
engagements.
Il convient lui-même d'avoir fréquenté la demoiselle Lajon pendant
environ trois ans; il ne dispute point qu'il ne soit l'auteur de sa
grossesse; est-il une meilleure preuve que celle qui part de la
confession de l'accusé? Il convient enfin qu'il doit être condamné à des
dommages et intérêts.
Or les circonstances doivent régler ces dommages, et vous devez,
Messieurs, les accorder tels que la demoiselle que je défends les a
demandés par sa requête. D'abord j'ai démontré qu'elle est digne de la
protection des lois, qu'un mariage promis a été principalement la cause
de sa chute: cet objet n'était pas au-dessus de ses espérances,
puisqu'il n'y a point de disproportion dans l'âge des parties; leur
fortune est la même, leurs conditions sont égales, et si l'on remonte à
leurs parents et à leurs ancêtres, on les trouvera tous au même niveau.
Les dommages et intérêts sont dus à raison du tort que l'on fait à
quelqu'un et du préjudice qu'il en souffre; or quel plus grand préjudice
peut-on porter à une jeune fille que de lui ravir son honneur? Que lui
reste-t-il lorsqu'elle a perdu sa virginité qui est un trésor sans prix,
puisque c'est là effectivement la gloire la plus solide et le partage le
plus essentiel d'une fille chrétienne?
En effet, Messieurs, la virginité procure à une fille ce qu'elle ne
devait recevoir qu'en l'autre vie. C'est à la virginité seule qu'il
appartient de faire voir sur la terre, qui est un lieu de mortalité, une
image et une vive représentation de la vie immortelle. Enfin, la
virginité est le premier des états de la vie; c'est l'ornement des
moeurs, la sainteté du sexe et une belle fleur qu'on doit conserver
chèrement et précieusement.
La demoiselle Lajon a perdu, par les artifices du sieur Berlhe, cette
fleur qui n'est autre chose que la vie de l'honneur, vie infiniment plus
précieuse que celle de la nature; si le sieur Berlhe avait ôté la vie à
cette jeune fille, qu'aurait-elle perdu, que ce qu'elle doit perdre un
jour tout naturellement par la loi commune à tous les mortels? Mais en
lui ravissant son honneur, il lui a enlevé ce que la mort même n'aurait
pu lui ravir; elle existe à la vérité, mais c'est comme si elle était
morte; elle est fille, mais elle n'est plus vierge; elle a perdu ce
qu'elle avait de plus cher, et cette perte est d'une nature à ne pouvoir
être réparée.
Les livres saints disent que la vierge d'Israël est tombée et qu'il n'y
a personne qui puisse la relever; et saint Jérôme, écrivant à ce sujet,
ne fait pas de difficulté de dire que, quoique Dieu soit tout-puissant,
il ne peut pas toutefois rendre la virginité à une fille qui l'a une
fois perdue, ni la décorer de cette fleur qu'on lui a ravie.
L'infamie est une suite de cette perte, à cause de la honte que les
hommes ont attachée spécialement à la faiblesse du sexe; de sorte que
dès qu'une fille est assez malheureuse d'avoir perdu sa virginité, c'en
est fait, la voilà déshonorée, on ne la regarde plus qu'avec dédain et
avec mépris.
Est-il, Messieurs, une indemnité proportionnée à cette perte? Les
dommages et intérêts qu'on accorde à une fille déshonorée ne servent en
quelque façon qu'à révéler sa faute à tout l'univers, parce que son
aventure infortunée est annoncée dans un tribunal dont les lois ne sont
rendues que pour être publiées: il n'y a donc que l'accomplissement des
promesses du séducteur qui puisse, au jugement des hommes, effacer une
telle tache, et c'est pour cela même que les dommages doivent être très
considérables, pour obliger le sieur Berlhe à s'unir à la demoiselle
Lajon par les liens sacrés du mariage.
La qualité des parties, leur naissance, leur fortune, le mérite de la
demoiselle Lajon, la conduite même de son amant, tout devrait l'engager
à cet établissement.
Mais c'est ici, Messieurs, un ravisseur d'un caractère tout nouveau: il
avoue les recherches et les fréquentations, il ne disconvient point
qu'il ne soit l'auteur de la grossesse de son amante, et cependant il ne
veut pas satisfaire à ses promesses.
Il est coupable, puisque la séduction et l'enlèvement sont prouvés, et
il ne rougit point; il est troublé plus que jamais par les remords de sa
conscience, et jamais tant d'apparence de sécurité chez lui.