jeune fille malheureuse; et tout cela dans l'esprit de ce ravisseur
n'est qu'un badinage; il a badiné en séduisant et n'a séduit que pour
badiner. Appliquons-lui donc ce trait de l'Écriture où le Sage, parlant
de la folle excuse de celui qui trompe les droits de l'amitié, lui fait
dire, lors de sa conviction, que sa fourberie n'est qu'un badinage.
Mais depuis quand, messieurs, regarde-t-on comme un badinage la sévère
disposition des lois? Depuis quand traite-t-on de plaisanterie le
trouble qu'un ravisseur jette dans la société civile, l'opprobre dont il
couvre une famille, la triste situation où il met une jeune fille qu'il
a déshonorée avant même que son âge lui ait permis de paraître dans le
monde.
Il se rencontre, comme vous voyez, Messieurs, dans cette cause plusieurs
intérêts différents: celui de l'honnête liberté des femmes attaquée en
la personne de la demoiselle Lajon; celui du public, dont la fille
séduite est un membre; celui de ses parents, à l'égard desquels le sieur
Berlhe s'est rendu coupable en enlevant cette fille; enfin celui de la
plaignante, qui a été trompée et déshonorée pour toujours. Depuis sa
chute, elle coule ses jours dans le chagrin et dans la tristesse; depuis
que le sieur Berlhe affecte de l'avoir entièrement oubliée, les idées
affligeantes ne cessent de l'environner avec toutes leurs horreurs, et
l'infidélité de son amant a répandu sur elle une amertume qui détruit
peu à peu sa santé, sa jeunesse et ses grâces.
Elle est, Messieurs, vraiment digne de pitié et de commisération,
cependant elle demeure toujours plongée dans cet état d'humiliation. On
lui donne des regrets, peut-être même des éloges, mais tout cela ne
change rien à sa situation; tant que le perfide ne voudra point se
rappeler ses anciens serments, tant qu'il refusera de remplir ses
engagements, rien ne saurait changer le triste sort de cette fille
infortunée; en sorte que tout sollicite et tout concourt, Messieurs,
pour vous déterminer à frapper le coeur de l'insensible de la foudre
d'un jugement sévère pour le faire rentrer dans son devoir.
FIN
NOTES:
[1] Entre les animaux, il n'y a que les juments de bonne race qu'on
infibule, quand on ne veut pas qu'elles conçoivent; et c'est ce qu'on
nomme en termes propres _boucler les cavales_. On se sert ordinairement
pour cette opération d'un instrument de cuivre blanc qui a plusieurs
pinces et plusieurs crochets, qu'on insère dans le vagin afin d'en
boucher l'approche.
[2] De Paw, _Recherches philosophiques sur les Américains ou Mémoires
intéressants pour servir à l'histoire de l'espèce humaine_. Berlin,
1769, t. II, pp. 140 et suiv.
[3] De Cadalvène, _Égypte et Nubie_, t. II, p. 158.--Ilex, _Moeurs
orientales_. Londres, 1878, p. 15.
[4] Maximilien Misson, _Voyage d'Italie_. Amsterdam, 1743, t. I, p. 249.
[5] _Lettres familières écrites d'Italie par Charles de Brosses._ Lettre
XVI du 26 août 1739. Édit. de Paris, 1858, t. I, p. 137.
[6] Fleury, _En Italie_. Vienne, 1861, p. 290.
[7] Brantôme, _Vies des Dames galantes_. Édit. de Paris, 1822, Discours
I, p. 118.
[8] _Les cadenas et ceintures de chasteté._ Paris, Liseux, 1883. Notice
historique, p. xxxii.
[9] Rabelais, _Pantagruel_, livre III, ch. 35.
[10] P.-G.-J. Niel. _Portraits des personnages français les plus
illustres du XVIe siècle._ Paris, 1848, 1re série.
[11] Tallemant des Réaux, _Historiettes_, CCCXLVL. Édit. Monmerqué et
Paulin, Paris, 1859, t. VII, p. 428.
[12] Nicolas Chorier, _Dialogues de Luisa Sigea_, Cinquième dialogue.
Voir L'_OEuvre de Nicolas Chorier_, pp. 142 et suiv. (Bibl. des
Curieux, 1910.)
[13] Nicolas Chorier, ouvrage cité, dialogue V. Voir l'_OEuvre de
Nicolas Chorier_ (Biblioth. des Curieux, 1910), pp. 155 et suiv.
[14] Bibliothèque nationale, manuscrits, supplément français, nº 10283,
p. 1179.
[15] Comte de Bonneval, _Mémoires_. Londres, aux dépens de la compagnie,
1737, t. I, pp. 74 et suiv.
[16] Peuchet, _Mémoires tirés des archives de la police de Paris_.
Paris, 1838, t. II, p. 329.
[17] Voir l'_OEuvre de l'abbé de Grécourt_ (Bibliothèque des Curieux),
p. 221.
[18] Voir _La Belle Alsacienne_ (Biblioth. des Curieux), pp. 77 et suiv.
[19] Des mots grecs _Aidos_, pudeur: _Zonè_, ceinture.
[20] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879,
colonne 496; t. XLI, 1900, colonne 919.
[21] Voir Dr Caufeynon. _La Ceinture de chasteté._ Paris, 1905, pp.
96 et suiv.
[22] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879, col.
145.
[23] Gen., ch. 36.
[24] Platon.
[25] Saint Jérôme.
[26] _Leg. unic. cod. de rapt. virg._
[27] Jul. Clar.
[28] Pyrrhus Corrard.
[29] Isidore de Péluse.
[30] M. le commissaire a fait injure aux Anglais de donner à cette
ceinture le nom de _ceinture à l'anglaise_. Il n'est point de peuple
moins jaloux: ces insulaires, qui tâchent d'imiter en tout les anciens
Romains, s'embarrassent aussi peu qu'eux de l'infidélité de leurs
femmes; ils imitent les Luculle, les Pompée, les Antoine et les Caton,
qui eurent des femmes galantes dont ils n'ignoraient pas la conduite,
sans s'en mettre en peine; ils laissent au seul Lepidus la sotte gloire
d'en mourir de déplaisir; et quand ils rentrent chez eux, ils font en
même temps avertir leurs femmes; ce préliminaire est moins une preuve de
leur politesse que de leur indifférence sur l'article de la jalousie; de
sorte qu'il convient mieux d'appeler ces ceintures _des ceintures à la
Bergamasque_, comme l'a fait Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35.
[31] Misson, _Voyage d'Italie_, t. I, p. 217.
[32] _Ibi sunt seræ et varia repagula, quibus turpe illud monstrum
pellices suas occludebat._ Misson, au lieu cité.
[33] Misson, _ibid._
[34] Mém. du comte de Bonneval, t. I, p. 74.
[35] Brant., t. II, disc. I, p. 176.
[36] Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35, aux notes.
[37] L'Inquisition.
[38] _Boniface_, t. I, liv. V, titre 8, ch. 3.