pouvoir de son séducteur, lui seul dispose de son sort, elle n'est plus
la maîtresse ni de ses sentiments, ni de ses actions; car, comme dans
son idée, elle ne peut plus rien attendre que de la fidélité de son
ravisseur, la volonté de celui-ci est sa loi souveraine, de sorte qu'on
doit le considérer comme l'auteur de toutes les faiblesses de la fille
ravie.
Le sieur Berlhe déguisa d'abord en jeune homme la demoiselle Lajon, et
ne lui fit ensuite quitter cette métamorphose que pour l'enfermer
pendant l'espace de deux mois et demi dans une chambre à Beaucaire. Là,
plongé dans cette espèce d'ivresse où le poison du plaisir a coutume de
jeter les esprits, il jouissait tranquillement de ses crimes et de son
amante.
Ensuite il la conduisit sous le même déguisement à Montpellier, à
Saint-Gilles, dans plusieurs autres villes, et enfin à Nîmes.
Ce fut là, Messieurs, que la demoiselle Lajon se reconnut enceinte; elle
en instruisit son amant, elle le pressa de ne pas éloigner plus
longtemps leur établissement; mais celui-ci chercha différents prétextes
pour éluder l'accomplissement de ses promesses: tantôt ses affaires
l'obligeaient de différer, tantôt c'était un voyage; il en fit
effectivement, et la veille de son départ il obligea sa maîtresse à se
laisser mettre une ceinture avec un cadenas, dont on fera ci-après la
description.
Qu'opposait la demoiselle Lajon à tous ces délais? Le sieur Berlhe le
sait bien: ce n'étaient que des larmes et le regret de s'être livrée à
un homme cruel et parjure.
Il vint quelque temps après la chercher et il la reconduisit à
Beaucaire, où il la renferma encore dans la même chambre qui avait déjà
servi à ses plaisirs; enfin, il la ramena à Nîmes, où elle accoucha
d'une fille; et aussitôt le sieur Berlhe lui remit de nouveau la même
ceinture, qu'elle porte encore.
Le sieur Berlhe fut présent aux couches de son amante; les témoins
déposent l'avoir trouvé pour lors à côté de son lit; mais, peu à peu, il
se dégoûta de son inclination, et ne vit plus les charmes de sa
maîtresse que d'un oeil indifférent. Effet funeste d'une passion
satisfaite!
Cependant la demoiselle Lajon employa auprès du sieur Berlhe tous les
moyens qu'elle crut capables de le ramener à son devoir; pour lors, le
perfide lui déclara nettement, ainsi qu'il est prouvé par l'information,
qu'il n'était pas le maître de l'épouser et qu'il fallait attendre pour
cela la mort de sa mère, qui ne voulait pas y consentir.
La demoiselle Lajon regarda avec raison le délai que le sieur Berlhe
demandait comme une défaite spécieuse, ou plutôt comme un prétexte
odieux d'infidélité; elle sentit dans cet instant tout le poids de son
malheur, elle vit qu'elle était jouée par ce séducteur indigne, et comme
elle n'avait besoin que de sa propre douleur pour se réveiller, elle
porta plainte contre lui, sur laquelle il fut décrété au corps et
l'information a été faite.
Alors le sieur Berlhe, dans le dessein, sans doute, de faire cesser les
poursuites, a promis de nouveau d'épouser la demoiselle Lajon: il n'a
demandé que la procuration de son père; dès qu'elle a été envoyée, l'on
a traité de la dot; mais, voici, Messieurs, un nouveau prétexte: la mère
du sieur Berlhe ne l'a pas trouvée assez considérable; de sorte que la
demoiselle pour qui je parle, poussée à bout par ces retardements
affectés, a repris ses poursuites et a demandé contre le sieur Berlhe la
condamnation aux peines de droit et à des dommages et intérêts.
Voilà, Messieurs, l'état de la cause.
Le ravisseur que nous poursuivons est un corrupteur qui joint la
perfidie à l'insensibilité; il n'aime plus ou, pour mieux dire, il n'a
jamais véritablement aimé; toutes les promesses qu'on lui rappelle
n'étaient produites que par une passion brutale, elles ont cessé avec
elle, elles se sont évanouies avec l'honneur de celle qui en était
l'objet; c'est ainsi que le dégoût suit toujours la passion satisfaite,
et les faveurs en cette matière ne servent qu'à faire des ingrats.
Il ne s'embarrasse donc point de la situation, ni des cris de la
demoiselle Lajon, parce que la gloire de la plupart des hommes de nos
jours ne consiste pas à être chastes: ils se font, au contraire, un
point d'honneur de ravir celui des femmes, ils ne les flattent que pour
les perdre, ne les approchent que pour les trahir, et ils appellent
ensuite galanterie ce que les lois appellent un grand crime; ils
regardent comme une heureuse adresse ce que Justinien regarde comme les
embûches d'un très méchant homme; ils traitent de bagatelle ce que
l'Église traite d'impudicité damnable; de sorte que s'ils ont de la
honte, c'est d'être honteux, et de ne pas faire consister tout leur
honneur à déshonorer une fille.
A la bonne heure, Messieurs, que vous n'écoutiez point celles qui ont
perdu toute retenue, qui se présentent effrontément devant les hommes,
comme si elles venaient demander leur défaite, qui la cherchent par
leurs regards et qui vont au-devant de la séduction.
Mais une jeune fille telle que la demoiselle Lajon, séduite, trompée et
déshonorée, ne mérite-t-elle pas que les magistrats s'intéressent pour
elle, qu'ils la vengent d'une telle perfidie et qu'ils imposent au
ravisseur perfide et inconstant la salutaire obligation de s'unir à elle
par les liens sacrés du mariage?
Un pareil crime, commis en la personne de Dina[23], plonge toute une
province dans le désordre, dans le sang et dans le carnage, et parce que
l'éclat de la punition ne peut pas être aujourd'hui si grand, en
faudra-t-il moins imposer au coupable la peine qu'il mérite? Ce que la
demoiselle Lajon a perdu par la séduction du sieur Berlhe ne lui
était-il pas aussi cher que ce que la fille de Jacob perdit autrefois
par la violence de Sichem?
Il est donc juste de la venger, puisque le sieur Berlhe, au mépris de
ses sentiments, refuse de tenir ses promesses et de rendre justice à
l'innocence et à la vertu de cette jeune personne; il doit trouver, dans
une condamnation à des dommages et intérêts proportionnés, des rigueurs
convenables pour l'y contraindre par une heureuse nécessité.
Mais comme il faut toujours proportionner la vengeance au crime, il est
à propos, Messieurs, d'examiner ici:
_Premièrement_, les caractères de la séduction;
_Deuxièmement_, les circonstances de celle que le sieur Berlhe a mise en
usage pour vaincre la demoiselle Lajon; cet examen déterminera
l'indemnité qu'elle espère.
La séduction, en général, est une action par laquelle on attire les
personnes innocentes, peu éclairées ou ignorantes, par les amorces les
plus plausibles et les plus douces, dans les voies de l'erreur et du
crime; c'est, de la part de celui qui séduit, une adresse de conduire à
ses fins ceux qu'il se propose d'y amener, et, de la part de ceux qui
sont séduits, un goût trop excité chez eux pour un objet qui les attire
par les apparences.
En matière d'amour, le séducteur a principalement pour but de contenter
sa passion et sa vanité en satisfaisant une envie cachée et délicate
qu'il a de posséder ce qu'il aime; découvrons ici, Messieurs, les moyens
de séduction, ou plutôt les conditions qui la caractérisent, et
faisons-en, en même temps, l'application à la cause.
La première condition que les docteurs ont attachée à la séduction est
que la personne séduite ou ravie soit mineure et d'un âge inférieur à
celui du séducteur; or ici le sieur Berlhe a vingt-six ans, selon son
interrogatoire, et la fille séduite n'en a pas encore dix-huit, selon la
plainte.
L'usage du monde donne aux hommes une supériorité par-dessus les filles;
ainsi huit années sont sans doute considérables chez le sieur Berlhe,
surtout si l'on fait attention que c'est ici une jeune fille dont la
pudeur est naturellement timide, et même un peu sauvage, parce qu'elle
est pleine de candeur, qui est favorablement prévenue sur le caractère
de ceux qui l'approchent, parce qu'elle est elle-même d'un excellent
caractère.
Le séducteur est un jeune homme entreprenant, qui ne suit d'autre loi
que celle de ses passions; son penchant au libertinage répond à la
corruption de son coeur; il joint au désordre de ses moeurs une
audace peu commune; au contraire, celle qu'il attaque est dans cet âge
dangereux qui ne fournit ni assez de forces, ni assez de réflexions pour
se sauver des écueils qui menacent son innocence; elle n'a pas assez de
prudence pour se garantir des pièges et de l'artifice, parce qu'elle
juge en aveugle des démarches qu'on fait pour la surprendre, ne
distinguant point le bien d'avec le mal, la vérité d'avec le mensonge,
l'utile et l'honnête de ce qui ne l'est pas; le défaut d'expérience doit
donc servir d'excuse à sa faiblesse.
C'est pour cela, Messieurs, que par une présomption établie dans le
droit, la séduction est censée venir plutôt de l'homme que de celle de
la femme, parce qu'il est aisé de la tromper et de l'attendrir; son
coeur est facile à se livrer à la crédulité, et l'empereur Justinien,
qui dit connaître suffisamment la faible nature des femmes, assure
qu'elles sont sujettes à être facilement trompées et séduites.
La plupart d'elles, en effet, se rendent plutôt par faiblesse que par
passion. La première femme fut séduite parce qu'elle était plus faible
que l'homme, et celles de son sexe ont, depuis, conservé cette
faiblesse; de là vient que, pour l'ordinaire, les hommes entreprenants
réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus
aimables, et souvent le plus heureux des amants est celui qui sait
mentir avec le plus d'adresse.
Mais si les femmes, en général, méritent qu'on ait pour elles de
l'indulgence, combien n'en mérite pas une fille dans un âge encore
tendre et sans lumières, qui ignore les ruses que les passions
inspirent, parce qu'elle n'a jamais eu de passions; qui ne sait point
les détours que la funeste science d'aimer suggère, parce qu'elle n'a
jamais aimé; qui ne fait que d'entrer dans le monde, tandis que le
ravisseur l'a toujours fréquenté; une fille enfin qui ne connaît ni la
fraude, ni les ruses, tandis que le séducteur est l'homme du monde qui
sait mieux les mettre en pratique?
Aussi les lois protègent-elles les jeunes filles dont la faiblesse et la
fragilité se trouvent exposées à la malice des hommes. «Comme il est
certain, disent-ils, qu'il y a beaucoup de faiblesse et d'infirmité dans
ces jeunes personnes, qu'elles sont sujettes à être trompées facilement,
qu'elles sont exposées aux embûches des hommes, il est juste de leur
prêter un secours favorable et de les défendre contre de pareilles
entreprises.»
«Oui, sans doute, dit le célèbre Cujas, rien n'est plus équitable que
d'excuser ces jeunes filles qui, par la fourberie des hommes, sont
engagées dans des conjonctions illicites et mal assorties.»
La seconde condition de séduction, Messieurs, est lorsque le ravisseur a
employé, pour parvenir à ses fins, les grâces, les discours artificieux,
les promesses de mariage, et tout ce que l'art de séduire a coutume de
mettre en usage pour débaucher la raison et pervertir le coeur, en
sorte que tout ce qu'a fait la personne ravie soit moins l'ouvrage de
son choix que l'effet d'une impression et d'une violence étrangère.
La séduction des grâces prépare les autres; ce sont les grâces qui
ouvrent la scène et qui disposent l'action; c'est un certain dehors qui
saisit les sens et qui obscurcit la raison; c'est un brillant qui
flatte et qui séduit.
Un séducteur fait valoir finement ses bonnes qualités; le désir de
plaire est l'âme de toutes ses actions; il se présente du bon côté et
sous une face attrayante: c'est ainsi que l'amour sait déguiser un
soupirant, quoique, dans le fond, il soit un loup ravissant qui cherche
sa proie.
Qui n'aurait donc pas été trompé sous un air que le sieur Berlhe
affectait le plus naïf? Il contrefaisait son humeur, il déguisait ses
défauts et ses imperfections; le point de vue où il s'était mis le
représentait à la demoiselle Lajon comme un bon ami et un bon hôte,
tandis qu'il ne cherchait qu'à trahir les droits de l'amitié et de
l'hospitalité; ce sont pourtant ces grâces et ces premiers regards qui,
par les yeux, se font passage dans le coeur d'une jeune vierge, comme
autant de flèches empoisonnées.
Les autres traits dérivent de la séduction des paroles: rien n'égale, en
effet, l'empressement, l'attention, les politesses d'un séducteur; il
rampe pour s'acquérir les grâces de celle qu'il désire, mais il ne va
pas d'abord à son but: il séduit peu à peu et prépare ses ressorts.
Un ancien[24] représente en ces termes les artifices des amants: «Leurs
paroles, dit-il, ne sont que supplications, que prières, que
protestations, que serments; ils poursuivent, ils assiègent, ils se
rendent, en quelque façon, volontairement esclaves.»
Un Père de l'Église[25] remarque ainsi les progrès de la séduction:
«L'oeil, dit-il, regarde et séduit l'esprit, l'oreille écoute et gagne
insensiblement le coeur.»
En effet, Messieurs, un amant s'épuise en serments et en protestations;
il emploie tout l'artifice que sa passion lui suggère; il semble placer
son coeur sur ses lèvres, dans ses yeux, dans toute sa personne; il
dérange, pour ainsi dire, tout le firmament pour le faire descendre dans
ses compliments. Quelles métaphores! quel babil! Pour donner quelque air
de réalité à la chimère et quelque apparence de sagesse à la folie, il
tâche d'inspirer à l'objet dont il est enchanté, ou dont il fait
semblant de l'être, la tendresse qu'il feint lui-même; il prodigue les
douces déclarations ordinaires aux amants: en un mot, tout ce que l'art
a le plus attrayant est employé, et le but de toute cette éloquence
amoureuse est de séduire celle qu'il a malheureusement choisie pour
l'objet de sa séduction; de sorte que ses belles paroles équivalent à la
force et à la violence.
C'est ainsi qu'en a usé le sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle
Lajon; c'est d'après lui qu'on a copié ce portrait: il ne saurait être
plus fidèle. Combien de fois n'a-t-il pas donné à cette jeune fille ces
titres qu'un vif amour inspire, ou plutôt qui semblent n'être produits
que par la tendresse? Combien de fois, dans ses fréquentations intimes,
ne lui a-t-il pas voué un amour éternel par tout ce que la religion a de
plus sacré et par ce que les hommes ont de plus vénérable? Expressions
respectables, qui étaient autant de parjures dans le coeur et dans la
bouche du sieur Berlhe!
Mais, de tous les moyens pour séduire une jeune fille, il n'en est
aucun plus spécieux que la promesse de mariage, soutenue par des
serments, précédée de fréquentations, accompagnée de bonnes manières;
cette promesse achève d'étourdir la fille, elle chancelle et enfin elle
tombe.
Quoi de plus séduisant, en effet, qu'une promesse de mariage entre des
personnes d'une condition égale? La maîtresse se livre à l'amant dans
l'espérance de devenir bientôt son épouse: or, comme cette voie est
toujours la plus légitime pour excuser la fille séduite, c'est aussi la
plus criminelle de la part du ravisseur, parce que c'est une recherche
honnête dans son principe et que la fréquentation qu'elle détermine
semble n'avoir rien en soi de criminel, par rapport aux vues légitimes
dont se pare le séducteur: la personne abusée se figure d'avoir tout à
espérer d'un homme qui, comme le sieur Berlhe, peut disposer de lui-même
et qui offre sa main en échange du coeur qu'il demande: c'est aussi là
principalement l'appât séduisant où la demoiselle Lajon a été prise.
Le sieur Berlhe prétendrait-il que ses promesses doivent être écrites?
Aucune loi n'autorise cette idée. Les promesses qu'il a faites dans les
circonstances dont la procédure fait mention doivent faire plus
d'impression qu'une simple promesse par écrit; celle-ci peut être
l'effet des importunités intéressées d'une fille qui l'exige comme le
prix de ses faveurs ou comme la condition de sa chute: on peut écrire de
pareilles promesses dans ces moments de trouble et d'aliénation où la
passion, pour tout obtenir, ne sait rien refuser; au lieu que celles que
l'on fait en présence de témoins sont le pur effet d'une volonté libre
et réfléchie; celles du sieur Berlhe sont de cette nature: les
dépositions établissent qu'il a plusieurs fois promis à la demoiselle
Lajon qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle.
Il est vrai que le sieur Berlhe dénie aujourd'hui ces promesses; mais,
outre qu'elles sont établies par les charges, présumera-t-on qu'il dise
la vérité et qu'il soit fidèle dans le récit? Quelle sincérité, quelle
fidélité peut-on attendre d'un ravisseur qui ne compte pour rien les
assurances, les serments et tout ce qu'il y a de plus respectable parmi
les honnêtes gens? D'un homme qui se joue également de l'honneur de son
amante et de la parole qu'il lui a tant de fois donnée de s'unir à elle
par des liens légitimes? D'un homme qui est coupable envers celle qu'il
a séduite par ses parjures, envers Dieu, dont il a méprisé la majesté en
prenant faussement son nom à témoin, et envers les hommes, en rompant le
lien le plus ferme de la société humaine, qui est précisément la
sincérité et la bonne foi?
Il n'a point fait de promesses, dit-il; mais il résulte de l'information
et de la réponse même du sieur Berlhe qu'il est expressément convenu
que, depuis trois ans environ, il fréquentait la demoiselle Lajon et
qu'il avait eu toujours commerce charnel avec elle; or dès que ce
commerce est prouvé et avoué par l'accusé, les promesses de mariage sont
réputées prouvées, parce qu'on ne saurait présumer qu'une fille comme la
demoiselle Lajon, qui a été déflorée par le sieur Berlhe, le corrupteur
de son innocence et sans lequel elle n'aurait jamais cessé d'être sage,
se soit livrée à lui par pure volupté et par un pur effet du
tempérament.
La troisième condition de séduction, Messieurs, est qu'il y ait
enlèvement de la personne, ou du moins que la fille séduite, suivant les
insinuations de celui qui la ravit, abandonne la maison de ses parents
pour se mettre en la puissance de son ravisseur.
Or le sieur Berlhe a usé d'enlèvement à l'égard de la demoiselle Lajon:
la procédure prouve qu'il est convenu de l'avoir prise en la ville
d'Avignon entre les mains de son frère; il a avoué, dans son
interrogatoire, qu'étant arrivé à Beaucaire, il la renferma dans une
chambre, où il la garda l'espace de deux mois et demi.
En vain opposerait-on que la personne enlevée a donné les mains à son
enlèvement, et qu'ainsi la peine en doit être affaiblie.
La loi a prévu cette défaite, elle l'a condamnée, et, reconnaissant que
le ravisseur tient enchaînée la volonté de celle qu'il a séduite, elle a
mis sur son compte les consentements extérieurs et les actes apparents
de volonté du malheureux objet de séduction; elle a regardé cette
volonté de la fille comme le premier effet de la séduction, comme une
volonté corrompue. «Nous voulons, dit-elle, que les ravisseurs soient
punis, soit que les filles aient consenti à l'enlèvement, soit qu'elles
n'y aient point consenti, car, ajoute-t-elle, il est à penser que la
volonté de la personne ravie a été déterminée par la séduction du
ravisseur[26].»
Un fameux criminaliste remarque que la peine de cette loi a lieu
quoique la fille consente d'être enlevée, soit qu'elle y consente au
commencement, soit qu'elle y consente ensuite[27].
La peine du rapt, dit un autre, a lieu quoique la fille ait consenti au
dessein du ravisseur, ce qui doit s'entendre, continue-t-il, lorsqu'à
force de promesses le ravisseur persuade à la fille de sortir de la
maison de ses parents pour le suivre, parce qu'agir ainsi, c'est agir
par violence[28].
La demoiselle Lajon a été obligée, par un effet de la séduction du sieur
Berlhe, de le suivre à Beaucaire et ensuite à plusieurs endroits, en
déguisant son sexe: n'est-ce pas là, Messieurs, un véritable enlèvement?
Les auteurs le définissent-ils autrement, si ce n'est en disant que
celui-là commet un rapt qui mène la personne ravie d'un lieu en un
autre, dans la vue d'abuser du pouvoir qu'il a prétendu acquérir sur
elle et de contenter sa propre lubricité?
Il n'est donc plus question que de demander au sieur Berlhe quel fut le
motif qui l'obligea d'arracher la demoiselle Lajon d'entre les mains de
son frère et de la conduire à Beaucaire? dans quel dessein il la
travestit en homme? dans quelle vue enfin il la garda à Beaucaire, dans
une chambre, pendant l'espace d'environ deux mois et demi, comme il en
est convenu lui-même? Était-ce pour étudier la nature ou pour la faire
produire? La grossesse de cette fille, qui a été une suite de cette
clôture, n'a que trop fait connaître que le sieur Berlhe préférait la
volupté à la physique, et la qualité de père à celle de simple
naturaliste.
Mais quand il n'y aurait point eu à l'égard de la demoiselle Lajon un
enlèvement effectif, mais seulement un rapt de séduction, il ne serait
pas moins punissable, parce qu'il n'y a point de différence à faire
entre ces deux rapts.
En effet, Messieurs, les lois ont établi des peines capitales non
seulement contre les ravisseurs, mais encore contre tous les séducteurs
par paroles et les corrupteurs de la vertu; elles ont décidé qu'il
importait peu qu'on usât de force ou de persuasion, parce que le rapt de
séduction est encore plus dangereux que celui de violence, en ce qu'il
cause de plus grands désordres dans les familles en soulevant les
enfants contre les pères et mères. C'est pour cela même qu'il est plus
sévèrement puni: les législateurs grecs, convaincus que les paroles
persuasives ont une force coactive, punissaient plus sévèrement celui
qui employait près du sexe la séduction des paroles que celui qui
employait la force ouverte.
Un docteur célèbre[29], écrivant sur cette matière, s'exprime en ces
termes: «Vous vous laissez entraîner mal à propos au sentiment vulgaire
que celui qui prend une fille par force est plus coupable que celui qui
la porte au crime par des paroles persuasives; pour moi, dit-il, après
avoir mûrement pesé la nature de la chose, je crois que celui qui séduit
une fille par des discours flatteurs est beaucoup plus criminel, parce
que la persuasion est plus forte que la force même, et que celui qui
prend le corps par violence laisse au moins l'esprit pur et entier; au
lieu que l'autre corrompt l'esprit et ensuite le corps, et, par
conséquent, il est doublement coupable.
Ce sentiment, comme le plus raisonnable, a été suivi par les ordonnances
de nos rois: elles ont soumis expressément le crime de séduction ou de
subornation à la peine de mort, parce qu'elles ont décidé que celui qui,
pour venir à bout de ses desseins, corrompt l'esprit et le coeur par
des discours persuasifs, exerce une tyrannie dont il doit être puni avec
plus de sévérité que s'il se faisait obéir par force; il répand, en
effet, un venin subtil dans le coeur plus dangereux que la mort même;
plus il a de dextérité pour l'insinuer, plus il est criminel; la
promptitude avec laquelle il réussit est une preuve de son adresse, et
son habileté est une marque infaillible de sa malice.
En est-il quelqu'une, Messieurs, qui puisse égaler celle du sieur
Berlhe? Par artifice et par souplesse, il fut vainqueur de la demoiselle
Lajon; mais la victoire le rendit cruel: non content d'avoir enchaîné le
coeur de cette jeune fille, il voulut encore mettre son corps dans les
fers et s'ériger de toutes les façons en maître tyrannique, en la
traitant plus cruellement que si elle eût été une esclave.
Quelles marques, en effet, d'un plus grand empire et d'une plus grande
barbarie, que d'envelopper de chaînes une jeune personne, réduire son
corps en servitude, l'enfermer dans une prison qui la suit partout et
qu'elle porte toujours avec elle, la captiver par un cadenas dont on
laisse au plus jaloux Florentin le soin d'imiter la structure?
Une espèce de caleçon, bordé et maillé de plusieurs fils d'archal
entrelacés les uns dans les autres, forme une ceinture qui va aboutir
par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe a la clef; ce contour, qui
forme l'enceinte de la prison dont il est le geôlier, a diverses
coutures qui sont cachetées au moyen des empreintes de cire d'Espagne
rouge, posées d'espace en espace; le sieur Berlhe en a le cachet, qui
est d'une gravure toute singulière et inimitable; mais il n'y a rien de
surprenant en cela: un concierge prend ordinairement ses précautions et
veut être sûr de ses grilles et de ses verrous.