Dès qu'une fille est une fois séduite, elle est entièrement livrée au

pouvoir de son séducteur, lui seul dispose de son sort, elle n'est plus

la maîtresse ni de ses sentiments, ni de ses actions; car, comme dans

son idée, elle ne peut plus rien attendre que de la fidélité de son

ravisseur, la volonté de celui-ci est sa loi souveraine, de sorte qu'on

doit le considérer comme l'auteur de toutes les faiblesses de la fille

ravie.

Le sieur Berlhe déguisa d'abord en jeune homme la demoiselle Lajon, et

ne lui fit ensuite quitter cette métamorphose que pour l'enfermer

pendant l'espace de deux mois et demi dans une chambre à Beaucaire. Là,

plongé dans cette espèce d'ivresse où le poison du plaisir a coutume de

jeter les esprits, il jouissait tranquillement de ses crimes et de son

amante.

Ensuite il la conduisit sous le même déguisement à Montpellier, à

Saint-Gilles, dans plusieurs autres villes, et enfin à Nîmes.

Ce fut là, Messieurs, que la demoiselle Lajon se reconnut enceinte; elle

en instruisit son amant, elle le pressa de ne pas éloigner plus

longtemps leur établissement; mais celui-ci chercha différents prétextes

pour éluder l'accomplissement de ses promesses: tantôt ses affaires

l'obligeaient de différer, tantôt c'était un voyage; il en fit

effectivement, et la veille de son départ il obligea sa maîtresse à se

laisser mettre une ceinture avec un cadenas, dont on fera ci-après la

description.

Qu'opposait la demoiselle Lajon à tous ces délais? Le sieur Berlhe le

sait bien: ce n'étaient que des larmes et le regret de s'être livrée à

un homme cruel et parjure.

Il vint quelque temps après la chercher et il la reconduisit à

Beaucaire, où il la renferma encore dans la même chambre qui avait déjà

servi à ses plaisirs; enfin, il la ramena à Nîmes, où elle accoucha

d'une fille; et aussitôt le sieur Berlhe lui remit de nouveau la même

ceinture, qu'elle porte encore.

Le sieur Berlhe fut présent aux couches de son amante; les témoins

déposent l'avoir trouvé pour lors à côté de son lit; mais, peu à peu, il

se dégoûta de son inclination, et ne vit plus les charmes de sa

maîtresse que d'un oeil indifférent. Effet funeste d'une passion

satisfaite!

Cependant la demoiselle Lajon employa auprès du sieur Berlhe tous les

moyens qu'elle crut capables de le ramener à son devoir; pour lors, le

perfide lui déclara nettement, ainsi qu'il est prouvé par l'information,

qu'il n'était pas le maître de l'épouser et qu'il fallait attendre pour

cela la mort de sa mère, qui ne voulait pas y consentir.

La demoiselle Lajon regarda avec raison le délai que le sieur Berlhe

demandait comme une défaite spécieuse, ou plutôt comme un prétexte

odieux d'infidélité; elle sentit dans cet instant tout le poids de son

malheur, elle vit qu'elle était jouée par ce séducteur indigne, et comme

elle n'avait besoin que de sa propre douleur pour se réveiller, elle

porta plainte contre lui, sur laquelle il fut décrété au corps et

l'information a été faite.

Alors le sieur Berlhe, dans le dessein, sans doute, de faire cesser les

poursuites, a promis de nouveau d'épouser la demoiselle Lajon: il n'a

demandé que la procuration de son père; dès qu'elle a été envoyée, l'on

a traité de la dot; mais, voici, Messieurs, un nouveau prétexte: la mère

du sieur Berlhe ne l'a pas trouvée assez considérable; de sorte que la

demoiselle pour qui je parle, poussée à bout par ces retardements

affectés, a repris ses poursuites et a demandé contre le sieur Berlhe la

condamnation aux peines de droit et à des dommages et intérêts.

Voilà, Messieurs, l'état de la cause.

Le ravisseur que nous poursuivons est un corrupteur qui joint la

perfidie à l'insensibilité; il n'aime plus ou, pour mieux dire, il n'a

jamais véritablement aimé; toutes les promesses qu'on lui rappelle

n'étaient produites que par une passion brutale, elles ont cessé avec

elle, elles se sont évanouies avec l'honneur de celle qui en était

l'objet; c'est ainsi que le dégoût suit toujours la passion satisfaite,

et les faveurs en cette matière ne servent qu'à faire des ingrats.

Il ne s'embarrasse donc point de la situation, ni des cris de la

demoiselle Lajon, parce que la gloire de la plupart des hommes de nos

jours ne consiste pas à être chastes: ils se font, au contraire, un

point d'honneur de ravir celui des femmes, ils ne les flattent que pour

les perdre, ne les approchent que pour les trahir, et ils appellent

ensuite galanterie ce que les lois appellent un grand crime; ils

regardent comme une heureuse adresse ce que Justinien regarde comme les

embûches d'un très méchant homme; ils traitent de bagatelle ce que

l'Église traite d'impudicité damnable; de sorte que s'ils ont de la

honte, c'est d'être honteux, et de ne pas faire consister tout leur

honneur à déshonorer une fille.

A la bonne heure, Messieurs, que vous n'écoutiez point celles qui ont

perdu toute retenue, qui se présentent effrontément devant les hommes,

comme si elles venaient demander leur défaite, qui la cherchent par

leurs regards et qui vont au-devant de la séduction.

Mais une jeune fille telle que la demoiselle Lajon, séduite, trompée et

déshonorée, ne mérite-t-elle pas que les magistrats s'intéressent pour

elle, qu'ils la vengent d'une telle perfidie et qu'ils imposent au

ravisseur perfide et inconstant la salutaire obligation de s'unir à elle

par les liens sacrés du mariage?

Un pareil crime, commis en la personne de Dina[23], plonge toute une

province dans le désordre, dans le sang et dans le carnage, et parce que

l'éclat de la punition ne peut pas être aujourd'hui si grand, en

faudra-t-il moins imposer au coupable la peine qu'il mérite? Ce que la

demoiselle Lajon a perdu par la séduction du sieur Berlhe ne lui

était-il pas aussi cher que ce que la fille de Jacob perdit autrefois

par la violence de Sichem?

Il est donc juste de la venger, puisque le sieur Berlhe, au mépris de

ses sentiments, refuse de tenir ses promesses et de rendre justice à

l'innocence et à la vertu de cette jeune personne; il doit trouver, dans

une condamnation à des dommages et intérêts proportionnés, des rigueurs

convenables pour l'y contraindre par une heureuse nécessité.

Mais comme il faut toujours proportionner la vengeance au crime, il est

à propos, Messieurs, d'examiner ici:

_Premièrement_, les caractères de la séduction;

_Deuxièmement_, les circonstances de celle que le sieur Berlhe a mise en

usage pour vaincre la demoiselle Lajon; cet examen déterminera

l'indemnité qu'elle espère.

La séduction, en général, est une action par laquelle on attire les

personnes innocentes, peu éclairées ou ignorantes, par les amorces les

plus plausibles et les plus douces, dans les voies de l'erreur et du

crime; c'est, de la part de celui qui séduit, une adresse de conduire à

ses fins ceux qu'il se propose d'y amener, et, de la part de ceux qui

sont séduits, un goût trop excité chez eux pour un objet qui les attire

par les apparences.

En matière d'amour, le séducteur a principalement pour but de contenter

sa passion et sa vanité en satisfaisant une envie cachée et délicate

qu'il a de posséder ce qu'il aime; découvrons ici, Messieurs, les moyens

de séduction, ou plutôt les conditions qui la caractérisent, et

faisons-en, en même temps, l'application à la cause.

La première condition que les docteurs ont attachée à la séduction est

que la personne séduite ou ravie soit mineure et d'un âge inférieur à

celui du séducteur; or ici le sieur Berlhe a vingt-six ans, selon son

interrogatoire, et la fille séduite n'en a pas encore dix-huit, selon la

plainte.

L'usage du monde donne aux hommes une supériorité par-dessus les filles;

ainsi huit années sont sans doute considérables chez le sieur Berlhe,

surtout si l'on fait attention que c'est ici une jeune fille dont la

pudeur est naturellement timide, et même un peu sauvage, parce qu'elle

est pleine de candeur, qui est favorablement prévenue sur le caractère

de ceux qui l'approchent, parce qu'elle est elle-même d'un excellent

caractère.

Le séducteur est un jeune homme entreprenant, qui ne suit d'autre loi

que celle de ses passions; son penchant au libertinage répond à la

corruption de son coeur; il joint au désordre de ses moeurs une

audace peu commune; au contraire, celle qu'il attaque est dans cet âge

dangereux qui ne fournit ni assez de forces, ni assez de réflexions pour

se sauver des écueils qui menacent son innocence; elle n'a pas assez de

prudence pour se garantir des pièges et de l'artifice, parce qu'elle

juge en aveugle des démarches qu'on fait pour la surprendre, ne

distinguant point le bien d'avec le mal, la vérité d'avec le mensonge,

l'utile et l'honnête de ce qui ne l'est pas; le défaut d'expérience doit

donc servir d'excuse à sa faiblesse.

C'est pour cela, Messieurs, que par une présomption établie dans le

droit, la séduction est censée venir plutôt de l'homme que de celle de

la femme, parce qu'il est aisé de la tromper et de l'attendrir; son

coeur est facile à se livrer à la crédulité, et l'empereur Justinien,

qui dit connaître suffisamment la faible nature des femmes, assure

qu'elles sont sujettes à être facilement trompées et séduites.

La plupart d'elles, en effet, se rendent plutôt par faiblesse que par

passion. La première femme fut séduite parce qu'elle était plus faible

que l'homme, et celles de son sexe ont, depuis, conservé cette

faiblesse; de là vient que, pour l'ordinaire, les hommes entreprenants

réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus

aimables, et souvent le plus heureux des amants est celui qui sait

mentir avec le plus d'adresse.

Mais si les femmes, en général, méritent qu'on ait pour elles de

l'indulgence, combien n'en mérite pas une fille dans un âge encore

tendre et sans lumières, qui ignore les ruses que les passions

inspirent, parce qu'elle n'a jamais eu de passions; qui ne sait point

les détours que la funeste science d'aimer suggère, parce qu'elle n'a

jamais aimé; qui ne fait que d'entrer dans le monde, tandis que le

ravisseur l'a toujours fréquenté; une fille enfin qui ne connaît ni la

fraude, ni les ruses, tandis que le séducteur est l'homme du monde qui

sait mieux les mettre en pratique?

Aussi les lois protègent-elles les jeunes filles dont la faiblesse et la

fragilité se trouvent exposées à la malice des hommes. «Comme il est

certain, disent-ils, qu'il y a beaucoup de faiblesse et d'infirmité dans

ces jeunes personnes, qu'elles sont sujettes à être trompées facilement,

qu'elles sont exposées aux embûches des hommes, il est juste de leur

prêter un secours favorable et de les défendre contre de pareilles

entreprises.»

«Oui, sans doute, dit le célèbre Cujas, rien n'est plus équitable que

d'excuser ces jeunes filles qui, par la fourberie des hommes, sont

engagées dans des conjonctions illicites et mal assorties.»

La seconde condition de séduction, Messieurs, est lorsque le ravisseur a

employé, pour parvenir à ses fins, les grâces, les discours artificieux,

les promesses de mariage, et tout ce que l'art de séduire a coutume de

mettre en usage pour débaucher la raison et pervertir le coeur, en

sorte que tout ce qu'a fait la personne ravie soit moins l'ouvrage de

son choix que l'effet d'une impression et d'une violence étrangère.

La séduction des grâces prépare les autres; ce sont les grâces qui

ouvrent la scène et qui disposent l'action; c'est un certain dehors qui

saisit les sens et qui obscurcit la raison; c'est un brillant qui

flatte et qui séduit.

Un séducteur fait valoir finement ses bonnes qualités; le désir de

plaire est l'âme de toutes ses actions; il se présente du bon côté et

sous une face attrayante: c'est ainsi que l'amour sait déguiser un

soupirant, quoique, dans le fond, il soit un loup ravissant qui cherche

sa proie.

Qui n'aurait donc pas été trompé sous un air que le sieur Berlhe

affectait le plus naïf? Il contrefaisait son humeur, il déguisait ses

défauts et ses imperfections; le point de vue où il s'était mis le

représentait à la demoiselle Lajon comme un bon ami et un bon hôte,

tandis qu'il ne cherchait qu'à trahir les droits de l'amitié et de

l'hospitalité; ce sont pourtant ces grâces et ces premiers regards qui,

par les yeux, se font passage dans le coeur d'une jeune vierge, comme

autant de flèches empoisonnées.

Les autres traits dérivent de la séduction des paroles: rien n'égale, en

effet, l'empressement, l'attention, les politesses d'un séducteur; il

rampe pour s'acquérir les grâces de celle qu'il désire, mais il ne va

pas d'abord à son but: il séduit peu à peu et prépare ses ressorts.

Un ancien[24] représente en ces termes les artifices des amants: «Leurs

paroles, dit-il, ne sont que supplications, que prières, que

protestations, que serments; ils poursuivent, ils assiègent, ils se

rendent, en quelque façon, volontairement esclaves.»

Un Père de l'Église[25] remarque ainsi les progrès de la séduction:

«L'oeil, dit-il, regarde et séduit l'esprit, l'oreille écoute et gagne

insensiblement le coeur.»

En effet, Messieurs, un amant s'épuise en serments et en protestations;

il emploie tout l'artifice que sa passion lui suggère; il semble placer

son coeur sur ses lèvres, dans ses yeux, dans toute sa personne; il

dérange, pour ainsi dire, tout le firmament pour le faire descendre dans

ses compliments. Quelles métaphores! quel babil! Pour donner quelque air

de réalité à la chimère et quelque apparence de sagesse à la folie, il

tâche d'inspirer à l'objet dont il est enchanté, ou dont il fait

semblant de l'être, la tendresse qu'il feint lui-même; il prodigue les

douces déclarations ordinaires aux amants: en un mot, tout ce que l'art

a le plus attrayant est employé, et le but de toute cette éloquence

amoureuse est de séduire celle qu'il a malheureusement choisie pour

l'objet de sa séduction; de sorte que ses belles paroles équivalent à la

force et à la violence.

C'est ainsi qu'en a usé le sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle

Lajon; c'est d'après lui qu'on a copié ce portrait: il ne saurait être

plus fidèle. Combien de fois n'a-t-il pas donné à cette jeune fille ces

titres qu'un vif amour inspire, ou plutôt qui semblent n'être produits

que par la tendresse? Combien de fois, dans ses fréquentations intimes,

ne lui a-t-il pas voué un amour éternel par tout ce que la religion a de

plus sacré et par ce que les hommes ont de plus vénérable? Expressions

respectables, qui étaient autant de parjures dans le coeur et dans la

bouche du sieur Berlhe!

Mais, de tous les moyens pour séduire une jeune fille, il n'en est

aucun plus spécieux que la promesse de mariage, soutenue par des

serments, précédée de fréquentations, accompagnée de bonnes manières;

cette promesse achève d'étourdir la fille, elle chancelle et enfin elle

tombe.

Quoi de plus séduisant, en effet, qu'une promesse de mariage entre des

personnes d'une condition égale? La maîtresse se livre à l'amant dans

l'espérance de devenir bientôt son épouse: or, comme cette voie est

toujours la plus légitime pour excuser la fille séduite, c'est aussi la

plus criminelle de la part du ravisseur, parce que c'est une recherche

honnête dans son principe et que la fréquentation qu'elle détermine

semble n'avoir rien en soi de criminel, par rapport aux vues légitimes

dont se pare le séducteur: la personne abusée se figure d'avoir tout à

espérer d'un homme qui, comme le sieur Berlhe, peut disposer de lui-même

et qui offre sa main en échange du coeur qu'il demande: c'est aussi là

principalement l'appât séduisant où la demoiselle Lajon a été prise.

Le sieur Berlhe prétendrait-il que ses promesses doivent être écrites?

Aucune loi n'autorise cette idée. Les promesses qu'il a faites dans les

circonstances dont la procédure fait mention doivent faire plus

d'impression qu'une simple promesse par écrit; celle-ci peut être

l'effet des importunités intéressées d'une fille qui l'exige comme le

prix de ses faveurs ou comme la condition de sa chute: on peut écrire de

pareilles promesses dans ces moments de trouble et d'aliénation où la

passion, pour tout obtenir, ne sait rien refuser; au lieu que celles que

l'on fait en présence de témoins sont le pur effet d'une volonté libre

et réfléchie; celles du sieur Berlhe sont de cette nature: les

dépositions établissent qu'il a plusieurs fois promis à la demoiselle

Lajon qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle.

Il est vrai que le sieur Berlhe dénie aujourd'hui ces promesses; mais,

outre qu'elles sont établies par les charges, présumera-t-on qu'il dise

la vérité et qu'il soit fidèle dans le récit? Quelle sincérité, quelle

fidélité peut-on attendre d'un ravisseur qui ne compte pour rien les

assurances, les serments et tout ce qu'il y a de plus respectable parmi

les honnêtes gens? D'un homme qui se joue également de l'honneur de son

amante et de la parole qu'il lui a tant de fois donnée de s'unir à elle

par des liens légitimes? D'un homme qui est coupable envers celle qu'il

a séduite par ses parjures, envers Dieu, dont il a méprisé la majesté en

prenant faussement son nom à témoin, et envers les hommes, en rompant le

lien le plus ferme de la société humaine, qui est précisément la

sincérité et la bonne foi?

Il n'a point fait de promesses, dit-il; mais il résulte de l'information

et de la réponse même du sieur Berlhe qu'il est expressément convenu

que, depuis trois ans environ, il fréquentait la demoiselle Lajon et

qu'il avait eu toujours commerce charnel avec elle; or dès que ce

commerce est prouvé et avoué par l'accusé, les promesses de mariage sont

réputées prouvées, parce qu'on ne saurait présumer qu'une fille comme la

demoiselle Lajon, qui a été déflorée par le sieur Berlhe, le corrupteur

de son innocence et sans lequel elle n'aurait jamais cessé d'être sage,

se soit livrée à lui par pure volupté et par un pur effet du

tempérament.

La troisième condition de séduction, Messieurs, est qu'il y ait

enlèvement de la personne, ou du moins que la fille séduite, suivant les

insinuations de celui qui la ravit, abandonne la maison de ses parents

pour se mettre en la puissance de son ravisseur.

Or le sieur Berlhe a usé d'enlèvement à l'égard de la demoiselle Lajon:

la procédure prouve qu'il est convenu de l'avoir prise en la ville

d'Avignon entre les mains de son frère; il a avoué, dans son

interrogatoire, qu'étant arrivé à Beaucaire, il la renferma dans une

chambre, où il la garda l'espace de deux mois et demi.

En vain opposerait-on que la personne enlevée a donné les mains à son

enlèvement, et qu'ainsi la peine en doit être affaiblie.

La loi a prévu cette défaite, elle l'a condamnée, et, reconnaissant que

le ravisseur tient enchaînée la volonté de celle qu'il a séduite, elle a

mis sur son compte les consentements extérieurs et les actes apparents

de volonté du malheureux objet de séduction; elle a regardé cette

volonté de la fille comme le premier effet de la séduction, comme une

volonté corrompue. «Nous voulons, dit-elle, que les ravisseurs soient

punis, soit que les filles aient consenti à l'enlèvement, soit qu'elles

n'y aient point consenti, car, ajoute-t-elle, il est à penser que la

volonté de la personne ravie a été déterminée par la séduction du

ravisseur[26].»

Un fameux criminaliste remarque que la peine de cette loi a lieu

quoique la fille consente d'être enlevée, soit qu'elle y consente au

commencement, soit qu'elle y consente ensuite[27].

La peine du rapt, dit un autre, a lieu quoique la fille ait consenti au

dessein du ravisseur, ce qui doit s'entendre, continue-t-il, lorsqu'à

force de promesses le ravisseur persuade à la fille de sortir de la

maison de ses parents pour le suivre, parce qu'agir ainsi, c'est agir

par violence[28].

La demoiselle Lajon a été obligée, par un effet de la séduction du sieur

Berlhe, de le suivre à Beaucaire et ensuite à plusieurs endroits, en

déguisant son sexe: n'est-ce pas là, Messieurs, un véritable enlèvement?

Les auteurs le définissent-ils autrement, si ce n'est en disant que

celui-là commet un rapt qui mène la personne ravie d'un lieu en un

autre, dans la vue d'abuser du pouvoir qu'il a prétendu acquérir sur

elle et de contenter sa propre lubricité?

Il n'est donc plus question que de demander au sieur Berlhe quel fut le

motif qui l'obligea d'arracher la demoiselle Lajon d'entre les mains de

son frère et de la conduire à Beaucaire? dans quel dessein il la

travestit en homme? dans quelle vue enfin il la garda à Beaucaire, dans

une chambre, pendant l'espace d'environ deux mois et demi, comme il en

est convenu lui-même? Était-ce pour étudier la nature ou pour la faire

produire? La grossesse de cette fille, qui a été une suite de cette

clôture, n'a que trop fait connaître que le sieur Berlhe préférait la

volupté à la physique, et la qualité de père à celle de simple

naturaliste.

Mais quand il n'y aurait point eu à l'égard de la demoiselle Lajon un

enlèvement effectif, mais seulement un rapt de séduction, il ne serait

pas moins punissable, parce qu'il n'y a point de différence à faire

entre ces deux rapts.

En effet, Messieurs, les lois ont établi des peines capitales non

seulement contre les ravisseurs, mais encore contre tous les séducteurs

par paroles et les corrupteurs de la vertu; elles ont décidé qu'il

importait peu qu'on usât de force ou de persuasion, parce que le rapt de

séduction est encore plus dangereux que celui de violence, en ce qu'il

cause de plus grands désordres dans les familles en soulevant les

enfants contre les pères et mères. C'est pour cela même qu'il est plus

sévèrement puni: les législateurs grecs, convaincus que les paroles

persuasives ont une force coactive, punissaient plus sévèrement celui

qui employait près du sexe la séduction des paroles que celui qui

employait la force ouverte.

Un docteur célèbre[29], écrivant sur cette matière, s'exprime en ces

termes: «Vous vous laissez entraîner mal à propos au sentiment vulgaire

que celui qui prend une fille par force est plus coupable que celui qui

la porte au crime par des paroles persuasives; pour moi, dit-il, après

avoir mûrement pesé la nature de la chose, je crois que celui qui séduit

une fille par des discours flatteurs est beaucoup plus criminel, parce

que la persuasion est plus forte que la force même, et que celui qui

prend le corps par violence laisse au moins l'esprit pur et entier; au

lieu que l'autre corrompt l'esprit et ensuite le corps, et, par

conséquent, il est doublement coupable.

Ce sentiment, comme le plus raisonnable, a été suivi par les ordonnances

de nos rois: elles ont soumis expressément le crime de séduction ou de

subornation à la peine de mort, parce qu'elles ont décidé que celui qui,

pour venir à bout de ses desseins, corrompt l'esprit et le coeur par

des discours persuasifs, exerce une tyrannie dont il doit être puni avec

plus de sévérité que s'il se faisait obéir par force; il répand, en

effet, un venin subtil dans le coeur plus dangereux que la mort même;

plus il a de dextérité pour l'insinuer, plus il est criminel; la

promptitude avec laquelle il réussit est une preuve de son adresse, et

son habileté est une marque infaillible de sa malice.

En est-il quelqu'une, Messieurs, qui puisse égaler celle du sieur

Berlhe? Par artifice et par souplesse, il fut vainqueur de la demoiselle

Lajon; mais la victoire le rendit cruel: non content d'avoir enchaîné le

coeur de cette jeune fille, il voulut encore mettre son corps dans les

fers et s'ériger de toutes les façons en maître tyrannique, en la

traitant plus cruellement que si elle eût été une esclave.

Quelles marques, en effet, d'un plus grand empire et d'une plus grande

barbarie, que d'envelopper de chaînes une jeune personne, réduire son

corps en servitude, l'enfermer dans une prison qui la suit partout et

qu'elle porte toujours avec elle, la captiver par un cadenas dont on

laisse au plus jaloux Florentin le soin d'imiter la structure?

Une espèce de caleçon, bordé et maillé de plusieurs fils d'archal

entrelacés les uns dans les autres, forme une ceinture qui va aboutir

par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe a la clef; ce contour, qui

forme l'enceinte de la prison dont il est le geôlier, a diverses

coutures qui sont cachetées au moyen des empreintes de cire d'Espagne

rouge, posées d'espace en espace; le sieur Berlhe en a le cachet, qui

est d'une gravure toute singulière et inimitable; mais il n'y a rien de

surprenant en cela: un concierge prend ordinairement ses précautions et

veut être sûr de ses grilles et de ses verrous.

Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique. · 第 3 / 5 段