ses yeux de la ceinture mystérieuse que je lui remis avec des éclats de
rire, dont il fut si confus qu'il se retira sans avoir la force de
parler[18].»
Au dix-neuvième siècle, on trouve encore quelques vestiges de l'usage
immodeste; et de temps en temps, à notre époque même, la chronique des
tribunaux doit enregistrer des plaintes dans le genre de celle de la
demoiselle Lajon, pour laquelle plaida maître Freydier, avocat à Nîmes,
en 1750.
L'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, qui a institué, en
1879, une enquête sur ce sujet délicat, a rassemblé quelques documents
intéressants. L'un des plus curieux, c'est la publication du prospectus
communiqué, dix ans auparavant, à l'auteur de l'article, par un
bandagiste de Reims, à qui l'on offrait d'être dépositaire d'un appareil
«gardien de la fidélité des femmes».
Voici la pièce:
PLUS DE VIOLS
APPAREIL GARDIEN DE LA FIDÉLITÉ DES FEMMES
Avec armure et serrure simple, 120 francs.
Avec armure et serrure soignées et de luxe, 180 francs.
Avec armure et serrure d'argent, le tout très soigné, 320 francs.
On l'expédie moyennant un bon sur la poste, à l'ordre de M. Cambon,
notaire à Cassagne-Comtaux, par Rignac (Aveyron), chargé de
recevoir les fonds et d'en être garant.
Une semblable invention n'a pas besoin d'éloges, chacun sent les
services qu'elle peut rendre. Grâce à elle, on pourra mettre les
jeunes filles à l'abri de ces malheurs qui les couvrent de honte et
plongent les familles dans le deuil. Le mari quittera sa femme sans
crainte d'être outragé dans son honneur et dans ses affections.
Bien des discussions, bien des turpitudes cesseront.
Les pères seront sûrs d'être pères et n'auront pas la terrible
pensée que leurs enfants peuvent être les enfants d'un autre, et il
leur sera possible d'avoir sous la clef des choses plus précieuses
que l'or.
Dans un temps de désordre comme celui où nous vivons, où il y a
tant d'époux dupes, tant de mères trompées, j'ai cru faire une
bonne action et rendre service à la société, en lui offrant une
invention destinée à protéger les bonnes moeurs. Et il a fallu
être bien sûr de son utilité pour l'annoncer et braver les
plaisanteries qui l'entoureront.
On dira que l'entreprise est folle.
Mais quel est le plus fou, l'inventeur de la camisole de force ou
ceux qui en ont besoin?
Paris, imprimerie Walder, rue Bonaparte, 44.
P. c. c.: G. J.
Cette communication était complétée, quelques années plus tard, par la
copie d'un prospectus relatif à une brochure parue en 1885:
PLUS DE VIOLS!
DE L'EDOZONE[19] OU CEINTURE DE PUDEUR ET D'AUTRES APPAREILS
_gardiens de la fidélité de la femme et de l'homme à différentes
époques et dans divers pays._
MANIÈRE D'EN CONSTRUIRE SECRÈTEMENT ET FACILEMENT
_Extraits de nombreuses lettres et sujets._
«Ce petit livre, dont la _Congrégation de l'Index_ a permis la
publication, a pour but de satisfaire la curiosité que son titre
excite. Pour le plus grand nombre, sa lecture sera amusante, pour
d'autres elle sera à la fois utile et amusante.
«Et ceux qui pensent, comme l'a dit Boileau, que
L'homme qui n'a que la passion pour guide
A besoin qu'on lui mette et le mors et la bride,
trouveront inappréciable qu'on leur indique comment on peut
construire des moyens de défense contre le viol, l'adultère et la
fornication[20].»
L'auteur d'une étude sur le même sujet, le Dr Caufeynon, a poursuivi
cette enquête auprès de fabricants de ceintures de chasteté, pour en
arriver à confirmer qu'il était possible de se procurer couramment ces
appareils[21].
Nous avons du reste des documents suffisants pour affirmer que ces
instruments ont été imaginés, fabriqués et appliqués. Ce sont d'abord
les ceintures de chasteté conservées au musée de Cluny, objets de la
curiosité publique. Dans l'une d'elles l'occlusion est formée par un bec
d'ivoire rattaché par une serrure à un cerceau d'acier muni d'une
crémaillère. Le bec d'ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s'y
adapte exactement, est creusé d'une fente longitudinale pour le passage
des sécrétions naturelles; la crémaillère permet d'adapter à la taille
le cerceau, qui est recouvert de velours pour ne pas blesser les
hanches. On le maintient au cran voulu en donnant un tour de clef.
D'après une tradition, cette ceinture est celle dont Henri II revêtait
Catherine de Médicis: légende bien improbable, car la ceinture est d'une
mesure trop exiguë pour avoir pu s'appliquer au riche embonpoint de la
reine.
La deuxième ceinture conservée au musée de Cluny se compose de deux
plaques de fer forgé, gravé, damasquiné et repiqué d'or, réunies dans le
bas par une charnière et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et
à brisures. Autour des plaques et de la ceinture, des trous sont
destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à
l'extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée;
l'ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Cette cuirasse
défie d'un côté comme de l'autre les tentatives les plus audacieuses.
C'est un véritable ouvrage italien. Et l'on sait l'influence précise que
l'Italie exerça sur nos chevaliers au seizième siècle, qui lui
empruntèrent, entre autres galanteries, l'amour des inversions
sexuelles. Mérimée rapporta cette ceinture d'Italie pour en faire
présent au musée de Cluny.
L'une de ces ceintures doit provenir du musée d'artillerie,
primitivement installé à Saint-Thomas d'Aquin, puis aux Invalides. Un
correspondant de l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'y a
vue vers 1865; en 1870, elle n'y était plus.
A l'occasion de l'enquête instituée par ce savant recueil, une
communication intéressante fut faite par le conservateur du musée royal
d'armures et d'antiquités de Bruxelles:
«Les ceintures «tranquillisantes», ou «de garantie» qui ont donné
lieu, au siècle dernier, à un procès fort curieux, sont assez
rares. Le musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles, à la
direction duquel je suis préposé, en possède une en parfait état de
conservation, et qui a été rapportée de l'Escurial par notre savant
archiviste Pritchart. On assure qu'elle fut employée par Philippe
II, jaloux de conserver intact le sanctuaire de la légitimité. Ce
que vous appelez si bien «la porte cochère et la poterne» est
également armé d'un rang de palissades de fer, d'un aspect
terrifiant.
«Dr SCHUSTE[22].»
Le docteur Caufeynon, dans l'ouvrage que nous avons cité, parle d'un
appareil, exposé au musée Tussaud, de Londres, du type rigide avec
protection antérieure et postérieure, dont les ouvertures sont garnies
de dents aiguës.
Nous possédons enfin quelques rares documents iconographiques, précieux
en la matière. Une image, très populaire en Allemagne au seizième
siècle, représentait une femme portant, pour tout vêtement, un chapeau
sur la tête et une ceinture de chasteté autour des reins. Cette femme
avait à sa gauche un amoureux, à l'air inquiet, vieux et d'allure
opulente, dans la sacoche duquel la belle puisait à pleine main. De
l'autre côté, un jeune et beau garçon recevait de la dame la clef qui
devait ouvrir le trésor mal gardé.
Deux gravures anonymes du dix-huitième siècle traitent à peu près
identiquement le même sujet. Dans l'une, une jeune femme nue, dont la
vertu est protégée par une ceinture de chasteté, est serrée de près par
un seigneur empressé et impatient qui s'efforce de détacher l'appareil,
tout au côté d'un lit qui attend les amoureux, et dans les rideaux
duquel un amour vole en riant, tenant dans sa main droite une clef. La
légende est explicite:
Vous qui, dans vos humeurs jalouses,
Gênez sans cesse vos épouses,
Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas,
L'Amour, en prenant ses mesures,
Aura la clef de vos serrures.
Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
Dans la seconde gravure, la jeune beauté ceinturée est assise, nue, sur
un lit. Un jeune seigneur reçoit d'un amour, voltigeant dans les
rideaux, une couronne et la clef libératrice. Légende:
L'Amour seul a la clef des coeurs,
Il brave et verrous et serrure,
La jalousie est une injure
Dont il sait venger les fureurs.
Pour rendre une épouse fidèle,
Il ne faut que savoir être aimable près d'elle.
Quelque saugrenue que soit cette invention, elle a inspiré à Voltaire un
joli conte en vers, que le poète, âgé de vingt ans, adressait à une
dame contre laquelle son mari avait pris cette brutale précaution. Ce
poème fut imprimé pour la première fois en 1724.
LE CADENAS
Je triomphais; l'Amour était le maître,
Et je touchais à ces moments trop courts
De mon bonheur et du vôtre peut-être:
Mais un tyran veut troubler nos beaux jours.
C'est votre époux: geôlier sexagénaire,
Il a fermé le libre sanctuaire
De vos appas; et, trompant nos désirs,
Il tient la clef du séjour des plaisirs.
Pour éclaircir ce douloureux mystère,
D'un peu plus haut reprenons cette affaire.
Vous connaissez la déesse Cérès.
Or en son temps Cérès eut une fille
Semblable à vous, à vos scrupules près,
Brune piquante, honneur de sa famille,
Tendre surtout, et menant à sa cour
L'aveugle enfant que l'on appelle Amour.
Un autre aveugle, hélas! bien moins aimable,
Le triste Hymen, la traita comme vous.
Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable,
Dans les enfers fut son indigne époux.
Il était dieu, mais avare et jaloux:
Il fut cocu, car c'était la justice.
Pirithoüs, son fortuné rival,
Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral,
Au dieu Pluton donna le bénéfice
De cocuage. Or ne demandez pas
Comment un homme, avant sa dernière heure,
Put pénétrer dans la sombre demeure:
Cet homme aimait; l'amour guida ses pas,
Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes,
Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes:
De sa chaudière un traître d'espion
Vit le grand cas et dit tout à Pluton.
Il ajouta que même, à la sourdine,
Plus d'un amant festoyait Proserpine.
Le dieu cornu, dans son noir tribunal,
Fit convoquer le Sénat infernal,
Il assembla les détestables âmes
De tous ces saints dévolus aux enfers,
Qui, dès longtemps en cocuage experts,
Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes.
Un Florentin lui dit: Frère et Seigneur,
Pour détourner la maligne influence
Dont Votre Altesse a fait l'expérience,
Tuer sa dame est toujours le meilleur:
Mais, las! Seigneur, la vôtre est immortelle.
Je voudrais donc, pour votre sûreté,
Qu'un cadenas de structure nouvelle
Fût le garant de sa fidélité.
A la vertu par la force asservie,
Lors vos plaisirs borneront son envie;
Plus ne sera d'amant favorisé.
Il plût aux dieux que, quand j'étais en vie,
D'un tel secret je me fusse avisé!»
A ce discours les damnés applaudirent
Et sur l'airain les Parques l'écrivirent.
En un moment, fers, enclumes, fourneaux
Sont préparés aux gouffres infernaux;
Tisiphonè, de ces lieux serrurière,
Au cadenas met la main la première;
Elle l'achève, et des mains de Pluton
Proserpine reçut ce triste don.
On me conta qu'essayant son ouvrage,
Le cruel dieu fut ému de pitié,
Qu'avec tendresse il dit à sa moitié:
«Que je vous plains! vous allez être sage.»
Or ce secret, aux enfers inventé,
Chez les humains tôt après fut porté;
Et depuis ce, dans Venise et dans Rome,
Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme
Qui, pour garder l'honneur de sa maison,
De cadenas n'ait sa provision.
Là, tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme,
Tient sous la clef la vertu de sa femme.
Or votre époux dans Rome a fréquenté;
Chez les méchants, on se gâte sans peine,
Et le galant vit fort à la romaine;
Mais son trésor est-il en sûreté?
A ses projets l'Amour sera funeste:
Ce dieu charmant sera notre vengeur;
Car vous m'aimez, et quand on a le coeur
De femme honnête, on a bientôt le reste.
Le plaidoyer que nous publions en ces pages a été prononcé en 1750 par
un avocat de Nîmes, Freydier, en faveur d'une malheureuse que son amant
forçait à se laisser cadenasser.
Le sieur Berlhe avait séduit la demoiselle Lajon. Un jour, à la veille
de son départ pour un long voyage, il obligea la jeune personne à
supporter l'adaptation à son corps d'une ceinture avec cadenas. C'était
«une espèce de caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d'archal
entrelacés les uns dans les autres et formant une ceinture qui allait
aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe avait la clef. Ce
contour, qui formait l'enceinte de la prison dont il était le geôlier,
avait diverses coutures cachetées au moyen d'empreintes de cire
d'Espagne rouge, posées d'espace en espace. Le sieur Berlhe en avait le
cachet qui était d'une gravure toute singulière et inimitable.»
Toute cette machine était construite de façon qu'à peine il restait un
très petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendaient
inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais
les nécessités de la nature s'y étaient opposées. «Encore ce petit
détroit était-il garni d'une quantité d'empreintes qui se répondant
circulairement les unes aux autres, étaient comme autant de sentinelles
qui veillaient à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui
gardaient la porte des plaisirs, le séjour des délices.»
Le geôlier n'ayant voulu remettre ni le cachet ni la clef à la
prisonnière, la demoiselle Lajon présentait une requête pour qu'il fût
tenu de livrer l'un et l'autre devers le greffe et que par deux
accoucheuses nommées d'office et dûment assermentées, il fût procédé à
l'ouverture de ce cadenas et à la levée de la ceinture.
L'avocat Freydier, présentant cette requête devant la Cour, reprochait
au sieur Berlhe ces «précautions à l'italienne» et doctoralement
affirmait qu' «il est plus à propos de contenir le sexe, non par des
cadenas ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en
lui inspirant les véritables sentiments.» Les soins défiants,
protestait-il, ne font pas la vertu des femmes. Et il demandait des
dommages et intérêts assez considérables pour imposer au coupable la
contrainte salutaire de remplir ses engagements. Il voulait dire sans
doute que la demoiselle Lajon désirait contraindre ce farouche amant à
devenir un mari aimable. Le beau sexe ne se décourage pas aisément: il
sait qu'il a de si belles revanches à prendre!
Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette plainte légitime et nous
le regrettons, car il eût été curieux de connaître sur ce point délicat
l'avis éclairé de la magistrature française.
Ce plaidoyer a été réimprimé à Bruxelles en 1863, en un in-18 de XVI-55
pages; 2 planches et une préface par Philomneste Junior. Une
reproduction de cette édition a été faite à Bruxelles, imprimerie de J.
Rops, in-12 de XV-56 pages.
Enfin Isidore Liseux a publié en 1883 _Les cadenas et ceintures de
chasteté, Notice historique, suivie du plaidoyer de Freydier, avocat à
Nîmes_, XL-65 pages, 5 figures dans le texte.
[Illustration]
PLAIDOYER
DE MONSIEUR
FREYDIER,
Avocat à Nismes.
_CONTRE l'introduction des
Cadenats, ou Ceintures de
Chasteté._
[Illustration: colophon]
A MONTPELLIER,
Chez AUGUSTIN-FRANÇOIS ROCHARD, seul
Imprimeur du Roy.
M. D. C. C. L.
_AVEC PERMISSION._
[Illustration]
PLAIDOYER
POUR LA DEMOISELLE MARIE LAJON
_accusatrice_
CONTRE LE SIEUR PIERRE BERLHE
_accusé, détenu dans les prisons de la Cour._
MESSIEURS,
Les annales amoureuses de la France ne fournissent point d'exemple
pareil à celui de ce procès: on a pu voir jusqu'ici des amants fourbes
et entreprenants abuser de la simplicité des jeunes filles et ajouter
ensuite le parjure à la séduction, l'ingratitude à l'outrage; on a pu
voir des amantes faibles et crédules, qui, après avoir sacrifié leur
honneur aux flatteuses espérances d'un mariage sortable, se voient
trahies et réduites enfin à couler le reste de leurs jours dans
l'opprobre et dans la misère; mais je puis dire, messieurs, que vous
trouverez dans cette cause des traits de singularité qui la relèvent et
qui la tirent hors des règles ordinaires.
D'un côté, c'est une jeune fille sans expérience, séduite par les
artifices d'un ravisseur perfide et par l'espoir d'un établissement
prochain, enlevée du sein de sa parenté, conduite par son amant en
différents endroits, déguisée en homme par celui-là même dont elle est
devenue l'esclave.
D'autre part, c'est un homme parvenu à cet âge où les passions agissent
avec empire qui, après avoir employé la séduction la plus soutenue pour
triompher de la vertu de cette jeune personne, non content de s'être
emparé de son esprit et de son coeur, a eu encore la cruauté de mettre
son corps dans l'esclavage et de lui appliquer un cadenas ou ceinture de
chasteté, dans le dessein sans doute d'introduire peu à peu chez les
Français un usage barbare qu'une jalousie outrée n'avait inspiré
jusqu'ici qu'aux Italiens et aux Espagnols.
Tels sont les différents traits qui caractérisent le crime du sieur
Berlhe; en fut-il jamais de plus punissable en cette matière?
Je vais, Messieurs, vous faire l'histoire abrégée et naïve des malheurs
de la demoiselle Lajon, et, bien qu'elle ne parle ici que par mon
ministère, un tel récit ne laisse pas de coûter beaucoup à sa pudeur et
à son coeur; il est triste à une jeune fille de se voir obligée
d'avouer ses faiblesses et de mener en jugement celui qui fut autrefois
l'objet de son inclination; il est affligeant pour elle d'être dans la
dure nécessité de l'accabler de reproches cruels, quoique légitimes, et
de lui donner les noms odieux qu'il mérite.
Mais que n'a point fait la demoiselle que je défends pour ramener cet
ingrat à ses engagements? Longtemps, au milieu des larmes et des
sanglots, elle a tâché de lui rappeler ses serments; longtemps elle lui
a répété ses promesses, mais tout a été inutile auprès d'un coeur
livré à l'inconstance et à la légèreté: elle se voit donc forcée de
couvrir le perfide de confusion et de solliciter contre lui les peines
qu'il mérite, puisque c'est, Messieurs, le seul moyen de le ramener que
d'intéresser contre lui toute votre sévérité.
La demoiselle Lajon est de la ville de Toulouse; elle fut, il y a
quelque temps, à Montpellier, voir ses parents du côté maternel; de là
elle vint à Avignon demeurer avec son frère, qui y est établi et qui
logeait pour lors dans la maison du sieur Berlhe.
Celui-ci eut occasion de voir cette jeune fille, qui est assez
libéralement ornée des grâces de la nature; il eut d'abord un certain
penchant pour elle, qu'il sut couvrir des politesses que la bienséance
semblait autoriser.
La demoiselle Lajon, alors peu susceptible d'impression, vit sans
trouble les civilités apparentes du sieur Berlhe; son coeur, dans une
heureuse tranquillité, attendait les ordres de ses parents; mais ce
jeune homme, profitant peu à peu des occasions que lui offrait
l'habitation sous un même toit, donna insensiblement à la demoiselle
Lajon ses soins les plus empressés, et il en devint éperdument amoureux;
il sut pourtant se contrefaire, de crainte que le sieur Lajon, plus
clairvoyant que sa soeur, ne découvrît le but de ses assiduités.
Cette espèce de gêne ne fit qu'irriter les désirs du sieur Berlhe; il
n'était point d'occasion favorable où il ne flattât la demoiselle Lajon
sur ses charmes: tantôt il relevait ses grâces, tantôt il lui faisait
valoir ses empressements et ses soupirs.
Une jeune fille telle que la demoiselle Lajon se laisse, Messieurs,
aisément persuader: incapable de tromper personne, elle suppose partout
le même caractère, parce que la bonne foi est attachée à cette première
innocence.
Il en était bien autrement du sieur Berlhe: fécond en ressources et en
moyens les plus propres à faire illusion, il déclara finement sa passion
à la demoiselle Lajon, il prit Dieu à témoin de ses sentiments pour
elle, il employa les promesses et les serments; enfin il n'oublia rien
de tout ce qu'il y a de plus dangereux dans la funeste science d'aimer,
de plus recherché dans l'art de séduire.
Ce langage était nouveau pour la demoiselle Lajon, sa modestie en fut
alarmée; mais peu à peu le sieur Berlhe l'amena au point de ne pas se
défier d'un homme qui, en apparence, ne donnait à ses recherches qu'un
objet légitime. Fatale crédulité! Appât funeste où les jeunes filles se
laissent presque toujours prendre! C'était là précisément le piège tendu
par le sieur Berlhe et par l'Amour.
Cependant la demoiselle Lajon écoutait ces sollicitations avec une
espèce de sécurité et ne leur donnait qu'un motif purement honnête,
parce que sa première innocence la soutenait encore, mais la facilité
que le sieur Berlhe avait de la voir, presque à tous les moments du
jour, lui aplanissait, pour ainsi dire, toutes les voies de la
séduction; il feignait tant d'ingénuité et de candeur que cette jeune
fille n'en eut aucune défiance.
Les filles sont faibles, Messieurs, et, ne connaissant point le péril,
elles exposent insensiblement leur vertu; les amants sont rusés, et il
est des moments critiques où, avec la hardiesse de tout entreprendre,
ils n'ont que trop l'assurance de tout obtenir.
Le sieur Berlhe, attentif à réitérer ses serments, fit valoir la force
de ses promesses à la demoiselle Lajon. Un jour surtout (fatale époque
qui fut la source de toutes les infortunes de cette jeune fille! elle ne
peut se la rappeler sans verser un torrent de larmes), un jour le sieur
Berlhe lui dit qu'elle ne devait pas douter qu'il ne l'aimât jusqu'à
l'adoration; il lui jura que sa bouche était la fidèle interprète de ses
sentiments; il l'assura qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle, si
elle voulait le payer de retour, qu'elle seule était l'unique objet de
ses désirs, et qu'il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait
posséder son coeur.
A-t-on jamais marqué sa passion par des phrases plus animées, plus vives
et plus expressives? Tant d'assurances ébranlèrent enfin la vertu de la
demoiselle Lajon; tant de protestations réunies, sans art en apparence,
mais réellement fausses et artificieuses, firent enfin l'effet que le
sieur Berlhe en attendait: il reconnut dans les jeux de la demoiselle
Lajon la fatale impression que les siens y avaient faite; elle sentit, à
son tour, divers mouvements qui lui avaient été jusqu'alors inconnus: un
mariage mille fois promis et mille fois juré acheva de la persuader;
cruel moment! un certain tremblement la saisit; dans le trouble, elle
entrevit sa défaite; elle se défendit encore, ou du moins elle entreprit
de se défendre, mais sa fermeté l'abandonna, et elle fut vaincue.
C'est ainsi, Messieurs, que le sieur Berlhe profita de la faiblesse et
triompha de la vertu de la demoiselle Lajon et qu'après avoir paré sa
victime, il la sacrifia enfin à ses désirs enflammés; mais, tandis
qu'elle était dans un état à mériter quelque indulgence, les serments
les plus forts du séducteur devinrent de nouveaux garants de sa
tendresse et de sa fidélité.
La demoiselle Lajon, revenue à elle-même, annonça sa douleur par ses
larmes; elle gémit, mais sa blessure était trop profonde pour être
soulagée: elle est surprise que sa fermeté l'ait abandonnée; elle
cherche son coeur et ne le trouve plus. Inutiles regrets! c'est tout
risquer que d'écouter un amant; en l'écoutant, une fille tombe
insensiblement dans le précipice qu'il a creusé sous ses pas; les fleurs
artistement placées par le séducteur couvrent l'entrée de l'abîme: elle
ne connaît le danger que lorsqu'elle a oublié sa sagesse et perdu sa
virginité.
C'est ainsi, Messieurs, que dans un instant l'amour détruit une vertu
qui est l'ouvrage de plusieurs années; il enlève un trésor gardé jusqu'à
ce moment avec tout le soin possible et dont la perte est irréparable.
Un si noir attentat une fois exécuté par le sieur Berlhe, rien ne fut
capable d'arrêter son audace; il vit fréquemment la demoiselle Lajon et
prit effrontément avec elle toutes libertés d'un époux: combien de fois
n'a-t-il pas usé des droits de sa première victoire?
Mais comme il n'avait pas à Avignon toute la liberté qu'il désirait,
parce que le sieur Lajon pouvait à la fin pénétrer ses desseins et
éclairer ses démarches, il séduisit cette jeune fille jusqu'au point de
lui persuader de quitter la maison de son frère et de le suivre à
Beaucaire et dans plusieurs autres villes de la province.