Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
CADENAS
ET
CEINTURES DE CHASTETÉ
==_Il a été tiré de cet ouvrage_==
==========_strictement_=======
====_réservé aux souscripteurs_====
10 exemplaires sur Japon Impérial
=============(1 à 10)===================
750 exemplaires sur papier d'Arches
============(11 à 760)==================
_No_ 685
LE COFFRET DU BIBLIOPHILE
Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction
des
CADENAS
et
CEINTURES DE CHASTETÉ
_précédé d'une_
NOTICE HISTORIQUE
[Illustration: colophone]
PARIS
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, rue de Furstenberg, 4
_Édition réservée aux souscripteurs_
[Illustration]
CADENAS
ET
CEINTURES DE CHASTETÉ
A TRAVERS LES SIÈCLES
Étrange et déconcertante aberration que celle des êtres, aveuglés par
une bestiale jalousie, chez lesquels la conception de la propriété
sexuelle va jusqu'au cadenas, à la ceinture dite de chasteté! Il est
certain que, en dépit des assertions de Molière, de solides grilles et
des cadenas à secrets peuvent être quelque temps d'une efficacité
réelle, particulièrement lorsqu'ils sont adaptés au corps même de la
femme; ils peuvent donner l'illusion de la sécurité à ceux qui
localisent exclusivement la chasteté et l'honneur féminins, à ceux qui
se contentent du corps, même sans le consentement du coeur. Mais
combien cette satisfaction sensuelle comporte de sauvagerie brutale!
En tous pays pourtant, à toutes les époques, il exista, et les documents
judiciaires confirment qu'il existe encore et qu'il existera toujours
des êtres aussi anormaux.
Les peuplades orientales, au sang précocement bouillant, se
précautionnent brutalement contre la fragilité féminine. Strabon parle
de l'infibulation sexuelle comme d'une coutume assez générale chez les
Éthiopiens. Le savant hollandais de Paw a étudié la question sur place
et nous a transmis d'intéressants détails.
«L'infibulation des femmes, dit-il, est due uniquement à la jalousie des
hommes, qui dans les climats brûlants, où toutes les passions sont
extrêmes et la raison impuissante, ont été assez insensés, assez
impitoyables pour faire à la nature humaine le dernier des outrages, en
exerçant sur leurs semblables une violence injurieuse qu'on pardonnerait
à peine si l'on ne l'exerçait que sur les animaux[1]. Ces barbares ont
cru qu'en donnant des entraves au corps, ils subjugueraient aussi les
volontés, les idées, et l'âme même; ou, s'ils ont ignoré que la pudeur
ne consiste que dans la pureté de l'imagination et l'intégrité des
sentiments, leur absurdité a été encore plus impardonnable, puisqu'ils
ont employé tant d'inutiles moyens pour s'assurer la possession d'un
bien qu'ils ne connaissaient point. La manière d'infibuler le sexe est
encore en vogue de nos jours, et on se sert de trois méthodes
différentes quant à la forme, mais dont le but est à peu près le même.
En Éthiopie, une fille est à peine née qu'on réunit les bords de ses
parties sexuelles, qu'on coud ensemble avec un fil de soie et qu'on n'y
laisse d'ouverture qu'autant qu'il en faut pour les écoulements
naturels. On peut s'imaginer combien une couture faite dans un endroit
si sensible doit occasionner de douleur aux victimes d'une si
monstrueuse opération. Les chairs, rejointes par art, finissent par
adhérer naturellement, et vers la seconde année il ne reste plus qu'une
cicatrice difforme. Le père d'une telle fille possède, à ce qu'il croit,
une vierge, et il la vend pour vierge au plus offrant, comme il est
d'usage dans tout l'Orient.
Quelque temps avant les noces, on rouvre les parties fermées par une
incision assez profonde pour qu'elle puisse détruire la réunion faite
par la couture. Cette façon d'infibuler, la plus affreuse et la plus
cruelle, est aussi la moins usitée. Parmi d'autres nations de l'Asie et
de l'Afrique, on fait passer par les extrémités des nymphes opposées un
anneau qui, chez les filles, est tellement enchâssé qu'on ne peut le
déplacer qu'en le limant ou en le coupant de force avec des ciseaux. On
conçoit qu'on ne saurait ajuster ces entraves qu'en y faisant une
soudure afin d'unir les deux branches de la boucle après qu'elle a été
enfoncée dans les chairs, et cette soudure n'est praticable que par le
moyen d'un fer rouge qu'on applique sur la boucle même, pour y fondre le
plomb ou l'étain. Quant aux femmes, elles portent un cercle de métal où
il y a une serrure dont la clef est entre les mains du mari à qui cet
instrument tient lieu d'eunuques et de sérail qui coûtent si cher en
Asie qu'il n'y a absolument que les seigneurs et les princes qui aient
de ces esclaves pour en garder d'autres; les scélérats d'entre la
populace se servent des anneaux dont on vient de parler.
La troisième manière d'infibuler, quoique moins sanglante que ces
autres, est encore un horrible reste de barbarie: elle consiste à mettre
aux femmes une ceinture tressée de fils d'airain et cadenassée au-dessus
des hanches par le moyen d'une serrure composée de cercles mobiles où
l'on a gravé un certain nombre de caractères ou de chiffres, entre
lesquels il n'y a qu'une seule combinaison possible pour comprimer le
ressort du cadenas, et cette combinaison est le secret du mari[2].»
Le premier mode d'infibulation, que de Paw aurait mieux fait d'appeler
de son vrai nom une suture, est toujours usité en Égypte et chez
quelques peuples nègres. Vivant Denon raconte qu'aux environs de Syène,
les Arabes s'étant enfuis à l'approche de l'armée française, on trouva
dans les villages abandonnés de toutes petites filles qui avaient les
parties sexuelles cousues. Suivant des voyageurs plus récents,
l'opération se pratique vers l'âge de huit ou neuf ans, et il n'est pas
rare que les femmes mariées elles-mêmes y soient soumises. Quand un
Nubien part pour quelque voyage ou quelque expédition lointaine, il
s'assure de la sorte que sa femme ne se laissera pas consoler de son
absence; des matrones expertes sont requises pour faire l'opération au
départ et la contre-opération au retour. Mais on assure que la fidélité
conjugale n'en est pas mieux gardée, la femme n'hésitant pas à se faire
découdre pour recevoir son amant, quitte à se faire recoudre, si
douloureux que ce soit pour elle, dès qu'elle apprend par quelque
caravane le retour prochain de son mari.
Après le mariage, et lorsque le moment est venu d'employer le ministère
des matrones, c'est le nouveau marié qui donne des instructions
particulières à celle-ci. Ainsi qu'il arrive souvent, lorsqu'on croit
avoir tout prévu, l'infibulation, qui paraissait la meilleure garantie
de la virginité des jeunes Nubiennes, produit fréquemment un résultat
absolument opposé: bien des femmes, vendues comme esclaves, se refont
ainsi une virginité en subissant ce mode de rétrécissement artificiel,
qui permet au marchand de tromper l'acheteur sur la valeur réelle de sa
marchandise[3].
En Europe, le procédé paraît avoir été appliqué pour la première fois
par Francesco II da Carrara, le dernier souverain de Padoue au seizième
siècle. L'abbé Misson raconte, dans son _Voyage d'Italie_, que ce tyran,
fameux par ses cruautés, fut étranglé avec ses quatre enfants et son
frère, par ordre du Sénat de Venise. Misson, qui vit au palais ducal de
Venise le buste de ce souverain, remarqua aussi «un coffret de toilette
dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des
ressorts ajustés d'une telle manière qu'en ouvrant le coffret ces canons
tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara
avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites
arbalètes de poche et des flèches d'acier dont il prenait plaisir à tuer
ceux qu'il rencontrait, sans qu'on s'aperçût presque du coup, non plus
de celui qui le donnait. _Ibi etiam sunt serae et varia repagula quibus
turpe illud monstrum pellices suas occludebat_ (Il y a aussi des cadenas
et divers ferrements, avec lesquels ce monstre infâme bouclait ses
maîtresses)[4].»
Le président de Brosses, visitant à son tour l'arsenal du palais des
Doges, écrivait humoristiquement:
«C'est là qu'est un cadenas célèbre, dont jadis certain tyran de Padoue,
inventeur de cette machine odieuse, se servait pour mettre en sûreté
l'honneur de sa femme. Il fallait que cette femme eût bien de l'honneur,
car la serrure est diablement large[5]».
Mais cette plaisanterie n'est pas du goût de tous les voyageurs; l'un
d'eux, qui visita l'arsenal de Venise, en 1860, prend la chose plus au
sérieux:
«L'un des plus singuliers est assurément l'_Ostacolo_ dont a plaisanté
bien à tort, selon moi, le président de Brosses et qui montre jusqu'où
peut atteindre la folie humaine livrée sans contrôle à tous ses
caprices.
«Ce monstrueux appareil, inventé par la féroce jalousie du mari pour
assurer matériellement la fidélité de sa femme, rendait celle qui en
subissait l'outrage victime d'une torture permanente véritablement
atroce. Il est désigné aujourd'hui sous cette mention caractéristique:
_Ostacolo suggerito della strana gelosia del Carrese._
La jalousie au sinistre visage
Inspira seule à l'odieux tyran
Cet instrument d'invention sauvage,
Car il pensait, dans sa stupide rage,
Ainsi se mettre à l'abri du croissant.
Figurez-vous dessous sa carapace
Un hérisson qui sait, sous mille dards,
S'envelopper de robustes remparts
Et défier une meute vorace.
Voyez les chiens s'écorchant le museau
Sous les piquants de ce gibier fallace,
S'enfuir honteux, contrits, l'oreille basse
D'être venus se jeter dans la nasse
Et d'y trouer cruellement leur peau.
Semblable fut, autant qu'on peut le dire,
Ce bouclier des plus secrets appas
De sa moitié qu'en son affreux délire
Imagina ce François Carrera.
Ah! croyez-m'en, vous tous que dévore la flamme
De votre jalousie, évitez ce moyen;
C'est par le coeur toujours qu'on enchaîne la femme.
Vos cadenas jamais ne serviront de rien.
Il n'est pas de verrous, il n'est pas de serrure
Que l'adroit Cupidon ne sache ouvrir enfin.
Faites-vous donc aimer ou bien, je vous le jure,
Vous n'échapperez pas à la triste aventure,
Du forgeron que l'on nommait Vulcain[6].
La mode faillit s'introduire en France sous Henri II. «Du temps du roi
Henri, dit Brantôme, il y eut un certain quincaillier qui apporta une
douzaine de certains engins à la foire de Saint-Germain pour brider le
cas des femmes, qui étaient faits de fer et ceinturaient comme une
ceinture, et venaient à prendre par le bas et se fermer à clef; si
subtilement faits qu'il n'était pas possible que la femme, en étant
bridée une fois, s'en pût jamais prévaloir pour le doux plaisir, n'ayant
que quelques trous menus pour servir à pisser.
«On dit qu'il y eut quelque cinq ou six maris jaloux qui en achetèrent
et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent bien dire:
«Adieu, bon temps.» Si y en eut-il une qui s'avisa de s'accoster d'un
serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré ledit engin, et le
sien et tout, son mari étant allé dehors aux champs, il y appliqua si
bien son esprit qu'il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermait
et ouvrait à toute heure et quand elle voulait. Le mari n'y trouva
jamais rien à dire; et elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en
dépit du fat jaloux, cocu de mari, pensant vivre en franchise de
cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gâta tout,
et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le premier qui en tâta et le
fit cornard; aussi n'y avait-il danger, car Vénus, qui fut la plus belle
femme et putain du monde, avait Vulcain serrurier et forgeron pour mari,
lequel était un fort vilain, sale, boiteux et très laid.
«On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de galants honnêtes
gentilshommes de la cour qui menacèrent de telle façon le quincaillier
que, s'il se mêlait jamais de porter telles ravauderies, qu'on le
tuerait, et qu'il n'y retournât plus et jetât tous les autres qui
étaient restés dans le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut
parlé, dont il fut bien sage, car c'était assez pour faire perdre la
moitié du monde à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures
et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la
multiplication humaine[7].
Il semble, quoi qu'en dise Brantôme, que ces engins furent connus en
France bien avant le règne de Henri II, dès le quinzième siècle.
Guillaume de Machault disait, en effet, en parlant d'une de ses
maîtresses:
Adonc la belle m'accola...
Si atteignit une clavette
D'or, et de main de maître faite,
Et dit: «Cette clef porterez,
Ami, et bien la garderez,
Car c'est la clef de mon trésor.
Je vous en fais seigneur dès or,
Et dessus tout en serez maître,
Et si l'aim plus que mon oeil dextre,
Car c'est m'honneur, c'est ma richesse,
C'est ce dont puis faire largesse.»
Agnès de Navarre écrivait à Guillaume de Machault: «Ne veuillez mie
perdre la clef du coffre que j'ai, car si elle était perdue, je ne
crois mie que j'eusse jamais parfaite joie. Car, par dieux! il ne sera
jamais deffermé d'autre clef que celle que vous avez, et il le sera
quand il vous plaira.»
Guillaume répondait à Agnès: «Quant à la clef que je porte du très riche
et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grâce, toute
douceur sont, n'ayez doute qu'elle sera très bien gardée, si à Dieu
plaît et je puis. Et la vous porterai le plus brièvement que je pourrai,
pour voir les grâces, les gloires et les richesses de cet amoureux
trésor.»
Il n'est pas présomptueux de déduire, de cette correspondance, qu'Agnès
de Navarre portait de son plein gré une ceinture de chasteté dont elle
avait donné la clef à Guillaume de Machault[8].
Rabelais aussi connut la ceinture chère aux jaloux, puisqu'il fait dire
à Pantagruel: «Le diantre m'emporte si je ne boucle ma femme à la
bergamasque, quand je partirai hors de mon sérail[9].»
Mais voici un témoignage inattendu. M. Niel, dans ses _Portraits du
seizième siècle_, conte, en effet, qu'une gravure satirique, assez
répandue en son temps, représentait Henri IV sous un aspect curieux
d'Othello, d'un Othello qui, plus prudent que violent, aurait adopté
pour sa maîtresse Mme de Verneuil la ceinture de chasteté. Cette
gravure portait comme légende: _Représentation du cocu jaloux qui porte
la clef et sa femme la serrure._ Une femme, dont les traits étaient bien
ceux de la «rusée femelle» Mlle d'Entragues, assise sur le pied d'un
lit, donne à un homme placé devant elle, et ressemblant à s'y méprendre
au Vert-Galant, la clef d'un cadenas qui ferme la ceinture de chasteté
attachée autour de son corps, tandis que, caché derrière les rideaux de
son lit, l'amant est aperçu tenant une bourse pour payer la clef que lui
montre une servante. A droite, un fou cherche à retenir des abeilles
dans un panier; à gauche, un chat guette une souris. Symboles
transparents[10].
Cet aimable bavard de Tallemant nous a transmis de son côté une
historiette suggestive. «Le premier président Le Jay fut sollicité une
fois par une jolie personne qui feignait que son mari était si jaloux
qu'en s'en allant il lui avait mis un brayer de fer. Cela enflamma le
président; le brayer n'était pas si fermé qu'on ne le pût reculer; mais
le bonhomme y gagna une vache à lait. C'était une malice qu'on lui
faisait[11].»
On prétend bien aussi que le duc de Ventadour avait préservé de la même
façon la vertu de sa fragile épouse. «Toutes les personnes un peu au
fait de l'histoire intime de la cour de Louis XIV, écrit G. Brunet,
savent que le duc de Ventadour, très laid, très contrefait, épousa
Mlle de la Motte-Houdancourt, qui, par sa beauté et ses galanteries,
fit beaucoup parler d'elle. Mme de Sévigné rapporte le mot malin de
Mme Cornuel sur le bruit qui courut au sujet du moyen employé par le
duc pour déjouer les intentions des adorateurs de son épouse: «Il a mis
un bon suisse à la porte!» M. Brunet pense que ce suisse était
également «un brayer de fer». Mais Mme de Sévigné ajoute: «Mme
Cornuel dit que le duc de Ventadour a mis un bon suisse à sa porte, en
donnant une belle maladie à sa pauvre femme.» La précaution du duc,
moins délicate sans doute encore, n'a donc qu'un rapport lointain avec
la ceinture de chasteté.
Le savant latiniste Nicolas Chorier, si documenté sur les questions
techniques du baiser, nous a donné, au sujet de ces instruments, des
détails piquants. Et d'abord voici comment un mari, sous l'impulsion
d'une maîtresse jalouse, décide sa femme à revêtir la ceinture
protectrice. Tullia raconte l'incident à son amie Octavia:
«OCTAVIA.--J'ai entendu, à propos de cette ceinture de chasteté, je ne
sais quelles conversations qui se tenaient ces jours derniers entre
Giulia et ma mère. Mais je ne vois pas bien quelle est la raison d'être
de cette ceinture qui rend les femmes chastes.
TULIA.--Tu l'apprendras. Le lendemain, comme Giulia se levait, Giocondo
s'approche d'elle; tous témoins étaient éloignés; il déplie cette
ceinture. Elle se met à rire: «--Qu'est-ce que cet objet que tu tiens et
où je vois reluire de l'or? demanda-t-elle.--Il te faut mettre cette
ceinture, lui répondit-il, pour te prémunir contre la souillure
maternelle. Cela s'appelle une ceinture de chasteté; Sempronia, ma
maîtresse, a porté celle-ci avant toi, pendant plusieurs années; tu la
porteras à ton tour. C'est de cette façon qu'elle a acquis sa bonne
renommée et j'espère que tu en acquerras une aussi bonne.» Le grillage
d'or pend à quatre chaînettes d'acier, recouvertes de velours de soie et
réunies avec le même art à une ceinture de même métal. Deux de ces
chaînettes d'un côté, deux de l'autre, soudées à la grille, la
soutiennent par derrière et par devant. Par derrière, au-dessus des
reins, la ceinture est fermée au moyen d'une serrure faite pour une
toute petite clef. La grille, haute de six pouces environ et large de
trois, va ainsi du périnée à la partie supérieure des lèvres externes;
elle couvre tout l'espace qui s'étend entre les deux cuisses et le
bas-ventre. Comme elle est formée de trois rangs de mailles écartées,
elle permet le passage de l'urine, mais ne laisserait pas pénétrer
seulement le bout du doigt. Ainsi, comme d'une cuirasse, se trouve
défendue contre les mentules étrangères cette partie dont celui qui, de
par la loi de l'hymen, en est le propriétaire, sait se rendre, quand il
le veut, l'accès facile.
OCTAVIA.--Que dut se dire en elle-même la nouvelle mariée?
TULIA.--Ce que tu te diras en toi-même avant quelques jours, car on
fabrique aussi pour toi un instrument de ce genre.
OCTAVIA.--J'ignorais ce que machinait Caviceo lorsqu'il me disait, de la
ceinture de chasteté, que c'était la meilleure protectrice de la vertu
des honnêtes femmes, qu'il me demandait si je voudrais en revêtir une et
que ma mère m'en donnait le conseil.
TULIA.--«Que faut-il que je fasse? demanda Giulia, pendant que son mari
soulevait les couvertures du lit.--Mets l'un de tes pieds, lui dit-il,
entre ces deux chaînettes-là et l'autre entre celles-ci.» Les deux
pieds placés, il relève la ceinture par en haut, ajuste la grille devant
la fente, entoure de la ceinture la partie inférieure du torse,
au-dessus des reins, et ferme la serrure à clef. «Maintenant, ta
pudicité est à l'abri, dit-il; tout va bien.» Il lui demanda de se lever
nue, de sortir du lit, de marcher; elle se lève comme il le lui ordonne,
sort du lit et fait quelques pas; elle ne marche pas, dit-elle, aussi
facilement qu'auparavant, forcée qu'elle est d'écarter les jambes à
cause de la grandeur de la grille. «Tu t'y habitueras, dit Giocondo;
cette gêne n'a rien de bien surprenant, étant nouvelle pour toi.» Il lui
ordonne alors de se coucher par terre, à plat ventre, et regarde avec
admiration son dos, ses fesses, pendant qu'elle est ainsi allongée, car
on dit que la Nature l'a façonnée et polie à l'équerre. Il essaie si
l'on peut introduire le doigt ou quoi que ce soit par l'ouverture, y
fourre le sien lui-même et sent que c'est impossible. «Tout est en
sûreté», dit-il. Aussitôt il va trouver Sempronia. «Maintenant,
maîtresse, dit-il, j'ai deux clefs à t'offrir.--Je les accepte très
volontiers», répond Sempronia; et les chevaux lancés, ils arrivent tous
deux en grande vitesse au comble du bonheur. La chose achevée: «Je te
rends, dit Sempronia, cette clef qui va si bien à ma serrure; donne-moi
l'autre.--La voici, dit Giocondo; prends-la.--Maintenant, ajoute
Sempronia, écoute quelle est ma volonté. Je veux que tu n'aies affaire à
Giulia qu'uniquement en vue d'avoir des enfants et que ce soit avec moi
que tu prennes tous tes plaisirs. Je veux que vis-à-vis d'elle tu sois
un mari, vis-à-vis de moi un amant, un amoureux. Je ne te rendrai donc
cette clef que tous les quinze jours et encore après que tu t'en seras
servi une fois ou deux. Je ne veux pas, en effet, que Giulia sache ce
que tu peux faire en ce genre d'escrime, quelle est la solidité de tes
reins, la vigueur de tes muscles[12].»
Plus loin, le même écrivain décrit une ceinture de chasteté qu'un
nouveau marié impose à sa femme, par une précaution aussi inutile que
stupide. C'est encore Tullia, l'épouse ceinturée, qui fait ses
confidences à Octavia:
«Certes, dit-il, je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête
et chaste, quoique l'on dise ordinairement que les femmes lettrées ne
sont jamais bien chastes; néanmoins j'ai peur pour ta vertu, si toi et
moi nous ne lui venons en aide.--Qu'ai-je donc fait, quelle faute ai-je
commise pour qu'il te vienne à l'idée un soupçon pareil, mon coeur?
demandai-je; quelle opinion as-tu de moi? Je n'entends pourtant pas
m'opposer à ce que tu as pu résoudre.--Je veux, reprit-il, te mettre une
ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t'en fâcheras pas; dans
le cas contraire, tu conviendras que c'est avec raison que je suis porté
à agir de la sorte.--Je mettrai tout ce que tu voudras, répliquai-je;
quoi que ce soit, je serai heureuse de le porter. Je n'existe que pour
toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le
reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas à
Lampridio; je ne le regarderai même pas.--Ne fais pas cela,
s'écria-t-il; au contraire, je veux que tu en uses avec lui
familièrement, quoique honnêtement, et que ni lui ni moi nous n'ayons
sujet de nous plaindre de toi; lui, si tu le traitais trop rudement;
moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La ceinture de chasteté te
permettra de vivre en pleine liberté avec lui et me donnera vis-à-vis de
Lampridio sécurité entière.» A l'aide d'un ruban de soie dont il
m'entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la
grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture,
puis, d'un autre ruban de soie, mesura l'intervalle de mes aines à mes
reins. Cela fait: «J'aurai soin, ajouta-t-il, de te montrer
ostensiblement combien je t'estime. Les chaînettes, qui doivent être
recouvertes de soie, seront en or; l'ouverture sera en or, et le
grillage, en or aussi, sera intérieurement constellé de pierres
précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville, à qui j'ai
souvent rendu des services, va s'appliquer à en faire le chef-d'oeuvre
de son art. Je te ferai donc honneur tout en semblant te faire injure.»
Je demande dans combien de temps cette ceinture peut être terminée. «Ce
sera fait dans une quinzaine», me répond-il; dans l'intervalle, il me
demande de ne pas chercher à captiver Lampridio par de trop fréquentes
conversations; après, j'en agirai avec lui comme bon me semblera. Nous
allâmes nous coucher, et cette nuit-là nous fûmes trois fois heureux.
OCTAVIA.--Tu es chère à Vénus, toi dont en si peu de temps Vénus a
favorisé tant de jouissances. Et tu as pu, dans de pareilles courses, ne
pas fléchir sous le cavalier?
TULIA.--Certainement, je l'ai pu. Sempronia vint me voir le jour
suivant: je rapportai toute l'affaire à Lampridio, qui peu de temps
après s'établit chez nous.
OCTAVIA.--Il n'eut pas affaire avec toi ce jour-là?
TULIA.--Ni ce jour-là, ni le reste de la quinzaine. Durant ce temps, je
n'eus avec lui aucune conversation familière, lorsque nous voyions fixés
sur nous les yeux de Callias ou ceux des valets qui nous observaient par
son ordre (... D'un vaurien de valet la langue est la pire chose...) Tu
sais quelle est la méchanceté et la perversité de ces gens-là. Mais
donne-moi un baiser; je crois voir dans ton visage je ne sais quoi des
traits d'un noble Français qui, à Rome, l'an passé, me fit honneur de sa
catapulte, sous les auspices et par l'entremise de Lampridio; ses trois
compagnons, qui l'aidèrent à la besogne et qui suèrent avec moi, tout
solides et robustes qu'ils étaient, ne furent pas à sa hauteur.
OCTAVIA.--Quelle monstruosité entends-je! Tu as mis quatre hommes sur
les dents, toi si délicate, si jolie, sans avoir toi-même les reins
brisés?
TULIA.--Tu le sauras plus tard. Mais veux-tu que je finisse le récit que
j'avais commencé?
OCTAVIA.--Non seulement je le veux, mais je t'en prie.
TULIA.--Le lendemain, lorsque Lampridio vint s'installer chez nous,
Callias dit qu'il avait besoin d'aller à notre domaine, près d'Ancône.
Tu connais les charmes, la magnificence de notre villa. Comme il en
parlait à dîner, Lampridio dit qu'il l'accompagnerait volontiers, si
cela lui faisait plaisir; car c'était pour lui, disait-il, un grand
bonheur que de respirer librement l'air pur de la campagne. «Rien ne
pourrait m'être plus agréable, ajouta-t-il, que d'en jouir avec vous.»
Ils y passèrent sept jours de suite et Callias s'habitua si bien à la
société de Lampridio qu'aussitôt il le prit pour confident de tous les
mouvements de son âme et de ses plus secrètes pensées. Callias vantait
mon esprit, mes manières, ma politesse; il disait que ce en quoi je
brillais surtout entre toutes les femmes, c'était ma vertu.--«Mais, dit
Lampridio, n'est-il pas aisé, quand même elle ne voudrait pas vivre
honnêtement, ce que je suis loin de souhaiter, de faire qu'elle ne
puisse pas même en être tentée? Sans doute, en ce qui touche la
chasteté, on peut se fier à sa femme, aux servantes; mais une bonne
serrure est plus sûre. Une femme peut vous tromper, les domestiques se
laisser séduire; une serrure ne trompe ni ne se laisse corrompre.--Je
suis tout à fait de votre avis, dit Callias, et Stefano, l'orfèvre, me
fabrique un grillage qui doit servir de défenses avancées à la
forteresse de ma Tullia.--Vous avez fait sagement, répondit Lampridio,
de charger cet orfèvre du soin de vos affaires. A vous dire vrai, je
veux et souhaite rester uni avec vous d'un lien d'amitié indissoluble;
mais nous sommes tous portés au soupçon, et je craignais, si je venais à
en user librement avec votre femme, de faire naître en vous quelque
défiance (pourrait-il en être autrement?) qui vous chagrinerait et me
serait odieuse, à moi. Lorsque vous l'aurez mise sous clef, vous n'aurez
absolument plus rien à craindre, à soupçonner. Maintenant, permettez-moi
de rentrer demain à la ville; je reviendrai après-demain. Mon notaire
doit me donner demain des lettres de Venise, pour une affaire de la
plus grande importance, du plus grand intérêt; en m'occupant de mes
affaires, je fais les vôtres.» Lampridio revint donc le dixième jour,
chargé par Callias de presser Stefano, à qui il avait une lettre à
remettre ainsi qu'à moi.--«Pour que vous sachiez bien, lui dit Callias,
à quel point je suis persuadé d'avoir en vous un autre moi-même, je vous
confie ce que j'ai de plus secret: ma femme ne veut pas qu'aucun homme
puisse se douter que je me défie de sa vertu; je dois, en effet, en être
assez assuré.» A son entrée dans ma chambre, Lampridio me voit entourée
d'un cercle d'amies: parmi elles, Sempronia resplendissait de beauté et
d'élégance. Il les salue toutes respectueusement, me remet la lettre de
Callias et me dit que les chaînettes d'or et le reste de l'appareil
seraient prêts dans trois ou quatre jours. Lorsqu'il revint, Lampridio
me trouva seule avec Sempronia.--«Tout va bien, madame, dit-il; sous peu
de jours votre ceinture sera confectionnée; cette porte d'or, enrichie
de pierreries, dont votre pudicité elle-même s'enorgueillit d'être
défendue, reluira, éblouira de splendeurs, au devant de votre jardin.»
Il nous mit ensuite l'objet sous les yeux par une description
pittoresque. «Mais, ajouta-t-il, sa clef n'était pas elle-même mise sous
clef, et en causant de chose et d'autres, pour rire, avec l'orfèvre,
j'en ai pris l'empreinte sur ce morceau de cire. Maintenant, comme vous
le souhaitez, Sempronia, nous coulerons donc des jours heureux[13].»
Mais voici un document qui nous expose cet immoral usage comme une
respectable tradition dans les cours d'Italie.
Dans le _Journal de la Régence_, de Jean Buvat, en effet, il est dit, à
propos du mariage de la princesse Mlle de Valois, fille du Régent,
avec le duc de Modène, ce qui suit: «La princesse était remarquablement
belle, le cadet, le prince Jean-Frédéric, n'avait pas pu s'empêcher d'en
témoigner ses sentiments et de publier partout où il se rencontrait que
la princesse d'Orléans, que le prince François-Marie, son frère, allait
épouser, était la plus belle personne qui eût jamais paru en Italie et
qui fût au monde, qu'elle ne pouvait pas manquer de conquérir tous les
coeurs de ceux qui la verraient, et qu'il ne pouvait pas lui refuser
le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture.» Ce qu'ayant été
rapporté au prince Ferdinand-Marie, cela n'avait pas manqué de lui faire
naître une jalousie si grande qu'il avait persuadé le duc de Modène, son
père, que, pour le bien de la paix, il fallait éloigner le prince
Jean-Frédéric et l'obliger à se retirer à Rome, où il était depuis deux
mois pour se désennuyer.
On disait aussi, par avance, que la jalousie ne manquerait pas d'obliger
la princesse, peu après son arrivée à Modène, à se soumettre à la loi
que cette passion y a établie, aussi bien que dans les autres cours
d'Italie, et même parmi les personnes d'un rang moins distingué, qui est
de porter une espèce de cadenas fermant à clef et dont le mari garde
jalousement la clef.
C'est comme une ceinture de velours qui enveloppe les reins et les
cuisses de la femme, afin que le cadenas soit également soutenu et
appliqué directement sur sa partie, de sorte qu'elle se trouve
entièrement masquée, en ne lui laissant que l'ouverture nécessaire quand
elle a besoin d'uriner, pour la sortie de l'eau[14].
Un aventurier célèbre du dix-huitième siècle, le comte de Bonneval,
confirme l'existence de cette coutume en Italie par le piquant récit
d'une aventure personnelle.
«Mon quartier fut Cosme. Tous les environs étaient à ma discrétion:
j'inspirai à mes troupes une partie de mes sentiments, et tous ces
peuples furent fort contents. Je me logeai dans le château, ma table fut
pour tous les honnêtes gens qui voulurent y venir prendre place. Le jeu,
le bal, les concerts lui succédaient. Le gentilhomme le plus apparent de
ce lieu fut le seul qui ne parut pas chez moi. Je l'accablai de
politesse, je le fis prier, j'y allai moi-même, tout fut inutile. Je
résolus de m'en venger. Il avait une fort belle femme, dont il était
jaloux comme un tigre; le bruit public était qu'il avait toujours la
clef de certain cadenas. Cet homme était riche et en même temps avare,
il allait souvent à la campagne et y passait deux ou trois jours;
pendant ce temps-là, sa maison était exactement fermée, personne n'y
entrait, personne n'en sortait. Ces difficultés m'animèrent, je mourais
d'envie de savoir par moi-même si l'histoire du cadenas était véritable.
Je m'avisai de faire battre mes tambours autour de cette maison une nuit
presque tout entière. La dame m'écrivit un billet le lendemain, pour me
prier de faire cesser ce bruit. Une vieille femme, qui avait été
nourrice de son mari, mais qui était tout à fait dans ses intérêts, me
dit, en me le remettant, qu'il devait me suffire de troubler sa
maîtresse d'une autre façon sans y ajouter le bruit des tambours. Au bas
du billet, je lus, en mots à demi effacés: _Vous pourrez être sûr._ Je
donnai à cette femme tout ce que j'avais d'argent sur moi, et lui
demandai si je pouvais écrire; elle m'assura que je le pouvais; je le
fis dans les termes suivants:
«J'ai reçu avec un profond respect et une reconnaissance infinie le
billet qu'il vous a plu de m'écrire. Je suis dans les mêmes sentiments
que vous. Il n'est rien que je ne tente et que je ne fasse pour vous en
donner des preuves. Si votre maison avait été accessible, il y a
longtemps que je vous aurais prévenue. L'amour qui veut nous unir a fait
ce que les conversations auraient pu faire. Tenons-nous compte des
sentiments qu'il nous a inspirés. Ne cherchons point à nous éprouver et
ne nous faisons point languir. J'attends vos ordres.» Cette lettre,
assez mal bâtie, fut reçue comme elle devait l'être après la déclaration
ingénue qu'on m'avait faite. La vieille me dit d'envoyer un de mes gens
vers quatre heures du soir à la porte d'une certaine église pour avoir
la réponse. Elle fut du même style que ce que j'avais écrit et ne
contenait que ces trois ou quatre mots: «Ce soir, à onze heures, par la
petite porte qui donne sur les remparts. On sera prête à vous recevoir
autant qu'on peut l'être. Venez seul.»
On peut bien juger que je ne manquai pas au rendez-vous. La porte
s'ouvrit à l'heure précise. La vieille me conduisit par je ne sais
combien de détours et me fit entrer dans un cabinet, où elle m'enferma.
La dame ne tarda pas à m'y venir joindre. Elle était à demi
déshabillée. «Pour qui me prendrez-vous? me dit-elle en me sautant au
cou, les moments sont chers, vous trouverez plus d'ouvrage que vous ne
pensez.» Nous nous y mîmes aussitôt. L'affaire du cadenas était
véritable. Une espèce de cotte de maille, faite à peu près comme le fond
d'une fronde, rendait la route impénétrable. Je ne sais combien de
petites chaînes attachaient ce réseau à une ceinture, que des rubans
diversement attachés rendaient immobile. Il n'était pas possible de
couper ou de découdre sans qu'on s'en fût aperçu, sa vie en dépendait.
Après mille peines inutiles: «Il n'est pas possible, lui dis-je, que
votre mari n'ait qu'une clef, sûrement il en aura fait faire plusieurs!»
Nous étions dans le cabinet de ce jaloux, nous cherchâmes de tous côtés.
Par mégarde, il avait laissé un des tiroirs de son bureau ouvert: nous
y fouillâmes. Sous un tas de papiers et de vieux contrats, nous
trouvâmes une petite boîte d'argent, et, dans cette boîte, cinq ou six
petites clefs: c'était ce que nous cherchions. J'en pris une et
j'envoyai mon valet de chambre à Milan pour en faire faire une pareille.
Nos entrevues recommencèrent toutes les fois que ce gentilhomme
s'absenta.
Je m'étais vengé; mais la vengeance n'a qu'une partie de sa douceur
quand elle reste secrète; du moins c'était ma façon de penser. A mon
départ, j'envoyai à ce mari jaloux, par un de mes gens, la clef en
question, enfermée dans une lettre, où il n'y avait que ces mots: _Je
n'en ai plus affaire._ Aussitôt il monta à cheval, et je n'étais qu'à
trois ou quatre lieues qu'il me joignit; j'allais me mettre à table. Il
me demanda satisfaction; je le remis après dîner: nous nous battîmes
dans un petit bois. C'était une bonne épée, et il était beaucoup plus
brave qu'il ne le paraissait. Il me dit qu'il ne m'en voulait point, que
s'il avait l'avantage, son dessein était de porter ma tête à sa femme et
de la poignarder après qu'elle l'aurait vue. Ce discours brutal m'anima,
nous nous battîmes à outrance et le combat fut long. Enfin, je lui
allongeai un coup qui le perça au-dessous de la mamelle gauche et sortit
au-dessus de l'épaule droite, un peu au-dessous de la clavicule; je le
laissai étendu sur le carreau. J'en fus fâché et ne m'en consolai que
par le plaisir de sauver la vie à sa femme. Je ne pus savoir comment
cette aventure transpira, mais il en fut beaucoup parlé à Vienne. Les
dames me questionnèrent fort sur ce cadenas, et l'empereur Joseph en
badina plus d'une fois[15].
En France, l'engin ne resta guère utilisé que dans des cas d'exception,
chez les débauchés pervers, dont la satiété a besoin de piment, ou chez
les jaloux d'une brutalité violente. Un policier du dix-huitième siècle
constate que «dans l'attirail d'un cabinet de toilette modèle d'une
petite maison, à côté de philtres et d'élixirs, de marques et de
pastilles, on trouve des ceintures de chasteté, des masques propres à
tromper la surveillance des jaloux[16]».
L'abbé de Grécourt a signalé, lui aussi, ce procédé barbare des amants
ou maris que tourmente la rage jalouse. Rosine, son héroïne, rentrée en
France avec son époux, à la suite de longs voyages où elle ne connut que
la joie d'être aimée, voit celui-ci envahi par la noire jalousie.
Celui-ci, le plus fou de tous,
N'aborde plus qu'il n'injurie,
Ne s'éloigne plus qu'en furie,
Et que sur la foi des verrous;
Bientôt encore il s'en méfie,
Et l'outrageante jalousie,
Dominant ce coeur déréglé,
Le fait recourir à la clef
Que Vulcain forge en Italie.
Clef maudite! affreux instrument,
Qui, lorsqu'il faut qu'un mari sorte,
Condamne la dernière porte
Par où se peut glisser l'amant[17]!
Il était opportun, cependant, d'apprendre aux déraisonnables tyrans que
toute serrure peut être forcée; et c'est ce que ne manquèrent pas de
faire, comme nous l'avons vu, les héroïnes de Chorier et le comte de
Bonneval lui-même. Nous trouvons précisément une des plus jolies scènes
inspirées par cette judicieuse leçon de morale dans un petit roman qui,
au dix-huitième siècle; eut un grand et durable succès: _La Belle
Alsacienne ou Telle mère, telle fille_, roman attribué à Bret.
«J'étais logée rue Coquillière. D..., dont le sérail était répandu dans
les différents quartiers de Paris, me vit et m'aima. Il vint lui-même
m'assurer de la possession de son coeur. Son antique et petite figure
ne me revenait nullement; mais le rang de sultane favorite qu'il
m'offrit me fit ouvrir les yeux; ma vanité s'en trouva flattée, et
j'acceptai, sans balancer, un parti si brillant et qui me mettait
au-dessus de toutes mes rivales.
Me voyant dans de si favorables dispositions, il me fit quitter mon
habit étranger pour en prendre un de son goût, et me fit conduire rue
des Deux-Portes, chez deux de ses sultanes _validé_, auxquelles il avait
remis l'intendance de ses menus plaisirs. Je n'y restai que deux jours;
il avait eu soin pendant ce temps de me faire meubler, rue du
Luxembourg, un appartement digne du rang où j'allais monter. J'allai
prendre possession de mon nouveau palais. D... m'y attendait; il m'étala
toute la rhétorique de sa galanterie usée.
Il me parla de son amour comme d'une passion qui n'avait pour but que le
plaisir de faire mon bonheur. Il m'assura que je le connaîtrais aux
soins qu'il prendrait de moi, et que la profonde estime dont il se
sentait pénétré lui avait suggéré les plus sages précautions pour
conserver ma chaste pudeur et défendre mes charmes d'un profane pillage:
--Le véritable amour ne va guère sans un peu de jalousie; c'est la
preuve d'une âme délicate. La mienne n'a rien à se reprocher sur cet
article; je vous adore avec toute la délicatesse imaginable. Que ne
sommes-nous en Asie! j'aurais la satisfaction de vous y voir entourée
des gardiens sacrés de la vertu des femmes: vous seriez heureuse et ma
sécurité serait parfaite. Sages Orientaux, que vos usages sont prudents
et pourquoi faut-il que, par notre négligence, nous nous soyons privés
d'un moyen si sûr et si commode de se procurer la paix!
Je voulus le rassurer sur ses terreurs et lui faire entendre que j'étais
fille à sentiments et capable de lui garder une fidélité scrupuleuse.
--Je n'en doute pas, interrompit-il, ce que je dis n'est que pour la
conversation; mais encore un coup, ma chère, convenez avec moi que c'est
quelque chose de bien utile qu'un eunuque auprès de femmes moins
vertueuses que vous. Je parie même que vous seriez charmée d'en avoir;
vous avez des moeurs, de la sagesse; mais il y a quelquefois des
moments où l'observation de la règle nous gêne; on craint de manquer,
cela oblige de faire des efforts sur soi-même.
«N'est-il pas bien plus doux de ne rien avoir à appréhender et de braver
un péril qu'on sait n'être pas fait pour soi? J'y reviens toujours: la
méthode d'avoir des imberbes est bonne. La mode en viendra peut-être
quelque jour.
«En attendant, adorable mignonne, agréez la peine que j'ai prise d'y
suppléer; vous ne sauriez, après cela, douter de la sincérité de mes
sentiments. Parmi quelques curiosités que j'ai fait venir d'Italie, on
m'a envoyé une machine d'une invention merveilleuse, et les femmes
doivent avoir une grande obligation à celui qui l'a imaginée. C'est un
secret infaillible contre les alarmes: seriez-vous curieuse, ma reine,
de voir un bijou si singulier?»
En disant cela, il tira de sa poche cette rareté et me la présenta. Je
ne pus m'empêcher de rire à cette vue.
--Vous riez, dit-il, cela est drôle au moins. Ça, ma chère petite, un
peu de complaisance, voyons si cela vous ira bien.
Je continuais toujours mes éclats de rire, ne m'imaginant pas que D...
parlât sérieusement. Je vis à la fin que c'était pour tout de bon. Comme
mon coeur n'était pas occupé, je m'embarrassai peu que la jalousie de
mon amant me privât d'une chose qui m'était inutile; je me prêtai de
bonne grâce. Il était enchanté de me voir flatter sa manie avec tant de
franchise; il disait et faisait mille extravagances.
--Ah! petits amours, s'écriait-il, je vous tiens, vous serez enchaînés,
fripons. Quel dommage que tant d'attraits fussent la proie de quelque
scélérat qui n'en connaîtrait pas le prix!
--Quoi, vous les enfermez sous clef? m'écriai-je.
--Oui, reprit-il, c'est pour votre bien.
Il baisait cependant son prisonnier avec des transports incroyables.
--Eh bien, poursuivit-il, je vous trouve mille fois plus belle, depuis
que vous pouvez l'être impunément. Encore un baiser, je ne puis contenir
mon ravissement. Je garde sur moi la clef; je crois qu'il est inutile
de vous recommander l'intégrité de la serrure.
Lorsque je me trouvai seule, je me mis à examiner curieusement le tissu
des liens qui captivaient mes charmes. En considérant la justesse de
l'instrument, il ne laissa pas de s'élever dans mon âme quelques petits
scrupules; je n'avais aucune envie de manquer; mais les femmes aiment
qu'on les mette à même. Il est assez commode de n'être sage qu'autant
qu'on le veut. J'étouffai ces réflexions, comme de mauvaises pensées. Je
fis quelques pas dans ma chambre pour m'habituer à porter ce plaisant
cilice. Il me gênait un peu d'abord, mais on se fait à tout.
Je fus tranquille pendant un mois; je vivais heureuse, autant qu'on peut
l'être lorsque le coeur est désoeuvré. D... mettait toute son
attention à me procurer l'accessoire du plaisir. Je commençais
cependant à me lasser de cette vie uniforme, lorsque F... vint me tirer
de cette léthargie.
F... joignait aux agréments de la figure les grâces de la jeunesse:
voluptueux, dissipateur et courant à l'indigence par la route des
plaisirs, pour lesquels sa prodigalité était excessive. Je me trouvai
prévenue d'inclination pour lui dès la première vue: il me déclara sa
flamme; j'aurais bien voulu soulager son martyre, mais un obstacle cruel
m'arrêtait.
Ce fut alors que je reconnus le tort que j'avais eu de souffrir qu'on
emprisonnât mes désirs. Je regrettai ma liberté, l'amour m'avait
dessillé les yeux et me fit envisager les désagréments de ma situation.
En vain je m'efforçai d'en adoucir l'amertume, mon coeur ne pouvait
s'ouvrir à la moindre consolation.
Un jour que j'étais restée au lit plus tard qu'à l'ordinaire, F... entra
tout à coup dans ma chambre. Je l'aimais trop pour être irritée de la
liberté qu'il prenait. Il se mit auprès de mon lit, mais bientôt, se
trouvant encore trop éloigné de moi, il quitta sa place pour s'asseoir
sur le pied du lit. Il me pressait avec la dernière instance d'avoir
pitié de lui.
Émue par sa présence, je n'étais que trop portée à lui donner des
témoignages de ma sensibilité. Les yeux attachés sur les siens, je
n'avais pas la force de lui répondre.
La manière tendre avec laquelle je le regardais lui apprit son triomphe.
--Adorable objet, me disait-il, puis-je croire que vous vous laissez
toucher, et que vous me permettrez...
--Arrêtez, m'écriai-je, arrêtez! Que faites-vous?
--Oui, je vous aime.
--Finissez donc. Non, je ne puis vous rendre heureux.
--Et qui peut s'opposer à mon bonheur, reprit-il, si vous m'aimez?
--Hélas! répliquai-je, un obstacle cruel!...
Mes yeux, à ces mots, se remplirent de larmes.
--Vous pleurez, me dit-il, mon cher amour; hélas! aurais-je eu le
malheur de vous déplaire?
--Ah! repris-je, je serais moins affligée si je ne vous aimais pas.
Pourquoi faut-il...
Mes pleurs redoublés m'interrompirent.
Je ne faisais plus que sangloter. F..., surpris de cette affliction
imprévue, ne savait à quelle cause attribuer l'état où il me voyait.
Il essaya de me consoler par ses caresses. Je le repoussai, ma
résistance irrita ses désirs.
--Ah ciel! lui dis-je, quel supplice! Finissez donc; vous me mettez au
désespoir. Ah! par pitié, mon cher F..., je ne souffrirai pas... non,
cruel... Ah!
Il poursuivait toujours malgré mes cris.
Déjà l'odieux mystère était prêt à paraître au jour. L'amour complice de
sa témérité précipitait ma faiblesse. Mes forces m'abandonnaient, et mes
mains ne pouvaient plus retenir les restes d'un drap qui jusque-là
m'avait servi de rempart.
--Vous me poussez à bout, méchant, criai-je, transportée de douleur et
d'amour; eh bien! livrez-vous à la fureur qui vous guide, et connaissez
toute l'étendue de mon malheur.
Je me couvrais le visage pour dérober ma honte aux yeux de mon amant. Je
ne sais pas l'effet que cette première vue fit sur lui; il resta quelque
temps sans parler.
--Est-ce un songe? dit-il en rompant le silence. Quoi, une serrure? Quel
barbare a osé charger d'indignes chaînes des objets si dignes d'être
adorés?
Ses transports interrompirent ses exclamations. Il parcourait avec
avidité les charmes étalés à ses regards. J'étais enflammée par ses
brûlantes caresses. Il se livrait aux emportements de l'amour le plus
violent. Vingt fois, près d'expirer aux portes du plaisir, il s'efforça
de franchir la barrière qui nous séparait. Efforts inutiles, le temple
de la volupté fut inaccessible à ses hommages.
Enfin, au désespoir et dans la fureur de ses désirs, l'aveugle
sacrificateur vint briser l'encensoir contre une des colonnes de
l'édifice. Cela le rendit plus traitable, il entendit raison. Il fallut
remettre au lendemain la reddition de la place.
Un serrurier honnête homme s'intéressa pour nous; il nous fit une clef
avec laquelle nous délivrâmes l'Amour de son cachot.
Les plaisirs prirent l'essor et réparèrent avantageusement le temps
perdu. Je pris si bien mes mesures que D... ne put découvrir notre bonne
intelligence; les soins que je me donnais pour cela ne laissaient pas
que de me gêner extrêmement. Quoiqu'il ne dût pas soupçonner ma
fidélité, après l'ingénieuse précaution qu'il avait employée, sa
jalousie ne lui donnait pas un moment de repos. J'étais obligée d'être
continuellement sur mes gardes; une méfiance si déplacée m'ennuya. Je me
sentais dans une disposition prochaine de rompre avec lui. Un mauvais
procédé qu'il eut envers moi mit le sceau à sa disgrâce et fit éclater
mon mécontentement.
Il m'avait envoyé de fort beaux diamants pour figurer au bal. Le
brillant des pierreries m'avait plu. J'avais cru recevoir un présent.
Cette pensée dont je me flattais fut déçue; il me les envoya redemander
le lendemain, à cause, disait-il, que ces bijoux étaient à sa femme. La
belle raison! il fallut cependant s'en contenter et les renvoyer.
Je n'ai pas besoin de dire que j'étais outrée. F..., qui survint, sut la
cause de ma mauvaise humeur; il me conseilla de me défaire d'un homme
qui avait de si mauvaises façons; je le priai de rester jusqu'à son
arrivée. Il vint peu de temps après, et, surpris de voir un homme en
tête à tête avec moi, il me demanda un mot d'entretien particulier.
--Les explications sont inutiles, monsieur, lui dis-je; je vous supplie
de discontinuer de m'honorer de vos visites.
«A propos, monsieur, je ne vous ai pas renvoyé tous vos bijoux, il m'en
reste encore un que je vais vous remettre.»