XXIX

À la suite d'une nuit affreuse, Gabriel se hasarda à frapper à la porte

de Lee. Les deux hommes se serrèrent la main en silence. Puis, ils

parlèrent de choses absolument insignifiantes ou du moins si étrangères

à leur véritable préoccupation, que leur conversation trébuchait à

chaque pas et tombait.

--Il est temps de partir, dit Dompierre.

--Oui.

--Quand?

--Quand vous voudrez.

--Ce soir.

--Voulez-vous vous charger de prévenir à l'hôtel?

Gabriel descendit et donna des ordres au bureau. Ensuite, il regarda

successivement sa montre, une horloge, une autre horloge et puis sa

montre encore, dans l'espoir de trouver le temps plus avancé qu'il ne

l'avait cru tout d'abord. Les pensionnaires étaient clairsemés, les

corridors reprenaient le calme des mortes-saisons; à chaque passage du

bateau l'hôtel se dépeuplait davantage.

Une pluie fine bruinait au dehors; il resta quelques minutes contre la

vitre d'une porte-fenêtre, en face de l'immense tristesse qui avait

envahi le paysage. Le lac était à demi voilé, les îles invisibles.

Gabriel noyait sa pensée dans le deuil de la nature; et le vent qui

chassait la pluie en nuages grisâtres rasant la surface de l'eau,

semblait promener sur cette désolation les formes mêmes de sa

mélancolie.

Il ouvrit machinalement la porte du salon de lecture et eut un mouvement

de surprise en y trouvant Solweg. Il avait tant souffert depuis la

veille que le souvenir de la scène muette qui s'était passée entre la

jeune fille et lui, lui avait échappé. Il avait oublié jusqu'à cette

vivante tendresse dont le contact lui avait été cependant comme un

pansement frais sur une blessure. Il l'éprouva de nouveau en recevant le

premier regard qu'elle lui donna.

--Ah! fit-il, mademoiselle, comment allez-vous?

Elle était assise, dans le jour de la fenêtre. La chair délicate de son

visage, les alentours extrêmement sensibles de ses yeux manifestèrent

une émotion vive en même temps qu'une rapide et ferme résolution. Cette

petite tête solide et volontaire avait jugé d'un coup qu'elle pouvait,

par un seul mot, donner une consistance inespérée au lien encore lâche

et fragile qui l'unissait au jeune homme. Elle ramassa tout son courage,

et le regardant avec toute l'admirable franchise de ses yeux qui

n'étaient plus d'une enfant malheureuse, mais d'une femme qui a

conscience de sa force, elle répondit simplement à la question qu'il lui

adressait sur sa santé:

--Et vous?

Elle assista vaillamment à l'effet de la surprise qu'il éprouvait. Par

cette interrogation, elle jetait bas tout masque conventionnel, toute

retenue de timidité; elle s'emparait pour pénétrer en lui des armes que

le hasard des circonstances lui avait fournies contre le secret de son

intrigue; elle faisait flèche, une bonne fois, enfin, des mille

perspicacités inavouées et toujours contenues, dont elle avait entouré

les relations de l'Italienne et de l'homme qu'elle aimait.

C'était courir un risque considérable. Elle connaissait, pour en avoir

été trop molestée, l'irritabilité excessive de Gabriel vis-à-vis de tout

ce qui approchait du sujet de sa passion. Elle pouvait lui déplaire et

le blesser violemment, irrévocablement. Mais le temps pressait; elle

flairait un départ prochain, peut-être furtif; si elle n'agissait pas

sur-le-champ, elle le perdait peut-être à jamais.

Au fond, son instinct de femme la rassurait puissamment contre toutes

ces incertitudes: elle était certaine que, par dessus tout, il avait

besoin d'être plaint.

Et, en effet, la sensibilité du pauvre garçon était si à vif en un

point, qu'elle se trouvait annihilée en tous les autres. Ce fut à peine

s'il remarqua l'importance extraordinaire de ces deux mots «et vous?»

que le regard expressif de Solweg appliquait sans aucun doute possible,

à sa santé morale. Il ne songea pas à se dire: «Comment! c'est une jeune

fille qui vient me faire allusion à ce dont je ne puis parler à personne

au monde! C'est elle que j'ai dédaignée, tarabustée, blessée à propos de

mon amour, qui vient me dire: «Eh bien! mon ami, et votre coeur? «C'est

là l'aboutissement d'un long drame silencieux de deux mois et qu'une

petite pointe enfin termine, une petite pointe qui me pénètre et dont je

ne prévois ni la direction, ni l'arrêt dans les profondeurs de mon

être!...» Il ne pensa qu'à la douceur de ces yeux compatissants qui

pourtant l'avaient tant de fois irrité! Il en recevait la caresse avec

une gratitude visible sur sa figure ravagée. Ah! la petite Solweg était

désormais tranquille: il la remerciait simplement, sans lui dire un mot,

mais de toute l'éloquence de ses traits bouleversés, de toute son

attitude épuisée, fléchissante, et de sa main, enfin, dont il n'osait

presser la fine main tremblante que lui avait tendue la gracieuse soeur

de charité.

Ils restèrent ainsi quelques secondes qui leur parurent longues, les

mains unies, et sans parler.

Cet instant imprévu était définitif pour l'un et pour l'autre. Solveg en

pressentait toutes les conséquences futures avec un ravissement intime,

et lui, avec une surprise hébétée, un ahurissement naïf, une sorte

d'accablement ni heureux, ni pénible, tel qu'en éprouvent la plupart des

hommes en se laissant plier à la logique des choses qui a remplacé chez

les modernes l'antique Destin.

Que dire? Il y a des moments où les mots ont trop de sens, où le moindre

chuchotement a des résonances de fanfare. Ils refoulaient tout ce qui

leur montait aux lèvres. Il voulait dire: «Mais non! pauvre petite,

c'est impossible! vous sentez bien que je ne vous aimerai pas!...» Elle

voulait lui dire: «Je vous aime! je vous aime! et je serai si heureuse

en continuant de souffrir par vous!...» Pourquoi ne lui avouait-il pas:

«Je suis un lâche: j'ai aimé, j'aime encore et j'aimerai sans doute

toujours une femme que vous avez tenue sous vos pieds, et je ne vous

prendrai, vous que parce que vous êtes la seule qui puissiez soigner

convenablement ma douleur...» Elle lui aurait évidemment répondu: «Je

vous aime! Nous autres femmes, nous aimons les lâches comme les héros,

quand nous aimons.»

Ils se taisaient.

Par contenance, ils tournèrent la tête du côté de la vitre que la pluie

battait. On n'apercevait que les feuilles ruisselantes des fusains et

des lauriers-cerise et les grands glaives tordus et flamboyants des

aloès sur quoi l'eau glissait comme sur une peau grasse.

--Quel temps!

--Quel temps!

--Est-ce que vous partez? demanda-t-elle.

--Oui, ce soir.

Elle eut un frémissement imperceptible:

--Nous, seulement demain, dit-elle. Mon frère nous attendra à Milan.

--Ah!... Et vous rentrez à Paris?

--Avec mon frère, oui.

--Avec votre frère?... et monsieur et madame de Chandoyseau?

--Oh! ils vont à Rome, à Naples, je ne sais où! Mais je vais habiter

chez mon frère...

--Jusqu'au retour de votre soeur?

--Non, définitivement.

--Ah!

Ils regardèrent encore tomber la pluie.

Elle releva doucement, tendrement, ses yeux vers lui:

--Pourquoi partez-vous ce soir? dit-elle.

Il hésita un peu, puis il lui sourit, pour la première fois. Elle était

toute remuée, haletante et suspendue à ses lèvres:

--Je ne partirai que demain, dit-il en se retirant.

Le parfum des îles Borromées · 第 39 / 43 题