XXVIII

Ceux qui restaient allèrent se promener. À part quelques connaissances

assez indifférentes, il n'y avait plus autour de Dompierre que les

Chandoyseau et Solweg. Le révérend Lovely et sa femme étaient partis à

la suite de l'affreuse scène du bord du lac, et Lee était là-haut tout

seul.

On ne craignait plus le soleil; le lent tonneau d'arrosage avait

interrompu sa promenade des beaux jours de torpeur, et les pluies

fréquentes lavaient les allées.

Gabriel sentait approcher la minute du chagrin qui déborde, éclate et se

répand comme un fleuve qui a crevé ses digues. C'était une sourde rumeur

grossissante qui semblait lui monter de la poitrine à la gorge, et qui

se portait aussi sur la vue qu'elle brouillait peu à peu. Car le fait

lui-même n'est presque rien en comparaison de son retentissement:

l'adieu, l'omnibus et la dernière ligne du profil qui disparaît au

tournant de la route, c'est à présent que cela pénètre et opère son

ravage!

Il était tenté de fuir. Il avait eu plusieurs bonds en avant; il avait

préparé le mot de congé: «Vous permettez?...» ou: «Pardon!...» Mais sa

nature de voluptueux se rebellait inconsciemment contre le vide

épouvantant qu'il allait éprouver dans la solitude. Et il restait par

lâcheté dans la compagnie d'un homme nul et de ces femmes dont il

sentait que l'une au moins était pleine de tendresse pour lui.

Parler de n'importe quoi; s'impatienter même de la vanité de l'heure

qu'il allait passer là, c'était toujours reculer le moment de la

redoutable explosion. Et il restait.

M. de Chandoyseau soutenait le bras de Solweg, dont la santé avait été

de nouveau éprouvée par la vue du cadavre de Carlotta. On parlait

d'Antonius, le peintre, qui revenait enfin de Venise, et devait prendre

sa famille à Stresa pour retourner à Paris. En passant sous les épais

massifs d'arbres verts tout ébranlés encore de l'organe de Luisa,

Gabriel entendait la voix fine, fraîche, mesurée et précise de cette

jeune fille qui parlait avec justesse, redressait avec application les

erreurs de son beau-frère et de sa soeur, et sauvait, à elle seule, par

son tact, la situation périlleuse que constituait leur réunion fortuite.

Car Gabriel ne parlait plus guère depuis quelque temps à Mme de

Chandoyseau, et il fallait son extrême misère présente pour qu'il se

trouvât seul dans leur groupe. Mais cette superposition d'organes ne lui

était pas désagréable, parce qu'il sentait que le second s'exerçait

uniquement pour lui. C'était pour lui, et pour éviter que sa soeur ne

l'éloignât par quelque maladresse, que Solweg, qui s'épuisait à

seulement marcher, se donnait la peine de tenir la conversation. Et il

avait dans son dénuement moral, un besoin éperdu que l'on s'occupât de

lui.

De temps en temps Solweg devait s'asseoir. Mais elle sentait que

l'atmosphère douloureuse qui régnait, réclamait le mouvement, et elle

reprenait le bras de M. de Chandoyseau. Celui-ci s'étant absenté un

moment pour chercher les mantilles de ces dames, à cause du vent qui

fraîchissait, Gabriel offrit son bras à Solweg et l'on marcha quelque

temps sans rien dire. L'émotion de la pauvre enfant était au comble. Son

amour étant né malheureux et s'étant développé dans l'amertume, elle

éprouvait toute la joie possible aux femmes destinées à souffrir, en

s'apercevant que pour la première fois sa tendresse ne répugnait pas au

jeune homme et qu'il se laissait soigner avec complaisance.

Un hasard fit qu'elle voulut se reposer sur le banc demi-circulaire

qu'enclosait le massif des cyprès. Elle ignorait assurément que cet

endroit rappelât des souvenirs brûlants à Gabriel. Il la retint du bras,

par l'effet d'un mouvement involontaire. Il ne pouvait pas s'asseoir là,

il ne pouvait pas! c'était plus fort que lui. Elle ne comprenait pas et

insistait doucement; ils avaient marché beaucoup et les jambes venaient

à lui manquer. Elle se tourna vers lui, et vit sa figure:

--Ah! fit-elle.

Ce fut une petite exclamation de surprise et de désespoir, si tendre que

sa soeur elle-même ne l'entendit pas. Cependant les yeux de Solveg

rougirent. Elle n'insista pas; elle se refit elle-même des jambes par un

effort de volonté: elle fut même moins lourde à son bras, et ils

allèrent plus loin.

Il avait saisi tout ce qui s'était passé. Mais cette douleur à côté de

lui ne pouvait que faire déborder la sienne, et les larmes lui montèrent

aux yeux. Il se contint, d'un mouvement violent, et elles ne firent que

perler. Mais ils s'étaient vus pleurer l'un et l'autre, et leurs deux

infortunes, cependant si contradictoires, les rapprochaient.

Le parfum des îles Borromées · 第 38 / 43 题