XXX

Sous la pluie persistante, Gabriel Dompierre et Dante-Léonard-William

Lee, M. et Mme de Chandoyseau et Solweg quittèrent Stresa par le

bateau du matin. Installés à l'arrière, sous l'abri de toile qui

couvrait le pont, tous donnaient un dernier coup d'oeil à cette anse

privilégiée du lac Majeur qui contient Pallanza, Baveno, Stresa et les

trois îles.

Le poète s'était installé à l'écart, enfermé dans le mutisme qu'il

n'avait pas rompu depuis la mort de Carlotta.

Mme de Chandoyseau, qui ignorait la secrète entente de Gabriel et de

sa soeur, et qui croyait avoir fait le malheur de celle-ci, ne savait

plus à qui adresser la parole. M. de Chandoyseau, mettant la tristesse

générale sur le compte du mauvais temps, hasarda cette réflexion:

--Que diable! il ne faut pas nous plaindre, nous avons passé là une bien

belle saison.

Personne ne souffla.

--Mademoiselle Solweg, dit Dompierre en s'approchant de la jeune fille,

j'espère que vous me ferez le plaisir de me présenter à monsieur votre

frère?...

Elle sourit sous sa capeline imperméable dont la chaleur lui rosait les

joues:

--Bien volontiers, dit-elle, mais il faut que je vous prévienne de ne

pas m'appeler Solweg devant lui, cela le met en colère!

--Pourquoi donc?

--Je ne m'appelle pas Solweg. C'est ma soeur qui a tenu à me baptiser

ainsi depuis trois ans... Figurez-vous que je m'appelle Marie-Rose.

--À la bonne heure!

--Oui, mais c'était un peu simplet, vous comprenez, pour ma soeur!...

Elle éprouvait un véritable bonheur de se voir enfin débarrassée du

malentendu et de l'affublement ridicule que Mme de Chandoyseau avait

répandu sur toute sa personne; elle était pleine d'espoir, elle se

croyait heureuse, et sa figure animée prenait une grâce nouvelle.

Dompierre, en effet, continuait à lui parler avec complaisance. Mais

elle s'aperçut que ses yeux étaient ailleurs encore. Il regardait fuir

les rives d'où le poète avait vu émerger une trop réelle sirène; il

s'appliquait à percer le brouillard; il s'acharnait à distinguer une

dernière fois tel et tel lieu, à ressusciter tel souvenir dont la saveur

lui versait un suprême enivrement. Elle reprit, près de lui, son

attitude de patience et d'attente.

La pluie s'épaississait, le bateau filait, toute cette baie de volupté

disparaissait dans une grisaille impénétrable; on tourna, et ce n'était

plus la peine même de regarder. Gabriel eut une oppression comme si

l'air venait à lui manquer; ses narines battaient; sa bouche était

entr'ouverte en quête d'un souffle épuisé: il avait senti expirer le

parfum des îles Borromées.

Le parfum des îles Borromées · 第 40 / 43 题