Sous la pluie persistante, Gabriel Dompierre et Dante-Léonard-William
Lee, M. et Mme de Chandoyseau et Solweg quittèrent Stresa par le
bateau du matin. Installés à l'arrière, sous l'abri de toile qui
couvrait le pont, tous donnaient un dernier coup d'oeil à cette anse
privilégiée du lac Majeur qui contient Pallanza, Baveno, Stresa et les
trois îles.
Le poète s'était installé à l'écart, enfermé dans le mutisme qu'il
n'avait pas rompu depuis la mort de Carlotta.
Mme de Chandoyseau, qui ignorait la secrète entente de Gabriel et de
sa soeur, et qui croyait avoir fait le malheur de celle-ci, ne savait
plus à qui adresser la parole. M. de Chandoyseau, mettant la tristesse
générale sur le compte du mauvais temps, hasarda cette réflexion:
--Que diable! il ne faut pas nous plaindre, nous avons passé là une bien
belle saison.
Personne ne souffla.
--Mademoiselle Solweg, dit Dompierre en s'approchant de la jeune fille,
j'espère que vous me ferez le plaisir de me présenter à monsieur votre
frère?...
Elle sourit sous sa capeline imperméable dont la chaleur lui rosait les
joues:
--Bien volontiers, dit-elle, mais il faut que je vous prévienne de ne
pas m'appeler Solweg devant lui, cela le met en colère!
--Pourquoi donc?
--Je ne m'appelle pas Solweg. C'est ma soeur qui a tenu à me baptiser
ainsi depuis trois ans... Figurez-vous que je m'appelle Marie-Rose.
--À la bonne heure!
--Oui, mais c'était un peu simplet, vous comprenez, pour ma soeur!...
Elle éprouvait un véritable bonheur de se voir enfin débarrassée du
malentendu et de l'affublement ridicule que Mme de Chandoyseau avait
répandu sur toute sa personne; elle était pleine d'espoir, elle se
croyait heureuse, et sa figure animée prenait une grâce nouvelle.
Dompierre, en effet, continuait à lui parler avec complaisance. Mais
elle s'aperçut que ses yeux étaient ailleurs encore. Il regardait fuir
les rives d'où le poète avait vu émerger une trop réelle sirène; il
s'appliquait à percer le brouillard; il s'acharnait à distinguer une
dernière fois tel et tel lieu, à ressusciter tel souvenir dont la saveur
lui versait un suprême enivrement. Elle reprit, près de lui, son
attitude de patience et d'attente.
La pluie s'épaississait, le bateau filait, toute cette baie de volupté
disparaissait dans une grisaille impénétrable; on tourna, et ce n'était
plus la peine même de regarder. Gabriel eut une oppression comme si
l'air venait à lui manquer; ses narines battaient; sa bouche était
entr'ouverte en quête d'un souffle épuisé: il avait senti expirer le
parfum des îles Borromées.